|
|
Une
nouvelle de Didier
Daeninckx
|
Mercredi
26 décembre 2001
|
|
|

|
|
.
|
Il
en va quelquefois des femmes comme des poupées, on
n'a qu'une envie, leur arracher les bras, les yeux, leur
piétiner la tête. Ils s'étaient
aimés pendant des mois et avaient joué en
toute innocence le rôle qui leur était
dévolu, au grand contentement des familles, mais
dès la première nuit, c'est exactement ce
qu'il avait pensé de celle qui partageait sa vie
depuis maintenant cinquante années. Il ne songeait
qu'à la démembrer, l'éparpiller comme
un vulgaire meccano. Les journées étaient trop
pleines du quotidien pour qu'il trouve assez de
quiétude pour échafauder ses intrigues, et il
se rattrapait la nuit, les yeux grands ouverts sur les
démons enfantés par l'obscurité. Il se
délectait de ce demi-siècle nocturne
passé à imaginer, à rêver, les
mille et une façons de s'en débarrasser. Elle
prenait la place de la victime dans tous les
téléfilms sur lesquels il zappait, tous les
livres policiers qu'il parcourait, tous les faits-divers
dont il collectionnait les coupures. Il ne se souvenait pas,
pourtant, avoir jamais lever la main sur elle, lancer la
moindre phrase blessante à son endroit, et les
compliments, les sourires qu'il lui adressait
correspondaient, dans son esprit, à autant de
pièges insoupçonnables patiemment tendus.
Autour d'eux, le désastre s'était abattu sur
tous les couples, divorces, procès, adultères,
jusqu'à leurs deux enfants qui leur avaient
donné trois fois plus de beaux-fils et de
belles-filles, et l'on s'accordait à les montrer en
exemple comme une survivance des heureux temps anciens. Il
tenait un carnet secret caché sous la roue de
secours, dans le coffre de sa voiture, où il
consignait l'ensemble de ses scénarios, accidents,
faux suicides, empoisonnements, contaminations...
Tout
était resté à l'état de projet,
et c'est quelques jours seulement avant la
célébration de leurs noces d'or qu'il se
demanda amèrement si la réussite apparente de
leur mariage ne résultait pas de ces infinités
de fantasmes meurtriers qui peuplaient ses nuits.
L'idée lui devint immédiatement insupportable
d'avoir laissé aux songes le privilège de
guider sa vie. Il relut toutes ses notes tandis que la
frénésie de la prochaine
cérémonie s'emparait de la maison, avant de
consigner, à l'encre rouge, qu'il ne lui restait,
pour en avoir le coeur net, d'autre recours que passer
à l'acte. La répétition de la nuit de
noce, à cinquante ans de distance, imposa son symbole
pour le choix de la date.
Les
enfants s'étaient occupés de l'ordonnancement
de la cérémonie, et comme un demi
siècle plus tôt, les familles avaient
convergé en deux cortèges différents
vers la mairie, lui conduit par son fils, elle au volant de
la voiture du couple puisque sa fille n'avait pas le permis.
Sa femme poussa l'imitation jusqu'à imposer
près d'une heure de retard au maire, aux
témoins, et minauda de manière
indécente, prétextant une panne.
Au
plus profond de la nuit, le devoir accompli, il repoussa le
drap et se tourna vers elle, pour implorer son pardon,
prêt aux aveux.
Un
éclat de lune scintilla sur l'acier du couteau
qu'elle brandit soudain au-dessus du lit conjugal, et elle
lui enfonça la lame par trois fois dans le coeur. Le
tribunal l'acquitta quelques mois plus tard quand elle remit
aux juges le carnet trouvé dans le coffre de la
voiture et qu'elle avait découvert, en changeant la
roue de secours sur la route de la mairie, le jour de ses
noces d'or.
|
|