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de Didier Daeninckx sur
Amnistia.net Il faudra au lecteur, pour établir le lien, aller jusqu'à la résolution de cette énigme littéraire et politique qui nous conduit des neiges de Saint-Pétersbourg aux ciels torrides et aux bûchers de Saint-Domingue, en passant par les rues enfiévrées du Paris de 1848. Le jeu de miroirs mis en place est extrêmement troublant, les perspectives s'y perdent, on prend le reflet pour l'original et inversement. Le fait que les protagonistes du drame se nomment Charles Baudelaire ou Edgar Allan Poe, qu'on croise les figurantes de Courbet, les silhouettes de Lamartine ou de Victor Hugo, tout ceci contribue à ce que le mystère s'épaississe. La langue utilisée, les multiples références aux tics de l'époque, à l'environnement, à la vie quotidienne, confèrent à ce roman une sorte de statut de manuscrit sauvé de l'oubli. L'implacable mécanique mise en place par l'auteur trouve sa source dans les titres des journaux relatant l'évasion de l'ogre corse, Napoléon Bonaparte, de son exil d'Elbe, en mars 1815, son débarquement à Cap Juan et sa remontée un temps victorieuse vers Paris. Les mêmes journaux fascinés par le retour du destructeur massif, portent trace d'un crime sanglant perpétré dans la capitale. Un crime qui a, semble-t-il, servi de trame à Edgar Allan Poe lors de l'écriture du texte qui donne naissance au roman policier: "Double assassinat dans la rue Morgue". On se souvient que cette nouvelle mettant en scène le chevalier Dupin fut publiée en 1841 à Philadelphie, dans le Graham's Magazine, avant d'être traduite par Charles Baudelaire. L'auteur, qui n'a jamais mis les pieds en France, choisit d'emblée Paris pour décrire une jungle urbaine, et donne une métaphore animale primitive du criminel de ces temps agités par les révolutions, un orang-outang venu de Bornéo. Préfigurant le roman policier, Edgar Allan Poe invente également le détective, le meurtre en chambre close et son pendant nécessaire, la résolution de l'énigme par la seule ratiocination d'un personnage coupé du monde. La Tour d'y voir, aurait dit Lacan. La seule irruption du monde réel consiste en la profusion des articles de journaux, ces coupures de presse par lesquelles l'esprit lacère les vérités du quotidien. Robert Deleuse construit donc son piège à raison dans l'ombre de celui de Poe. Mais l'histoire littéraire n'est pas avare d'ironie. Deux ans avant la parution de "Double assassinat dans la rue Morgue", un autre écrivain, anglais celui-ci, avait publié ce qui pourrait bien être le roman précurseur de la vogue des "serials killers". Il figure dans la livraison d'août 1838 du Blackwood's Edinburg Magazine, a pour titre "Justice sanglante" et porte la signature de Thomas de Quincey qui avait déjà donné "De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts". Il a, de plus, beaucoup à voir aussi avec ce qu'il est convenu de qualifier "d'épopée napoléonienne". Edgar Allan Poe, qui n'avait pas encore inventé son singe meurtrier, prît très certainement connaissance de ce texte, car il écrivit presque aussitôt un article dans lequel un personnage prétendait que "Les confessions d'un mangeur d'opium anglais" de Thomas de Quincey étaient dues à l'imagination d'un babouin apprivoisé! Les multiples meurtres qui jalonnent Justice sanglante de Thomas de Quincey trouvent leur source dans l'histoire en train de se faire: la "politique". De la même manière, Robert Deleuse établit sans conteste que le "Double assassinat dans la rue Morgue" d'Edgar Allan Poe naît du souvenir d'un effroyable complot commis en mars 1815 dans le sillage d'un tyran renaissant de ses cendres. Il nous parle ainsi des noces éternellement noires du roman et de l'Histoire. Abonnez-vous
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