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Les trois voiles déchirés...

Une nouvelle de Didier Daeninckx

Jeudi 23 août 2001


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Premier voile

C'était il y a longtemps, obscurcissant le ciel, le lourd manteau kaki de Franco pesait encore sur l'Espagne. Accoudé au bastingage d'un ferry dont l'étrave s'affinait vers Ceuta et Melilla, je tentais de distinguer au loin les côtes africaines. Soudain, des dizaines de soldats de l'armée franquiste, qui allaient relever les garnisons des enclaves espagnoles en terre marocaine, ont envahi le pont. L'un d'eux s'est assis près de moi et il a surpris l'hostilité dans mon regard. Plus tard, pendant la traversée, il s'est levé et est venu poser ses bras sur le garde-fou humide d'embruns. Je voyais son profil qui se détachait sur les flots. Ses lèvres se sont tendues, comme pour un baiser dans le vide, et il s'est mis à siffler, doucement, à ma seule intention, les premières notes du Déserteur, de Boris Vian.

Deuxième voile

Quelques semaines plus tard, je marchais sur les plages sans fin qui conduisent d'Oran à Aïn el-Turk et au cap Falcon, avec les montagnes, à droite, qui masquent l'horizon et protègent la plaine des Andalouses. Soudain, je me suis retrouvé entouré d'une vingtaine de femmes algériennes qui s'ébattaient dans l'eau, totalement nues. Elles se sont immergées dès qu'elles m'ont vu, et j'ai traversé la crique sans oser tourner la tête vers les chevelures battues par les vagues et le vent. Longtemps je me suis demandé si je n'avais pas inventé cette anecdote troublante. Ce n'est que vingt ans plus tard, lisant Un rêve algérien de Jean-Luc Einaudi, que j'appris qu'à cet endroit exact, avant guerre, Lisette Vincent, une Oranaise combattante des Brigades Internationales et militante du Parti communiste algérien, organisa un camp de naturistes, entre la ferme Bastos et la Sebka. Au milieu des années soixante-dix, le plaisir du soleil sur la peau offerte ne s'était pas encore estompé.

Troisième voile

Après avoir foulé les vestiges de la guerre, à Moulin-Palestro, je traversais la fraîcheur de l'amorce de nuit, dans les ruelles de Bou-Saada qui toutes conduisent à la plus vaste des places du monde: le Sahara. Je me suis tout à coup trouvé face à un homme en djellaba sombre, le front ceint d'un turban, que précédaient trois femmes absorbées par des épaisseurs de tissu. Je me suis arrêté pour leur laisser le passage, et l'une des silhouettes a ralenti, marqué le pas. Une main d'une incroyable finesse a émergé des draps, et les doigts effilés ont pincé le voile à hauteur du visage. Il y a eu comme un éclair, un regard où se disait tout l'amour, tout le désir du monde.

Dans les moments de découragement, quand l'esprit va se perdre dans les terrains de vague à l'âme, c'est d'un ferry filant vers Ceuta, d'une plage de la Sebka, d'une ruelle de Bou-Saada que me vient la lumière.

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