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Le parfum des trains en noir...


Par Didier Daeninckx

Jeudi 21 février 2008



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La semaine passée, je rendais visite au photographe Willy Ronis et, comme chaque fois, nous avons bavardé en feuilletant le contenu des boîtes où il range ses archives classées par thèmes. Soudain Belleville est apparu, dans ses habits de brume des années cinquante. Un escalier, la flèche d'une église, une grille, et derrière une locomotive Pacific posée sur un nuage blanc. Un vestige de la ligne de petite ceinture aujourd'hui abandonnée.

Tu sais, m'a-t-il dit, j'ai fait le dernier tour de Paris en traction vapeur, il y a une vingtaine d'années… C'était organisé par une association de mordus du rail…

J'ai souri.

Ce n'est pas drôle… Pourquoi ça te fait rire?

Tout simplement parce que j'y étais aussi. Je faisais partie du voyage. On s'est rencontrés dans le même wagon, sans le savoir, deux ans avant de faire connaissance. Le fil du hasard!


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Si j'étais là, sur la petite ceinture, c'est que le sang noir du monde ferroviaire coule dans mes veines. Par tradition familiale. Comme Jean-Bernard Pouy, comme Gérard Mordillat. Moi, c'est un grand-père dont la seule photo de jeunesse en ma possession le représente au travail, sur le ballast, devant la gare de Fléac-sur-Seugne, en Charente Maritime, avant qu'il ne monte à Paris aux commandes d'une machine. Sa machine.

Je ne l'ai jamais vu sur le marchepied, les lunettes rondes relevées sur le front, le visage en sueur, en suie, mais il garde éternellement, dans mon souvenir, les traits de Jean Gabin accoudé à la portière rivetée de la Bête Humaine. C'est sûrement la filiation qui explique que je ne me sente pas visé, mais au contraire plutôt flatté, quand on évoque devant moi les "romans de gare". C'est que le roman noir (la couleur du charbon) ne parle pas du train-train, il s'intéresse aux convois qui n'arrivent pas à l'heure, aux rencontres sous tension, aux destins qui se trompent d'aiguillage, aux existences qui sortent de leurs rails, aux catastrophes grâce auxquelles on s'aperçoit, enfin, qu'une vie peut en cacher une autre.

Le train est aussi une redoutable école d'humilité pour les écrivains. Il y a quelque temps, installé dans un compartiment filant à grande vitesse vers le Sud, j'ai ressenti une bouffée d'orgueil quand l'homme du couple assis face à moi, la quarantaine élégante et sportive, a sorti de sa poche l'un de mes ouvrages. J'ai baissé la tête, à la manière d'un coupable pris en flagrant délit. Puis, la curiosité prenant le dessus, je me suis tourné vers le paysage qui défilait pour tenter de saisir, dans le reflet de la vitre, le visage de l'inconnu, et surtout les réactions que suscitait la lecture de ma prose. Nous arrivions à la hauteur de


Didier Daeninckx
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Saint-Florentin, dans l'Yonne, quand il s'était mis à déchirer le livre pour en détacher les premières pages qu'il avait tendues à sa compagne.

Je ne sais pas où il veut en venir, mais ce n'est pas trop mal. Tiens, tu as tout le premier chapitre…

Je réprimai difficilement une envie de protester, au nom de mes quinze années passées sur les presses, dans nombre d'imprimeries parisiennes… À quoi bon? La femme se saisit de l'extrait comme s'il s'agissait de la chose la plus naturelle au monde. Elle lisait à peu près au même rythme que lui. Dès qu'elle avait terminé sa pincée de feuilles, l'homme arrachait à la reluire un autre morceau d'intrigue qu'elle découvrait en léger différé. Le dépeçage s'était poursuivi tout au long de la vallée du Rhône. La tête, les membres inférieurs, les membres supérieurs, le foie, les reins, les viscères… Une autopsie à vif. Je devais descendre à Avignon, mais je ne trouvais pas la force d'abandonner mon livre sans assister à son agonie, sans connaître l'épilogue.

À l'approche de la gare Saint-Charles, la femme se fit plus pressante et obtint de son compagnon qu'il lui donne les pages une à une, comme pour atteindre le mot "fin" à l'unisson. À l'arrêt du train, ils s'embrassèrent, se levèrent sans un mot, sans me prêter le moindre regard, prirent leurs bagages et se mêlèrent à la foule. Je restai seul dans le compartiment dont le sol était jonché de mes mots éparpillés, sans trop savoir que penser de ce que je venais de vivre. Je traversai la gare Saint-Charles pour aller prendre l'air en haut de l'escalier dominant Marseille, en attendant qu'un train me ramène vers Avignon. L'air était transparent, et je me consolai en me disant que ce n'était pas tous les jours qu'un livre était lu par deux personnes à la fois.

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