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L'histoire cligne de l'il: tandis qu'à la fin des années vingt, Louis Renault faisait édifier les vastes halls, les verrières, un poète célébrait déjà d'autres lieux baignés par "la lumière moderne de l'insolite" et promis à la pioche des démolisseurs. Le Paysan de Paris constatait que le boulevard Haussmann, ce grand rongeur, était arrivé rue Lafitte, près du Passage de l'Opéra, et que cela allait modifier "tout le cours des pensées d'un quartier, et peut-être d'un monde". Avec Billancourt, le texte qui accompagne les photos d'Antoine Stéphani, François Bon ne pose pas ses mots sur un paysage habité comme l'était le Paris en métamorphose des Surréalistes, mais sur une île de relégation sociale désertée, vidée sinon de son sens du moins de son sang. Comme pour Sortie d'usine, Temps machine ou Paysage fer, sa phrase est une pulsation, la dureté de ce qui s'est joué là est dans le heurt des mots, la scansion des syllabes, le hachuré de la ponctuation, comme si ce qui était dit des douleurs des autres devait nécessairement passer par le corps de l'écrivain. Rien d'artificiel quand François Bon se fixe pour objectif de dire "toute l'émeute d'un siècle et ses rêves". Il y a cette légitimité du garage paternel où venaient se ranger les carrosseries impeccables, le mirage métallique de la première DS, la perplexité devant l'énigme de la R16, ni break ni berline Les années passées, ensuite, à cotoyer les hommes en bleu pour régler les machines "pile poil" chez Renault-Flins, puis tout autour de la planète. En ce temps où ne se concevait pas l'injure que les fumées grasses, les acides, les métaux lourds faisaient au monde, on ne prenait pas davantage de précautions avec ceux qui peuplaient les chaînes, depuis les milliers de Russes blancs de Wrangel vaincus en 1920, jusqu'aux Marocains et aux Kabyles transplantés par villages entiers vers ce lieu qu'on surnommait l'île du Diable. Car c'est un bagne, aussi, que l'on abat. Le vide d'aujourd'hui résonne encore des cris de ceux qui furent assujettis, dont la vie se résuma, pendant des années interminablement minutées par le contremaître, à fixer un silent-bloc, à riveter un bas de caisse. Un bagne usinier fier de ses révoltes, de son aptitude à provoquer l'avenir mais soudain incapable de comprendre, ce 25 février 1972, combien l'assassinat par un vigile, devant ses grilles, de Pierre Overney, un jeune militant maoïste, le concernait intimement. On sait que la forteresse ouvrière laissera pour partie place au musée d'art moderne de la Fondation Pinault. Il ne restera pratiquement rien de ce qui fut, à part ces 3000 pieux foncés dans le lit du fleuve et qui supportent la chape de béton sur quoi était posée l'usine au gré de ses extensions. On ne sait de quelle manière la mémoire rendra justice à la sueur des oubliés. Comme si la transmission était devenue tellement impossible, que seuls un écrivain et un photographe étaient en mesure de prolonger la force historique de ce lieu emblématique. Comme si, ainsi que l'écrivait Rainer Maria Rilke, au risque de désespérer Billancourt, "Chaque mutation du monde accable ainsi ses déshérités, ne leur appartient plus ce qui était et pas encore ce qui vient". Quand
les géologues de l'histoire prolétaire
tomberont sur le Billancourt de Bon et
Stéphani, nul doute qu'ils seront à même
de repérer dans la nouvelle île Seguin
civilisée ce qui, malgré toutes les
conjurations, témoigne d'un moment
d'éternité. Abonnez-vous
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