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Les dits des maudits d'Auber

Par Didier Daeninckx

Ce récit a été publié le 5 juillet 2003 en supplément au n°39 des Enquêtes interdites. Soutenez notre rédaction indépendante, abonnez-vous!




Une vue du canal d'Aubervilliers des années 50.
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On ne sait comment se fabriquent les périphéries. Le souvenir lointain des plaines maraîchères et de leurs champs d'épandage ont bien sûr pesé sur ce coin de banlieue, puis il a fallu que se creuse un canal, que filent vers l'est industrieux comme vers le nord minéral des rails luisants, parallèles, que se dresse l'architecture métallique ajourée des abattoirs et des gazomètres. Tout ce que la terre supportait, tout ce que ses profondeurs recélaient, s'est mis à converger sur la plaine des Vertus. Epices et blé, troupeaux mugissant ou bêlant, sable transparent de Normandie, montagnes d'anthracite et collines de soufre, poutrelles de Pompey... En ces temps sans électricité, toutes les mains étaient bonnes à prendre, et les campagnes de Flandre, de Bretagne, d'Auvergne, se vidaient d'une jeunesse qui, dans les bagnes usiniers, troquait son patois contre l'accent des faubourgs.

Paris, proche et inaccessible, effaçait déjà les marques du passé, abattait ses taudis, perçait ses avenues étoilées et le produit des démolitions, entassé à ses portes, générait une ville basse où se réfugiaient ces transplantés. Plus tard, par vagues diverses malmenées par l'histoire, venus d'Italie, d'Espagne, du Mali, de Chine ou du Sri-Lanka, d'autres exilés se serreront entre ces murs, aumône d'une capitale impériale à sa colonie, et raconteront sans fin leur marche à travers le monde, leur voyage dans la cale obscure d'un paquebot, la nostalgie d'une enfance dont ne leur reste qu'un peu de poussière, dans la doublure déchirée d'une veste.


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Ici, non par nature mais par obligation, on est économe: et si Aubervilliers se dit familièrement "auber", synonyme d'argent en argot, c'est une manière d'avoir par les mots ce que la vie vous refuse.

Ici, le travail imprime aux corps sa dureté. La potasse des boyauderies creuse les paumes des gamines. Les Bretons employés aux phosphates piochent dans le terreau jaune, les yeux révulsés, la gorge piquées de mille aiguilles, asphyxiés par les vapeurs des acides. L'artificier affecté à la confection des pétards de sûreté pour les chemins de fer promène sur le monde un visage boursouflé, ses chairs malmenées par une explosion ne laissent voir la bouche, ni les yeux, ni le nez...

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