Tu sais, m'a-t-il dit, j'ai fait le dernier tour de Paris en traction vapeur, il y a une vingtaine d'années C'était organisé par une association de mordus du rail J'ai souri. Ce n'est pas drôle Pourquoi ça te fait rire? Tout simplement parce que j'y étais aussi. Je faisais partie du voyage. On s'est rencontrés dans le même wagon, sans le savoir, deux ans avant de faire connaissance. Le fil du hasard!
Je ne l'ai jamais vu sur le marchepied, les lunettes rondes relevées sur le front, le visage en sueur, en suie, mais il garde éternellement, dans mon souvenir, les traits de Jean Gabin accoudé à la portière rivetée de la Bête Humaine. C'est sûrement la filiation qui explique que je ne me sente pas visé, mais au contraire plutôt flatté, quand on évoque devant moi les "romans de gare". C'est que le roman noir (la couleur du charbon) ne parle pas du train-train, il s'intéresse aux convois qui n'arrivent pas à l'heure, aux rencontres sous tension, aux destins qui se trompent d'aiguillage, aux existences qui sortent de leurs rails, aux catastrophes grâce auxquelles on s'aperçoit, enfin, qu'une vie peut en cacher une autre. Le train
est aussi une redoutable école d'humilité pour
les écrivains. Il y a quelque temps,
installé dans un compartiment filant à grande
vitesse vers le Sud, j'ai ressenti une bouffée
d'orgueil quand l'homme du couple assis face à moi,
la quarantaine élégante et sportive, a sorti
de sa poche l'un de mes ouvrages. J'ai baissé la
tête, à la manière d'un coupable pris en
flagrant délit. Puis, la curiosité prenant le
dessus, je me suis tourné vers le paysage qui
défilait pour tenter de saisir, dans le reflet de la
vitre, le visage de l'inconnu, et surtout les
réactions que suscitait la lecture de ma prose. Nous
arrivions à la hauteur de
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les récits, chroniques et
nouvelles
de
Didier
Daeninckx
sur
Amnistia.net Je ne sais pas où il veut en venir, mais ce n'est pas trop mal. Tiens, tu as tout le premier chapitre Je réprimai difficilement une envie de protester, au nom de mes quinze années passées sur les presses, dans nombre d'imprimeries parisiennes À quoi bon? La femme se saisit de l'extrait comme s'il s'agissait de la chose la plus naturelle au monde. Elle lisait à peu près au même rythme que lui. Dès qu'elle avait terminé sa pincée de feuilles, l'homme arrachait à la reluire un autre morceau d'intrigue qu'elle découvrait en léger différé. Le dépeçage s'était poursuivi tout au long de la vallée du Rhône. La tête, les membres inférieurs, les membres supérieurs, le foie, les reins, les viscères Une autopsie à vif. Je devais descendre à Avignon, mais je ne trouvais pas la force d'abandonner mon livre sans assister à son agonie, sans connaître l'épilogue. À
l'approche de la gare Saint-Charles, la femme se fit plus
pressante et obtint de son compagnon qu'il lui donne les
pages une à une, comme pour atteindre le mot "fin"
à l'unisson. À l'arrêt du train, ils
s'embrassèrent, se levèrent sans un mot, sans
me prêter le moindre regard, prirent leurs bagages et
se mêlèrent à la foule. Je restai seul
dans le compartiment dont le sol était jonché
de mes mots éparpillés, sans trop savoir que
penser de ce que je venais de vivre. Je traversai la gare
Saint-Charles pour aller prendre l'air en haut de l'escalier
dominant Marseille, en attendant qu'un train me
ramène vers Avignon. L'air était transparent,
et je me consolai en me disant que ce n'était pas
tous les jours qu'un livre était lu par deux
personnes à la fois. Abonnez-vous
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