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Pigalle: L'empire du Milieu


Par Didier Daeninckx

Jeudi 6 janvier 2005




Pigalle 1940-1960 - Le roman noir de Paris, Patrice Bollon, éditions Hoebeke

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Pour qui connaissait l'ambiance du boulevard des Allongés (en référence au nombre de règlements de comptes qui le jalonnaient) déambuler aujourd'hui de Barbès à la place Clichy se résume à dresser l'inventaire des déceptions. Le quartier Pigalle est devenu aussi difficile à déchiffrer que les dizaines de Séries Noires des années cinquante, bourrées de "doulos", "d'arcandiers" en proie à la "scoumoune", de "pierreuses", de "lardus"...

Les affiches sauvages recouvrent la façade néo-égyptienne et ruinée du cinéma Louxor où je me souviens avoir vu, dans une ambiance de match de catch, "Chroniques des années de braise" de Mohammed Lakdhar Hamina. Un self glauque remplace le cirque Médrano, un Monoprix s'est installé sur les caves d'une boîte infernale où, autour de tables en forme de cercueils, l'on buvait de la bière dans des crânes.

La fête foraine avec ses Hercules, ses femmes à barbe, ses Monstres, a déserté l'emprise de l'ancien mur des Fermiers-Généraux, un centre commercial ordinaire, enfin, squatte les terrains de l'ancien hippodrome où se dressait le Gaumont Palace qui, avec ses 6.000 places, revendiquait le titre de plus grand cinéma du monde. Pourtant, la magie de ce nom, Pigalle, opère toujours, et les cars à étage déversent chaque nuit des centaines de touristes à la recherche d'un mythe.

Le texte de Patrice Bollon "Le roman noir de Paris" qui accompagne près de trois cents photos crépusculaires, fonctionne comme une sorte de décodeur et nous restitue, rue par rue et presque maison par maison, les éléments qui ont constitué la légende. On sait trop peu que c'est au Divan Japonais de la rue des Martyrs que Maxime Lisbonne, un Communard metteur en scène des pièces de son amie Louise Michel, inventa le strip-tease avec son spectacle "Le Coucher d'Yvette", ou qu'en 1918 un Noir américain ouvrit la première boîte de jazz que fréquentaient Scott et Zelda Fitzgerald.

Plus tard, Duke Ellington viendra faire un bœuf dans le quartier avec un habitué, Django Reinhardt. Ce n'est pas par hasard qu'à Pigalle deux enseignes, Le Ciel et L'Enfer, se faisaient concurrence, le mythe se construit justement sur la contamination de l'un par l'autre. Les Surréalistes basés au Cyrano, près du Moulin-Rouge, Henry Miller accroché au bar du Wepler, René Fallet fasciné par les déserteurs américains de 44, Jean Genet priant à Notre-Dame des Fleurs, Céline débutant son "Voyage au bout de la nuit" place Clichy, Aragon y baladant Aurélien, Rita Renoir s'effeuillant en récitant Sade et Bataille…

Le cinéma a trop souvent réduit ce quartier aux "pigalleries", et s'est montré d'une grande discrétion sur les accointances de nombreux caïds avec les Gestapos allemandes et françaises à l'époque reine des trafics. On se contente de faire razzia sur la schnouff, de servir le grisbi à la louche. Le diamant noir est sans conteste "Bob le Flambeur" de Jean-Pierre Melville dont l'acteur principal, le jeune premier Roger Duchesne, côtoya Henri Lafont, chef de la sinistre Carlingue. Auteur de braquages et de romans policiers, Duchesne termina sa vie comme vendeur de bagnoles d'occase, en banlieue, à Montreuil.

Pigalle, ou la fin du milieu.

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