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Nord, terrain miné...


Par Didier Daeninckx

Jeudi 19 janvier 2006




Lakhdar Belaïd, World Trade Cimeterre, Le Cherche midi. Préface de Didier Daeninckx. En librairie dès le 19 janvier 2006.
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On connaît le Marseille mortellement chaleureux de Jean-Claude Izzo, le Lyon tortueux de René Béletto, le Paris chamarré de Daniel Pennac, et après ceux de Michel Quint ou de Noël Simsolo, il faudra compter avec le Lille revu et corrigé par Lakhdar Belaïd. Autant prévenir les amateurs de certitudes, ce n'est pas celui des cartes postales. On y parle davantage d'effroi que de beffroi. Finis les corons, abattus les chevalements, rabotés les terrils, éteinte la lumière vacillante juchée sur le casque du galibot. Plus besoin de descendre dans les entrailles de la terre pour atteindre l'enfer. Et si le Nord reste un terrain miné, c'est que le TNT, le Semtex, la pentrite, la dynamite, ont remplacé le grisou. On ne se tue plus au travail, mais au chômage, et les explosions se font en surface. En grande surface, même. Le seul miracle, c'est la multiplication des petits pains de plastic.

Lakhdar Belaïd, né quelque part ici de parents venus d'ailleurs, arpenteur en pays ch'ti, se trouvait aux premières loges quand les forces spéciales déguisées en guerriers ninjas donnèrent l'assaut à une maison ouvrière de Roubaix, rue Henri-Carette, le 29 mars 1996. Mitraillage, grenades, bombes, incendies... Bilan, quatre membres du gang morts carbonisés, deux policiers blessés. Le premier groupe de djihadistes tombait les armes à la main sur le sol français, et l'on s'aperçut avec stupeur que les noms musulmans de plusieurs de ces moujahidines avaient remplacé, après conversion, des patronymes plus occidentaux. Des croyants immigrés en Islam. Depuis, le grand spectacle de la mort en direct, New-York, Madrid, Londres, a effacé jusqu'au souvenir du premier accrochage.

C'est un des mérites de ce roman que de ne pas seulement promener un miroir le long du chemin, pour saisir le reflet bouleversé du réel, mais aussi de l'incliner, à la manière d'un rétroviseur, afin de lui donner la complexité du rapport à l'Histoire. Lakhdar Belaïd raconte, par la voix de Khodja, un journaliste localier au cœur tendre, la dérive effrayante d'un groupe de trois mômes de la métropole nordiste, une épopée déjantée de kamikazes du cru dont la dispersion des particules va consteller la façade d'un commissariat, le fronton d'un immeuble chic dans une station balnéaire belge, puis la place centrale de Lille. Un autre, Saïd, se fera encore plus déterminé en inventant la bombe chimique, l'anagramme de son prénom révélant le mal dont il souffrait avant de se faire exploser: le sida.

Même s'il a fréquenté les mêmes rues, les mêmes écoles que ces desperados, Khodja ne comprendrait pas grand-chose à leur itinéraire en impasse s'il n'était aidé par un ami d'enfance, le flic Bensalem dit Rebeucop. Ce lieutenant de police traîne derrière lui toutes les contradictions de l'Algérie, pays qu'il n'a jamais connu, et dont il croit savoir que ses 35 millions d'habitants ne rêvent que d'une seule chose: en être expulsé! Et s'il combat les intégristes, chez lui, il ne nourrit aucune illusion envers ceux qui, sur les hauteurs d'Alger, se servent au lieu de servir. Fils de harki, rejeté par la communauté des siens, discriminé par celle dont il assure la sécurité, il a un temps marié sa carte tricolore de policier avec celle portant la flamme du Front national. La trajectoire du journaliste Khodja lui fait écho : son père a été un responsable d'un mouvement indépendantiste, le Mouvement National Algérien de Messali Hadj, qui a combattu, y compris au moyen des armes, le Front de Libération National.

Tout le roman est éclairé par les contradictions dans lesquelles se débat Rebeucop. Et la manière dont il s'est laissé prendre, un temps, par ses pires ennemis donne la mesure de la confusion qui règne sur son territoire. Son expérience lui permettra cependant de comprendre que les explosions qui ensanglantent le secteur, qui lui font littéralement perdre le Nord, ne sont pas aussi kamikazes qu'il y paraît... Surtout que dans le temps de l'enquête, une mystérieuse ambassadrice de la Mort, voilée de noir de la tête aux pieds, détruit à coups de batte de base-ball les crânes de ceux qui cachent une parcelle de vérité!

On croise aussi un juif athée militant qui provoque les gardiens du temple en allant déguster des sandwiches farcis de porc devant la synagogue, une Marie-Chantal made in Djerba, une militante émérite qui a du mal à concilier la défense des gays et lesbiennes avec celle des islamistes déterminés, Rachid Zigzag, le politicien anarcho-caractériel, une beurette fliquette nymphomane, un muezzin hashishé qui remplace l'appel à la prière par un best of d'Elvis Presley, des manifs où se mêlent barbus intégristes et gauchistes oublieux du concept d'opium du peuple. Un peu comme dans les romans de Chester Himes, on s'amuse sur fond de catastrophe. Comme le remarque à un moment le journaliste Khodja: "On est dans la réalité. Pas dans un polar simpliste. Ne l'oublie jamais! Et la réalité, en général, ça pue...". L'heureux dans l'histoire, c'est qu'on parvient encore à rire en se bouchant le nez!

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