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Que le responsable kanak Paul Néaoutyine ait choisi d'éclairer son parcours, de livrer ses réflexions sur l'avenir de son pays sous forme d'entretiens, est de l'ordre du manifeste. De tout temps, la transmission de l'histoire et celle de la culture kanak ont pris le chemin de la confidence humaine. Longtemps sur la Grande Terre comme sur les îles Loyauté, une phrase prononcée engageait davantage qu'un texte paraphé, et les mots seuls disaient les limites de l'espace dans lequel les hommes pouvaient évoluer. Pas de notaire, pas de papier timbré, pas de piquets pour borner les domaines. Le sol n'était à personne d'autre qu'à celui qui se montrait digne de le faire fructifier. Une aubaine pour les colonisateurs français que ces sociétés ignorant la notion de propriété. La loi occidentale formalisa l'accaparement des terres réalisé au nom du droit du plus fort, et les quelques cinquante mille kanak rapidement divisés en tribus furent parqués dans des réserves dont la superficie totale représentait moins de dix pour cent de leur île. Cette spoliation et ce confinement qui détruisaient tout un système de vie et de croyances, provoquèrent la révolte du chef Ataï, en 1878, et il s'en fallut de peu que, Nouméa assiégée, les Français ne soient rejetés à la mer. La vérité oblige à dire qu'ils trouvèrent la complicité de déportés Communards, Kabyles ou Arabes, acteurs pourtant d'autres rébellions vaincues et que ne touchaient pas les discours solidaires de Louise Michel, de Maxime Lisbonne. En 1917, la population kanak s'établissait à une vingtaine de mille, et comme dans l'Australie voisine pour les frères aborigènes, certains grands esprits européens pensaient que les lois de la nature et de l'évolution aboutissaient nécessairement à l'extinction des ces habitants premiers des antipodes. Une autre révolte d'envergure embrasa le pays quand plus de mille jeunes hommes, auxquels la France refusait tout droit citoyen sauf celui de se sacrifier, furent dirigés vers les tranchées définitives du Chemin des Dames. La répression n'épargna ni les femmes ni les vieillards : Jean-Marie Tjibaou situait sa prise de conscience indépendantiste à cette époque, bien avant sa propre naissance, quand sa grand-mère fut assassinée en fuyant les ratissages. Le vécu de ses parents a également été décisif pour Paul Néaoutyine. Son père, né en 1923, a subi les dispositions du Code de l'indigénat par lequel la République, dans les colonies, trahissait ses principes. Enrôlé pour les travaux forcés sur les routes de la côte Est, il cultivait également le café, sans percevoir de salaire, pour le compte d'un colon qui ne s'acquittait que des cotisations sociales. Le hasard a fait naître Paul Néaoutyine en 1951, l'année même où le peuple kanak accède à la citoyenneté française après que le statut indigne de l'indigénat eût été aboli, et c'est par les paroles des anciens qu'il apprit que son nom même n'était qu'une transcription approximative de son véritable patronyme kanak, Tyaou Näauciëwè. C'est que la répression des hommes et la main mise sur les terres s'accompagnaient d'une interdiction des dizaines de langues parlées sur l'île. Celle en vigueur dans la vallée d'Amoa est le paicî, et malheur aux enfants qui se laissaient aller à l'employer dans la salle de cours de la mission religieuse, l'école publique leur étant interdite de fait. Les contrevenants devaient s'acquitter d'une amende qui ressemblait aux peines infligées à leurs parents: combler les trous dans les routes des alentours par exemple. La première rencontre de Paul Néaoutyine avec la lutte politique, en 1969, concerne justement l'arrestation d'un Grand-Chef de l'île de Maré, Nidoïsh Naïsseline, coupable d'avoir protesté contre une mesure raciste en rédigeant un tract en français avec la correspondance du texte en langue drehu et en langue nengoné, chose alors totalement interdite par la loi!
Bientôt, ce sera la mort qui éclaircira les rangs autour des militants indépendantistes: dix Kanak dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou seront assassinés le 5 décembre 1984 dans une embuscade et les meurtriers, connus de tous, ne seront pas inquiétés. Un mois plus tard, le 10 janvier 1985, ce sera au tour d'Eloi Machoro d'être tué, sur ordre, par les tireurs d'élite du GIGN. Son ami Marcel Nonaro lui survivra deux jours. Il tombera sous les mêmes balles avant que plusieurs élèves de Paul Néaoutyine, du temps où il était instituteur sur l'île d'Ouvéa, ne soient tués dans l'attaque de la grotte de Gossanah en mai 1988 sans que soit laissé le temps à la négociation. "Le matin de l'assaut, le soleil était énorme, rouge, et le ciel, à la fois bleu et sanglant. C'était inhabituel. J'y ai vu comme un signe". Tout aussi douloureuse la mort, infligée par les siens, à Jean-Marie Tjibaou sur cette même île d'Ouvéa, une disparition qui, une fois encore, ne fut pas élucidée par un travail de justice, et sur laquelle planent encore des doutes, des secrets dont ce livre se fait l'écho. La deuxième partie de ces entretiens est consacrée à la genèse des différentes discussions menées avec les gouvernements français successifs, ministères d'alternance ou de cohabitation, et elle montre que si la répression a renforcé la détermination de la partie kanak, les coups portés ne les ont pas fait dévier du but essentiel: l'accession à l'indépendance. Contrairement à ceux qui, à Paris ou ailleurs, fantasmaient par procuration sur une insurrection à la vietnamienne ou une guérilla à la bolivienne, les dirigeants kanak avaient conscience qu'une île de 200 000 habitants ne se défend pas comme une partie de continent disposant de bases arrières: "A défaut d'une supériorité militaire, il fallait que nous maîtrisions certains outils comme les barrages qui permettaient de toucher nos adversaires au portefeuille". Et l'écho des luttes s'amplifia jusqu'à résonner dans les instances de l'ONU qui garantirent le droit à l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Aujourd'hui, Paul Néaoutyine s'attache obstinément à faire entrer dans les faits les dispositions de l'accord de Nouméa du 5 mai 1998 dont il fut l'un des négociateurs: "Nous avons réussi à inscrire un droit à la décolonisation qu'aucun pays colonisé n'a jamais obtenu avant d'être indépendant, et à le faire reconnaître par la puissance coloniale française et approuver par la scène internationale". Pour la première fois de son histoire, la république française a accepté la notion d'une citoyenneté calédonienne distincte de la citoyenneté française, prélude à la reconnaissance d'une nationalité calédonienne. Une période d'une vingtaine d'années s'est ainsi ouverte pendant laquelle sont programmés d'importants transferts de compétences, de souveraineté pour aboutir à une indépendance sanctionnée par la consultation populaire. On discutera un jour prochain d'une monnaie, d'un drapeau, d'un hymne. On se posera la question du nom du pays. L'île baptisée Nouvelle-Calédonie par James Cook en 1774 deviendra-t-elle, à l'instar de la voisine Papouasie-Nouvelle-Guinée, une Kanaky-Nouvelle- Calédonie? Ou tout simplement une Kanaky respectueuse de tous ceux que leur destin a fait converger vers le pays des Kanak? Qu'ils soient Français venus de métropole ou d'autres colonies, Indonésiens, Vietnamiens, Uvéa mo Futuna ou Tahitiens. "Nous avons une histoire commune. Mais nous ne nous sommes pas rencontrés véritablement dans nos cultures et histoires respectives". Pas encore Quelle
meilleure définition de la politique que de
s'organiser pour se donner les moyens d'y
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