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Banana
(de la manducation de bananes sur la voie publique pour abattre l'ordre établi)


Par Didier Daeninckx

Jeudi 25 août 2005




Le 16 avril 1993, je recevais cet avis de naissance sous forme de faire-part dans ma boîte aux lettres...
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Dix années après la disparition de Jean-Patrick Manchette, les éditions Gallimard mettent à disposition du public la majeure partie des écrits de celui qui a bousculé la Série Noire et permis à des dizaines d'auteurs de se saisir du roman pour interroger les miroirs placés au bord des routes, au coeur des villes, et de voir comment le reflet se joue de la vérité. Didier Daeninckx dévoile dans ce texte un angle déconcertant de la personnalité de celui qui, comme on dit dans le Tour de France, lui a donné un bon de sortie

Le 16 avril 1993, je recevais cet avis de naissance sous forme de faire-part dans ma boîte aux lettres: "Shuto Headline, Cherokee, Goémond, Sylvie Crétonne, Puig Antich Kid ont le plaisir de vous annoncer la naissance de BANANA, associatin pour la promotion de la manducation de bananes sur la voie publique pendant les manifestations de rue. Paris, le 13 avril 1993".

Les pseudos des deux premiers signataires pouvaient désigner Jean-Patrick Manchette, Headline voulant dire "manchette" en terme de presse, et Jean Echenoz, auteur de "Cherokee" aux éditions de Minuit. Ce que confirmait la réception d'un nouveau document le lendemain matin (voir ci-dessous).

La mention portée dans la marge, "Camarades, reproduisez & diffusez ce communiqué" m'autorise à le recopier:

<< BANANA!


Le 17 avril 1993, je recevais ce nouveau document...
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Compte tenu de l'expérience effectuée le samedi 10 avril 1993, de 13 h 00 à 19 h 30 dans le dix-huitième arrondissement de Paris, les signataires du présent communiqué ont décidé de s'associer pour promouvoir la manducation de bananes sur la voie publique, notamment dans les zones d'insécurité. BANANA a donc été fondé par acclamations le dimanche 11 avril 1993 à 18 h 30, à la terrasse du café "La Vielleuse", à l'angle de la rue de Belleville et du boulevard de Belleville. Quelques exercices pratiques ont été aussitôt exécutés individuellement et ont légèrement ralenti la circulation des voitures automobiles. Nous avons également adopté les résolutions suivantes.

1) Il faut manger lentement des bananes en public.

2) A court terme, l'abolition de l'Etat, de l'argent et du travail sont des objectifs valables.

3) Pour devenir membre de BANANA, il faudra être coopté à l'unanimité par une assemblée générale de l'organisation.

4) Une majorité des deux tiers est nécessaire et suffisante pour exclure un associé.

5) L'assemblée générale est souveraine mais ne peut être tenue pour responsable des agissements individuels des membres de l'association, sauf s'ils sont munis d'un mandat impératif.

6) Le droit de tendance est reconnu à l'intérieur de l'association, sous le sobriquet de "Banana Split".

7) La première assemblée générale de BANANA se tiendra le mardi 20 avril 1993 à 15 h 00, au café-tabac de la rue du Rendez-Vous, dans le douzième arrondissement, en face de la banque, du commissariat de police et de l'église de l'Immaculée conception. Les sympathisants sont cordialement invités à nous rejoindre là, avec des filets à provisions contenant des bananes. Les sacs et cabas opaques sont déconseillés. L'assemblée se réserve le droit de changer de bistrot à partir de 16h00.

8) B.A.N.A.N.A. peut vouloir dire n'importe quoi, à votre convenance, par exemple Bandits Anarchistes Ni Anorexiques Ni Aphasiques, ou Bison Aguerri Ni Anxieux Ni Agoraphobe, etc. etc.

9) Notre émissaire à La Havane est autorisé à assister à la parade du 1er Mai mais ne devra pas faire de concessions à la dictature stalino-castriste. Il est mandaté pour rencontrer si possible Fidel Castro afin d'exiger de lui des bananes, des cigares, du sucre, du rhum, le rétablissement de la liberté d'expression à Cuba, et la libération immédiate des prisonniers d'opinion, y compris les droits communs, et des homosexuels, des toxicomanes et des malades mentaux. Des contacts seront pris avec l'Union Nationale des Ecrivains et Artistes Cubains.

Fait à Paris le lundi 12 avril 1993, ce procès-verbal a été approuvé par tous les associés, dont les noms de guerre suivent:
SHUTO HEADLINE, grand prix de littérature policière 1973.
CHEROKEE, prix Médicis 1983.
GOEMOND, ouvrier du livre.
SYLVIE CRETONNE, femme.
PUIG ANTICH KID, enfant >>

Le doute n'étant plus permis, j'appelai Jean-Patrick Manchette afin d'avoir quelques lumières sur son Internationale légumière. Il m'expliqua alors avoir été profondément bousculé par la mort de Makomé, un adolescent de 17 ans abattu par un policier dans le commissariat des Grandes-Carrières, un quartier du dix-huitième arrondissement parisien, le 6 avril 1993. Jean-Patrick Manchette avait participé à une manifestation de protestation convoquée le lundi 10 avril et avait nargué la police venue massivement, en photographiant les hommes casqués et en jetant près de leurs bottes les peaux tigrées des bananes qu'il mastiquait.


Le communiqué du 29 avril 1993 conviait les membres restants de BANANA à une assemblée générale le 11 mai et fixait comme objectifs: "la visite d'une banque, d'un commissariat, d'une église; manducation de bananes, entrave à la circulation & chants variés). On ne sait si elle eût lieu...
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Je partais le lendemain pour Lisbonne, requis par l'écriture d'un des scénarios de la série Novacek qui avait pour cadre la capitale portugaise. Le numéro d'avril 1993 du magazine de la compagnie française, glissé près des consignes de sécurité, consacrait un dossier de trois pages aux miracles rendus possibles par… la banane! Un routard racontait comment, en pane d'huile, il avait pu rouler sur mille kilomètres, la boîte de vitesse de sa 2CV remplie de chair de banane écrasée, un ingénieur expliquait la résistance des carrosseries des voitures Trabant de l'ex-Allemagne de l'Est par la molécule tirée de la banane, un créateur de mode prédisait qu'à l'horizon 2010, la moitié des textiles seraient issus du filage de banane! A mon retour, j'envoyais à Manchette l'article daté, il faut le souligner du 1er avril 1993, accompagné d'un commentaire sur sa vision prophétique de l'utilisation de la baie oblongue à pulpe farineuse. Il me répondit par ce mot, le 24 avril 1993:

<< Cher Didier, J'ai reçu avec amusement "ton" papier sur la banane. Mais je dois insister sur le fait que BANANA est une affaire sérieuse quoique dada: j'ai personnellement, "seul et sans armes" (seuls des bananes et un air abruti), bloqué un carrefour le 10 avril. Je serais heureux de t'en dire plus prochainement. Salutations communistes libertaires. MANCHETTE >>

Le droit de tendance (Banana Split) prévu par l'article 6 des statuts ne fut pas suffisant pour contrarier les forces centrifuges propres à ce type de mouvement. Deux fondateurs, dont Cherokee, se retirèrent très rapidement du groupe. L'assemblée générale convoquée au tabac de la rue du Rendez-Vous fut d'un rapport médiocre : seul le dénommé Goémond était présent pour accueillir les très rares curieux. Il se contenta de boire au bar en bavardant. Sylvie Cretonne et Puig Antich Kid étaient absents de Paris, Shuto Headline était quant à lui "momentanément retenu dans le pavillon psychiatrique d'un hôpital".

Le communiqué du 29 avril 1993 conviait les membres restants de BANANA à une assemblée générale le 11 mai et fixait comme objectifs: "la visite d'une banque, d'un commissariat, d'une église; manducation de bananes, entrave à la circulation & chants variés). On ne sait si elle eût lieu et plus aucun document ne témoignera, à l'avenir, du mouvement BANANA. A ce jour le régime qu'il se promettait d'abattre est toujours en place.

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