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Zone sensible


Par Didier Daeninckx

Mardi 19 février 2008



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Au hit-parade, juste derrière "Vous avez l'heure?", la question que l'on m'a le plus souvent posée au cours de ces vingt-cinq dernière années c'est: "Mais comment se fait-il que vous habitiez toujours à Aubervilliers?". Comme s'il était légitime de venir s'encanailler au Zingaro, au Théâtre de la Commune ou à la Maison de la Culture 93, l'espace d'une soirée, mais pas de vivre à leur immédiate proximité... Bernard Lavilliers (ça rime riche avec le nom de mon bled) avait trouvé la réponse avant tout le monde: "On n'est pas d'un pays, mais on est d'une ville".

Il a fallu du temps avant que ça se décante et que je comprenne que l'amour du "local" était le chemin le plus court vers l'universel. Pour tout dire, je suis le premier "écrivain" dans la famille depuis l'âge des cavernes. Je parle de tout ce qui ne se disait pas, qu'on se contentait de vivre, souvent de subir. Avant, c'est par dizaines de générations qu'on a trimé, courbés sur les champs, les pieds dans la glaise. En Charente, en Flandre belge, en Alsace annexée, en Espagne…


Didier Daeninckx
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La révolution industrielle a attiré les Charentais vers les usines du nord de Paris. La misère du pays flamand a chassé les ouvriers de Gand, d'où vient mon nom, au-delà des frontières. C'est la guerre de 14-18 qui a jeté ma grand-mère alsacienne sur les routes d'exode. Rien n'a vraiment changé, à un siècle de distance. On arrive toujours dans mon secteur une valise à la main, les habits maculés par la poussière du voyage, poussé par l'espoir d'une vie plus humaine, habité par l'archaïque sentiment de survie, ou pour échapper au prix qu'un dictateur veut vous faire payer pour vos idées. On vient de plus loin, c'est tout.

L'avion a remplacé le train comme le train avait mis au rencart le cheval des premiers émigrants. Mali, Pakistan, Haïti, Liban, Sri-Lanka, toutes les routes du monde, avec ou sans passeport, mais les motifs sont les mêmes: pain, vie, liberté.

Une autre question encore, qui a tendance à se faire insistante: "Avec votre nom, vous êtes de quelle origine?". Celle-là, avant, gueule de Belge oblige, on ne me la posait jamais, et son apparition illustre bien l'obsession des origines qui a saisi ce pays depuis une bonne décennie. Et qui tend à prouver que personne n'est à l'abri, quand la machine à exclure se met en branle. Désarçonné un temps, j'ai trouvé la parade, façon boulet de canon: "Comme vous, d'origine sexuelle". Je pense en effet que ce n'est pas l'immigration qu'il faut combattre mais la misère sociale, que ce ne sont pas les "populations étrangères" qu'il faut mieux répartir, mais l'argent!

Beaucoup de gens l'ont compris qui se mobilisent par exemple pour interdire aux Brigades du Ministre boutefeux de l'Identité Nationale de venir rafler les mômes dans les écoles. J'ai eu la curiosité d'aller consulter les budgets de deux villes du pays de la Liberté, de l'Égalité, de la Fraternité que pourtant tout oppose: Neuilly-sur-Seine et Sevran. À population égale, le maire de la première dispose de deux fois plus d'argent pour administrer sa ville, alors même que les besoins y sont beaucoup moins criants: 6.000 assujettis à l'Impôt Sur la Fortune se bousculent à Neuilly quand les RMIstes forment un club plus discret de 400 personnes. Pour mémoire, leurs frères RMIstes sont près de 2.000 à Sevran et les ISFistes invisibles.

À ceux qui proclament que les révoltes qui ont embrasé les banlieues n'avaient pas de causes économiques, sociales, que c'était génétique, je serais tenté de proposer une expérience basée sur le principe d'égalité. Du républicain pur jus. Que l'on échange, le budget de Neuilly avec celui de Sevran pour un temps même limité, disons cinq ans, (on n'est pas des extrémistes, juste des rêveurs). Que l'on fasse de même pour Puteaux et Clichy-sous-Bois, pour Versailles et Stains. Juste pour voir.

Je sais qu'au bout du compte, malgré tous les efforts, un journaliste localier trouvera toujours de quoi remplir sa page de faits-divers en traînant dans les cités, en sillonnant les rues pavillonnaires. C'est comme ça depuis la nuit des temps. Mais je sais aussi que des milliers de mômes guettés par la dérive, en déséquilibre au bord des précipices, auront vu qu'on s'intéressait enfin à eux, qu'au grand jeu de l'existence, ils pouvaient tirer une carte de la chance. Encore faut-il qu'elles ne soient pas truquées.

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