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Les chants du monde de Serge Utgé-Royo

Par Didier Daeninckx

Jeudi 21 avril 2005





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Livre paru aux éditions Christian Pirot.
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Il ne m'est pas indifférent qu'avant que seule sa voix le porte, Serge Utgé-Royo ait exercé le métier d'ouvrier typographe qui consiste à ordonner les lettres à l'envers pour qu'elles disent les idées à l'endroit. Pendant des siècles, les puissants ont dû concéder une partie de leur savoir à cette corporation, ouvrir une minuscule brèche dans la muraille d'ignorance où ils tenaient le peuple. Il fallait nécessairement qu'un petit nombre maîtrise la lecture pour fondre le plomb des caractères, composer un livre, ligne après ligne.

Le problème, c'est que quand on commence à lire le monde, à l'interroger, il vous vient vite l'envie de le changer. Aucune révolution, aucune insurrection sans que fassent irruption ces ouvriers aux mains encrées dont les œuvres éphémères s'affichaient sur les murs des villes en Commune. L'argot de métier les a affublés d'un surnom, "protes" qui par les mystères de la langue dérive de "premier", tout comme protagoniste dont on a oublié qu'il désignait l'acteur principal dans la tragédie grecque.

Serge Utgé-Royo est issu, lui, d'une autre tragédie et ce livre est comme un retour aux sources. On se contente de mettre des capitales en lieu et place du bas-de-casse, d'accentuer les lettres initiales du titre, "L'ESPoir hésite", pour que déjà L'ESPagne dresse le pointu de la corne, sans même qu'il soit nécessaire de se souvenir que L'espoir est aussi un livre puis un film d'André Malraux du temps de son engagement, arme au poing, pour la république espagnole.

Les hasards de l'errance ont fait naître Utgé-Royo à la Bastille, alors que le pays des siens en était devenu une avec pour capitale Carabancel, et il ressent le besoin de se venger, aujourd'hui encore, des ricanements de cour d'école. Les blessures de l'enfance sont comme des rêves interrompus. Aux ignorants qui lui jetaient ces rimes bancales: "Espagnol à la noix de coco, retourne chez Franco", il répond par la beauté de l'impudeur:

Les deux êtres qui m'ont fait
Avaient des sexes étrangers
Et dans le crâne de drôles d'idées.

Ceux qui l'ont entouré étaient des exilés, des trahis,des proscrits, des vaincus, mais aucun ne s'est soumis, et la fièvre de leurs révoltes brûle dans les yeux du chanteur. Il faut dire qu'ils avaient placé la barre au plus haut: leur idéal ne tenait ni dans une devise ni dans les couleurs assemblées d'un drapeau mais dans un mot qui devait à tout prix devenir réalité : fraternité. Il n'y a pas beaucoup d'efforts à faire, seulement celui de lire Cinq cents hivers, texte écrit cinq siècles après la découverte de Christophe Colomb par les Indiens, pour comprendre qu'Utgé-Royo ne pratique pas l'amour inconsidéré de la patrie:

Les chevaux espagnols ont imprimé la peur.
Les cuirasses d'acier, la rage et les épées
Ont détruit le présent et fermé l'avenir.
Depuis le soleil a baissé un peu d'intensité.

Il a la mémoire longue de ceux dont l'unique pays est celui où l'on gagne son pain, et sous sa plume renaissent les combats des Incas, des Kanaks, les cultures piétinées, les résistances de toutes ces humanités meurtries. Utgé-Royo prête par exemple sa voix à deux anarchistes, D'abord à Sacco un italo-américain grillé pour l'exemple sur la chaise électrique et démocratique étatsunienne avec son compagnon Vanzetti, puis à Giuseppe Pinelli défenestré par la police milanaise qui l'accusait d'avoir amorcé des bombes meurtrières dont il fut établi, bien plus tard, qu'elles avaient été fabriquées par les services de l'ombre. Il évoque aussi Makhno, le Cosaque libertaire qui combattit Blancs et Rouges avant de se retrouver sur les chaînes de " Mossiou " Renault à Boulogne-Billancourt, la Catalogne de Luis LLach, le Chili de Victor Jara, le Mexique de Pancho Vila, la France des mutins de 1917, les Algériens de Liège…

Même si souvent les chants désespérés sont les chants les plus beaux, Serge Utgé-Royo se laisse aller au bonheur, ose chanter la beauté des choses:

Peut-être qu'il suffit de quelques mots d'amour,
Répétés sourdement dans le bruit planétaire,
Pour effacer la peur et changer les discours…

Il dit la puissance et la fragilité du sentiment amoureux, s'essaie à corriger les maux d'hier par la tendresse. Des silhouettes de femmes se déplacent en équilibre sur la portée, des cheveux blonds ondulant dans le soir, une Orientale, une Rose au teint pâle, une brune surtout en blouson de cuir. Et si ses pas nocturnes le mènent dans les rues de solitude, ce n'est pas la chair à désir qu'il voit sous les porches mais la semblable détresse:

Je vends mon corps, je vends mes mains,
Je vends ma voix, je vends ma tête…
Et je me reconnais en elles.

Il n'hésite pas à porter le regard sur les hommes entre eux, ce qui paradoxalement n'était pas si évident dans le monde des "compagnons", et nous offre l'une des plus émouvantes chansons de cette veine où il évoque des amants qui s'aiment et s'appellent Pierre et Jean:

Ton ami n'a pas résisté:
Ce matin, il s'est effacé
D'un seul coup de rasoir,
Le cœur dans le brouillard (…)
Remercions tous les braves gens,
Les hommes, les mecs, les vrais de vrai…

Les chemins buissonniers sont semés d'embûches et le lourd manteau gris du conformisme menace toujours de s'abattre sur ceux qui ont pourtant le courage de les sillonner. Serge Utgé-Royo n'a de cesse de peupler ses écrits de figures d'enfants, les saisissant au moment où tout est encore possible, quand le monde débridé de l'imaginaire n'a pas encore composé avec celui de l'implacable réalité.

Petits bonshommes de la lune,
Navigateurs de caniveaux,
Petits chevaliers de fortune,
Don Quichotte tombés du berceau…

Et s'il se permet de leur donner un conseil, il le fait comme on lance une bouteille à la mer, pour la beauté du geste, pour percer le mystère des courants souterrains de la vie, averti par Ferré que pas un sur cent ne lira le message mais que pourtant cet inconnu existe:

Ne vends rien de ta vie. Souris avec audace,
Le front vers l'horizon et loin des grands troupeaux.


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