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Didier Daeninckx, un écrivain face à de jeunes Réunionnais... Souvenirs de rencontres

Propos recueillis par Alain Ilan Chojnow

Mercredi 16 mai 2007 4



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Cet entretien a été publié dans l'édition du 9 mai 2007 du quotidien réunionnais Témoignages

Didier Daeninckx était au mois d'avril 2007 à La Réunion. Et pendant une quinzaine de jours, il a rencontré les élèves de classes de terminales dans plusieurs établissements scolaires dans toute l'île.

Ses rencontres avec des jeunes réunionnais paraissaient des plus intéressantes. Nous avons demandé à Didier Daeninckx d'évoquer son séjour à La Réunion

Vous venez d'effectuer un séjour à La Réunion pendant lequel vous avez rencontré principalement des élèves de classes terminales, ou des lecteurs lors de signatures... Pouvez-vous nous dire quels étaient les objectifs des rencontres en milieu scolaire?

J'étais venu une première fois à La Réunion en mai 2006, à l'invitation de la librairie de bandes dessinées de Saint-Denis "Le Repaire de la Murène", et à cette occasion les documentalistes regroupées dans l'association ABDEN m'avait demandé si j'accepterais de revenir faire le tour des lycées. Depuis longtemps, elles invitaient des auteurs de livres jeunesse et voulaient élargir les rencontres à des auteurs de littérature générale. J'ai immédiatement accepté, quand elles m'ont expliqué qu'un travail préparatoire serait entrepris autour de mes livres pendant les mois précédant ma venue, tant par les documentalistes que par les professeurs de littérature et d'histoire.

Quels ont été les grands thèmes évoqués ?

La majorité des lycéens ont lu deux de mes livres qui évoquent la Nouvelle Calédonie: "Cannibale" et "Le retour d'Ataï". Il a donc été très largement question de l'histoire coloniale de la France, des conditions dont des territoires ont été précipités dans une destinée commune, de l'exposition coloniale de 1931 à Paris et de la manière dont des êtres humains, dont les ancêtres du footballeur Christian Karembeu, ont été exposés derrière les grilles du zoo. D'autres classes s'étaient plus particulièrement intéressées à Meurtres pour mémoire, un roman policier dans lequel j'évoque la guerre d'Algérie et le massacre, à Paris, de plusieurs centaines de manifestants algériens pacifiques. Beaucoup de lycéens se sont interrogés sur la notion de "littérature engagée", et sur la manière dont une discipline artistique peut susciter des débats qu'une société a du mal à organiser.

Quelles seraient les remarques ou les idées marquantes que vous retiendriez de ces rencontres?


St. Denis, la route principale; les enfants courent, la pluie arrive...

Ce type de rencontres ne peut exister sans un investissement très important des équipes pédagogiques: documentalistes, enseignants. Sinon, ne viennent que des questions habituelles et le débat tourne court. La présence d'un écrivain dans une classe est vécue comme un événement, comme l'irruption d'un monde étrange dans le cercle fermé de l'enseignement. Passée la petite phase d'intimidation, on voit les yeux qui s'écarquillent, on sent presque physiquement que la réflexion se met en marche. Je ne sais pas si cela sert à démystifier l'image de l'écrivain, mais les élèves se prennent conscience que chacun possède des réserves d'inventivité, que ce soit dans le domaine de l'écriture, de la musique, de la peinture, etc... Et se pose la question de savoir comment ces rêves d'enfance sont peu à peu abandonnés sur le bord de la route...

Quels sont les jeunes qui vous ont marqués?

Le séjour a tenu du marathon: près de 20 rencontres très intenses en une quinzaine de jours... Je me souviens d'une classe qui m'a accueilli par des chants créoles, de la présentation des produits culinaires de l'île, avant le feu roulant des questions... D'un autre lieu, Vincendo, où les élèves avaient mis en scène une partie de "Cannibale", de la classe du Port qui avait traduit une partie du même livre en langue créole, de classes que les professeurs me disaient "difficiles" et où, dans les mots, passaient l'expérience de la vie. Une autre classe où nous avons travaillé sur les "événements" de la gare du Nord, à Paris et où les élèves m'ont époustouflé par leur regard sur le thème rebattu de l'insécurité.

Au travers de ce séjour, quelle est La Réunion que vous avez découvert?

Un sentiment étrange. L'insistance avec laquelle tout rappelle la métropole: les routes, les panneaux de signalisation, les voitures, les noms des entreprises, la langue etc... Tout cela abolit la distance, les 10.000 km dans les airs. Et en même temps, dans le paysage bien sûr, mais dans la manière d'être des gens, la sensation d'être dans un ailleurs. Il n'y a pas ici le même sentiment, la même tension qu'en Nouvelle Calédonie: les traces de l'Histoire sont présentes mais elles sont comme adoucies. Et puis, j'ai été conduits pendant tout ce séjour par Gino, un habitant des Hauts qui connait toutes les manières d'échapper au serpent automobile qui sort de sa tanière à six heures du matin et ne se couche que le soir tombé!


Les panneaux de signalisation français sortent de l'arrière-plan d'une cérémonie hindouiste...

En roulant, de Bras Panon à Vincendo, de Saint-Pierre à Saint-André, il m'a expliqué plus de choses que je ne pouvais comprendre. Sur les hommes bien sûr, mais aussi sur ces oiseaux qui changent de couleurs selon la saison, sur les plantes, celles qui soignent et celles qui agressent, sur les autres îles proches, sur la misère qui s'y tient en embuscade.

On parle ici de métissage et d'un modèle de "vivre ensemble"... Cela vous a-t-il marqué?

Bien entendu, même si j'arrive d'un autre Saint-Denis, celui de Seine-Saint-Denis où le métissage est aussi une réalité. Il y est, à la Réunion, plus paisible d'apparence mais la brièveté de mon séjour m'interdit de dire si les apparences correspondent à la réalité. J'ai été frappé de constater que le métissage n'est pas aussi évident partout: chez les fonctionnaires, dans les administrations, autour du préfet, dans les forces de l'ordre et aussi dans le personnel enseignant. Il l'était dans les classes même si, depuis toujours, je regarde davantage la couleur des yeux, leur brillance, que celle de la peau.

La religion à La Réunion a une grande importance, et la laïcité s'accommode ici de cette forte présence...

J'étais là pour Pâques, et cela m'a frappé de constater que le Vendredi Saint était un jour férié, contrairement à la métropole, et que cette fête conservait un caractère familial pratiquement disparu par ici. Mais j'ai constaté avec surprise la forte présence des religions protestantes,hindoues, tamouls, musulmanes, des réalités qui sont peu décrites en Europe. Là encore, il semble, au premier regard, que chacun puisse pratiquer sa foi sans qu'un regard insistant et critique s'exerce sur lui.Il y a là un modèle de laïcité tolérante qui repose sur le fait que les religions, elles aussi, font le pari de la tolérance.

La Réunion département est une jeune institution marquée par son histoire - esclavagisme, engagisme, colonialisme, langue créole... - qu'est-ce que vous en retenez?

J'ai pu parler très librement, en milieu scolaire, de ce poids de l'histoire, du Code Noir, du Code de l'Indigénat, du travail forcé, de ces Républiques schizophrène qui foulaient au pied leurs propres principes en asservissant les peuples au nom du beau triptyque "Liberté, égalité, fraternité". Ce retour sur le passé peut se faire aujourd'hui en toute sérénité. Il a besoin d'être commenté, critiqué, assimilé, sans recherche de boucs émissaires, afin de préparer les esprits aux échéances du futur.

La Réunion, est-ce un sujet de roman?

Il y a des milliers de romans à écrire sur la Réunion, c'est une mine à ciel ouvert! Mais ces histoires appartiennent en priorité aux auteurs encore trop discrets qui y vivent.

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