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La parole, ça n'est pas que des mots
("Histoire de femmes aborigènes", un livre de Fanny Duthil)


Par Didier Daeninckx

Lundi 6 février 2006




Fanny Duthil, Histoire de femmes aborigènes, éditions PUF/Le Monde. Préface de Didier Daeninckx.
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U
n lecteur perspicace remarquera qu'en titrant sa thèse "Histoire de femmes aborigènes", Fanny Duthil fournit quelques indications subliminales sur les conclusions auxquelles son étude va la conduire. La règle typographique, déjà, oblige à placer une capitale d'ouverture à "Histoire", et le simple fait de ne pas mettre ce mot au pluriel désastreux, (histoires de femmes), implique que les récits de vie dont il va être question atteignent à cette dimension historique.

Depuis une trentaine d'années, plusieurs centaines d'autobiographies de femmes aborigènes ont été publiées en Australie, et loin de constituer un genre mineur, cette forme a conquis sa place dans le paysage littéraire continental, certains textes atteignant même une renommée internationale comme ceux de Sally Morgan ou Donna Meehan. L'un des enjeux essentiels de cette école narrative consiste dans la construction d'une mémoire de communautés dont l'humanité, l'histoire, les traditions, l'existence même, furent niées.

Dès sa découverte, l'Australie fut considérée comme "terre n'appartenant à personne", alors que tout le système de pensée de ses habitants premiers est caractérisé par une proximité essentielle entre l'homme, la végétation, les animaux et les paysages. Qu'ils ne peuvent véritablement exister privés de ce rapport étroit. Et il fallut attendre 1992 pour que cette notion de Terra Nullius soit définitivement abandonnée, quand il fût reconnu que les Aborigènes pouvaient encore détenir des droits de propriété coutumiers sur leurs terres. Entre-temps la population de 300.000 individus avait connu un creux minimum de 60.000, et plus de 200 langues parlées aux origines, sur 250, s'effaçaient à tout jamais.

Sven Lindqvist consacre plusieurs chapitres de son ouvrage "Exterminez toutes ces brutes", à la disparition totale des habitants premiers de Tasmanie, une île australienne aussi étendue que l'Irlande où, au début du XIXe siècle, il était loisible de chasser les indigènes et les kangourous. La vie en réserve, la maladie, l'alcoolisme, parachevèrent le travail des armes, et le dernier Tasmanien disparut en 1869, précédant de sept années la dernière femme issue de ce peuple, Truganini. Son squelette fut longtemps exposé au Tasmanian Museum, à Hobart, avant que ses dernières volontés soient respectées et qu'un siècle après sa mort, en mai 1976, ses ossements rejoignent enfin l'océan. Sur le continent, les bagnards, les colons célibataires, qui formaient le gros du peuplement, assujettirent les femmes, donnant naissance à une population métisse dont l'importance numérique attira l'attention du gouvernement de Sa Majesté. En 1937, une Conférence du Commonwealth décida de son assimilation, son absorption, tandis que les rares Aborigènes de "race pure" étaient conduits dans des réserves afin d'y mourir "le plus lentement possible pour laisser aux anthropologues le temps de les étudier" comme le rappelle Fanny Duthil en se référant au Commonwealth of Australia de 1937.

L'une des méthodes assimilationnistes les plus efficaces consista, en toute bonne conscience, dans la confiscation pure et simple des enfants aborigènes, et leur attribution à des familles blanches ou des institutions le plus souvent religieuses. Ce traumatisme des "générations volées" qui concerne de 10 à 30% des enfants nés entre 1930 et 1970, est au cœur des récits de vie des femmes aborigènes. Des pages bouleversantes parlent de l'arrachement, des tentatives désespérées de retrouver le chemin du clan, de la tribu, des évasions éperdues, du rôle de "pisteurs" lancés sur la trace des gamins fuyards... D'autres décrivent les méthodes mises en œuvre par les vainqueurs pour effacer l'origine: la langue anglaise imposée, la lecture substituée à l'oralité, la conscience du "nous" collectif réprimée en faveur du "je" individualiste, l'apprentissage de la compétition en lieu et place de la notion de solidarité de groupe, le rejet des "forces sacrées" païennes et l'adoption du dogme chrétien. Toutes choses recouvertes par le silence de l'histoire officielle australienne, et que ne parviennent pas à amplifier les travaux des deux seuls historiens d'origine aborigène menant leurs recherches sur l'île-continent.

L'analyse précise d'une vingtaine de récits de vie permet à Fanny Duthil de montrer que la reconquête de cette Histoire étouffée se fait, pour une grande part, grâce aux autobiographies de femmes, et que cette communauté des origines, ce peuple, ne pouvait être une simple "note de bas de page mélancolique", un "codicille", un "appendice" dans la version blanche de l'histoire australienne. Qu'il en était partie intégrante. Contrairement à l'exacerbation du "moi" de l'autofiction littéraire occidentale, les récits aborigènes se présentent comme des prétextes pour interroger le destin collectif. La trace individuelle ne s'épuise pas en elle-même, elle met en lumière l'expérience commune. Il n'y a pas ici de volonté d'exposition égocentrique, mais la nécessité de dire ce qui fût afin d'exorciser le passé, et ce faisant laisser place au présent.

L'une des parties les plus stimulantes de cette "Histoire de femmes aborigènes" est la mise en question du terme même "d'autobiographie" sur lequel l'ensemble repose. Fanny Duthil s'interroge sur la légitimité de ces composants, "auto", "bio", "graphie", soulignant que le plus souvent les femmes aborigènes bénéficient de l'aide d'un "écrivain fantôme", qu'elles abordent non leur parcours mais principalement celui du groupe, et que la version première du travail se présente sous la forme d'enregistrements... L'expression se fraie un chemin propre, inédit, et la forme naît de cette nécessité impérieuse de représentation, sans se soucier des systèmes de classification ordinaire. Le livre prend l'apparence d'un passeport qui permet à son auteur de revenir d'un insupportable exil intérieur, de retrouver la communauté dont il a été séparé, de renouer avec le Temps du Rêve, base de la spiritualité aborigène. Peut-être s'agit-il là d'une littérature de transition, et qu'une fois ce travail de remémoration épuisé, une fois les plaies cicatrisées, les angoisses apaisées, l'imaginaire s'emparera de l'écriture des femmes aborigènes? Il semble que le temps ne soit pas encore venu: la douleur a encore besoin de paroles.

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