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Suburb


Par Didier Daeninckx

Jeudi 9 juin 2005




Marc Villard, Cyrille Derouineau, Les Portes de la nuit, éditions Eden. Préface de Didier Daeninckx.

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Je me suis demandé quelquefois ce qu'étaient devenus le petit gosse parisien en culottes courtes (on ne disait pas encore "short") photographié par Willy Ronis et son frère de gouaille, le cancre au regard rêveur placé dans la cage du cadre par Robert Doisneau.

Cousins de Gavroche et de Poulbot, ils arpentaient une ville bordée de platanes, pavée de granit, cernée par les terrains vagues où se cachaient les amants, et dont les arrière-cours résonnaient des plaintes de l'accordéon. La banlieue, alors, prenait ses quartiers au cœur de la Cité, celle que l'on orthographie en capitale initiale pour faire la différence avec celles qui prennent du minuscule et un pluriel d'emblée: les cités.

Cyrille Derouineau a braqué son regard sur ces zones sub-urbaines où il a toujours vécu, choisissant le moment où la nuit décuple la solitude. Au bec de gaz vitré sous lequel le marlou en casquette allumait sa clope, s'est substituée toute une floraison de réverbères, de candélabres, de lampadaires qui pleurent leur lumière crue sur le tracé géométrique des parkings, le vitrage blafard des abribus, les façades impeccables bardées de digicodes, auréolées de paraboles.

La présence de l'homme s'y résume presque aux traces parallèles des pneus dans la neige, et si l'on s'accroche à un regard, c'est pour s'apercevoir que c'est celui, vide, d'un mannequin de celluloïd vantant le galbe d'un soutien-gorge depuis l'embuscade d'une vitrine. Le photographe de Guyancourt n'a pas eu besoin de se mettre au diapason de Marc Villard qui ne cesse, lui, de sillonner les rues éclaboussées au néon, de Clignancourt à Barbès, des Halles à La Chapelle.

Ce que les photos rendent évident, c'est cette intrusion de l'Amérique dans le plus intime de nos vies, cette profusion de la marque, de l'utilitaire, c'est la manière dont la forme des villes s'impose à nos consciences, comment elle guide nos pas au quotidien. Le phrasé de l'écrivain est rythmé par les plans abrupts, les angles droits, le fléchage. Ses phrases sont en rupture, tout comme les personnages lancés à la recherche de leur ombre. Ici les flics fredonnent du John Lennon, évoquent Yoko Ono, on s'appelle Steffy, Freddy ou Bob, et même si les frangins s'entretuent, même si l'écrivain "en résidence" jette le stylo pour saisir la pelle complice d'un enterrement clandestin, il reste des images d'un bonheur possible.

Par deux fois dans ces nouvelles, les éclopés de la vie, les miraculés de la ville, tournent les yeux vers ce ciel que la lumière violente des réverbères leur cache. Ils tracent des plans sur la comète. Et le "Enfin, bon, on verra" avec lequel Marc Villard conclut un de ces textes, sonne pour notre temps comme le "il se marièrent et eurent beaucoup d'enfants" des contes de notre enfance.

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