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"Au bout du monde"
Les voyages de jeunesse de Ernesto Che Guevara

Par Philippe Videlier

Lundi 24 mai 2004



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La motocyclette sur laquelle ils avaient entamé leur ambitieux périple n'était pas allée plus loin que le pont métallique de Malleco. Le moteur, de façon prévisible, avait expiré dans des hoquets. Un camion charitable transporta les deux hommes jusqu'à Santiago. De là, ils se livrèrent aux joies de l'auto-stop afin d'atteindre Valparaiso, le grand port du Pacifique. L'idée leur était venue de trouver un passage pour l'île de Pâques dont les mystérieuses statues minérales, dressées sur les pentes du volcan Rano-Raraku, excitent les imaginations vagabondes. Rares, hélas, étaient les bateaux pour cette destination. Les deux hommes durent donc se résoudre à caboter vers le Nord sur un vieux cargo, le San Antonio, qui les laissa à Antofagasta. Ils se dirigèrent alors du côté des mines de cuivre de Chuquicamata et découvrirent, à pied, la terre rouge éventrée et la détresse des mineurs. Des ivrognes expansifs les prirent à bord de leur automobile et les rapprochèrent d'Iquique, par miracle sains et saufs.

Ils franchirent la frontière au poste de Chacalluta, près d'un cours d'eau. Des femmes aux vêtements colorés et au chapeau de feutre rond, leur vendaient des figues, du raisin et des grenades pour apaiser leur faim. A l'arrière du camion, dans la montagne, ils étaient les seuls Blancs. Les autres passagers, des Indiens au faciès anguleux, ne prononçaient pas une parole mais crachaient en voyant un calvaire. C'est ainsi que les voyageurs arrivèrent à Cuzco. Un médecin, sur leur bonne mine, leur procura des billets de chemin de fer. Des trains comme celui qu'ils prirent, les deux hommes n'en avaient jamais connu auparavant. La voie grimpait curieusement en zig-zag pour suivre la forte déclivité. Tantôt la locomotive tirait les wagons, tantôt elle les poussait. Ils parvinrent au Machu Picchu le 3 avril 1952 et, dans les ruines de la cité inca éteinte depuis quatre siècles, jouèrent au football.

Celui des deux qui a survécu a embelli les choses, forcément. L'autre a laissé un journal. "Notre étonnante habileté nous permit de gagner la sympathie du propriétaire du ballon qui gérait un hôtel où il nous invita à passer deux jours jusqu'à l'arrivée de la prochaine fournée d'Américains, qui venaient par autorail spécial." Prendre des notes lui était devenu une habitude. Son article "Machu Picchu: énigme de pierre en Amérique" parut dans une obscure revue de Panama. Quelques lignes à sa mère, postées du Guatemala en révolution, disaient le peu de fierté qu'il tirait de ces débuts littéraires: "L'article était si mal écrit que je ne l'avais même pas signé. Ils y ont mis un gros titre qui dit 'Exclusif pour Siete, par le docteur-professeur Ernesto Guevara de la Serna', avec des flèches acérées contre les gringos."

L'article se terminait sur la réflexion d'un touriste relevée dans le livre d'or de l'auberge du Machu Picchu: "Je suis heureux de trouver un endroit sans publicité pour Coca-Cola."

Philippe Videlier est auteur de Le Jardin de Bakounine (éditions Gallimard)

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