Il a fallu du temps avant que ça se décante et que je comprenne que l'amour du "local" était le chemin le plus court vers l'universel. Pour tout dire, je suis le premier "écrivain" dans la famille depuis l'âge des cavernes. Je parle de tout ce qui ne se disait pas, qu'on se contentait de vivre, souvent de subir. Avant, c'est par dizaines de générations qu'on a trimé, courbés sur les champs, les pieds dans la glaise. En Charente, en Flandre belge, en Alsace annexée, en Espagne Tous
les récits, chroniques et
nouvelles
de
Didier
Daeninckx
sur
Amnistia.net L'avion a remplacé le train comme le train avait mis au rencart le cheval des premiers émigrants. Mali, Pakistan, Haïti, Liban, Sri-Lanka, toutes les routes du monde, avec ou sans passeport, mais les motifs sont les mêmes: pain, vie, liberté. Une autre question encore, qui a tendance à se faire insistante: "Avec votre nom, vous êtes de quelle origine?". Celle-là, avant, gueule de Belge oblige, on ne me la posait jamais, et son apparition illustre bien l'obsession des origines qui a saisi ce pays depuis une bonne décennie. Et qui tend à prouver que personne n'est à l'abri, quand la machine à exclure se met en branle. Désarçonné un temps, j'ai trouvé la parade, façon boulet de canon: "Comme vous, d'origine sexuelle". Je pense en effet que ce n'est pas l'immigration qu'il faut combattre mais la misère sociale, que ce ne sont pas les "populations étrangères" qu'il faut mieux répartir, mais l'argent! Beaucoup de gens l'ont compris qui se mobilisent par exemple pour interdire aux Brigades du Ministre boutefeux de l'Identité Nationale de venir rafler les mômes dans les écoles. J'ai eu la curiosité d'aller consulter les budgets de deux villes du pays de la Liberté, de l'Égalité, de la Fraternité que pourtant tout oppose: Neuilly-sur-Seine et Sevran. À population égale, le maire de la première dispose de deux fois plus d'argent pour administrer sa ville, alors même que les besoins y sont beaucoup moins criants: 6.000 assujettis à l'Impôt Sur la Fortune se bousculent à Neuilly quand les RMIstes forment un club plus discret de 400 personnes. Pour mémoire, leurs frères RMIstes sont près de 2.000 à Sevran et les ISFistes invisibles. À ceux qui proclament que les révoltes qui ont embrasé les banlieues n'avaient pas de causes économiques, sociales, que c'était génétique, je serais tenté de proposer une expérience basée sur le principe d'égalité. Du républicain pur jus. Que l'on échange, le budget de Neuilly avec celui de Sevran pour un temps même limité, disons cinq ans, (on n'est pas des extrémistes, juste des rêveurs). Que l'on fasse de même pour Puteaux et Clichy-sous-Bois, pour Versailles et Stains. Juste pour voir. Je sais
qu'au bout du compte, malgré tous les efforts, un
journaliste localier trouvera toujours de quoi remplir sa
page de faits-divers en traînant dans les
cités, en sillonnant les rues pavillonnaires. C'est
comme ça depuis la nuit des temps. Mais je sais aussi
que des milliers de mômes guettés par la
dérive, en déséquilibre au bord des
précipices, auront vu qu'on s'intéressait
enfin à eux, qu'au grand jeu de l'existence, ils
pouvaient tirer une carte de la chance. Encore faut-il
qu'elles ne soient pas
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