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Le 23 juin, la police annonce qu'elle a arrêté trois des jeunes suspectés dans le meurtre d'un garçonnet de 11 ans, Sidi Ahmed, alors qu'il lavait la voiture familiale, au bas de son immeuble, le jour de la Fête des Pères. La victime sera enterrée en Algérie dans un village de Kabylie, et les familles de ceux qu'emprisonnent les murs d'une cellule viennent de Tunisie, des Comores. On ne sait si c'est cela, ces références à l'ex-Empire colonial, qui a autorisé le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy en visite sur les lieux du drame, à adopter le langage révolu des "pacificateurs" et à déclarer: "Il faut nettoyer les 4.000 au Karcher".
La cité a été implantée, il y a quarante ans, sur des terrains appartenant à la ville de Paris pour y déverser les milliers de familles ouvrières chassées de Belleville par la promotion immobilière alors naissante. Les habitants portugais ou espagnols des bidonvilles voisins du Franc-Moisin, de la Campa, regardaient le chantier en se disant que se construisait là un quartier pour les "riches". Au moment de l'inauguration, l'Histoire exilait près d'un million de Pieds-Noirs d'Algérie, et des milliers d'entre eux furent hébergés d'urgence à La Courneuve avec les prolos virés de Paris et les ouvriers autant spécialisés qu'immigrés. Les plus anciens se souviennent d'une quinzaine d'années sinon de bonheur du moins de fraternité. D'un brassage des expériences, des origines, des cultures, des cuisines...
Puis ce fût un autre môme d'immigré, Taoufik, flingué en 1983, alors qu'explosaient les scores du Front National, par un chauffeur de bus qui n'arrivait pas à dormir. Trois ans plus tard, Abdel, un jeune éducateur, se faisait revolvériser par un policier alcoolisé... Entre temps, tous ceux qui en avaient les moyens avaient abandonné la cité Titanic dont le béton projetait son ombre sur les murs des usines vides où l'on arrivait de plus en plus difficilement à lire les slogans délavés: "Meccano vivra", "Non aux licenciements chez Rateau"... Pendant des années, plus un seul élu municipal n'habitait les tours et les barres en déshérence bien que près de la moitié de la population de la ville y soit comme assignée à résidence. La politique ne s'occupant plus d'eux, les citoyens avaient déserté les urnes. Un vieux militant communiste, Maurice Bernard, continuait à s'accrocher à son territoire, comme un capitaine au milieu de la tempête, tragique et dérisoire, et je me souviens qu'il avait fallu rassurer une équipe de la radio France-Culture quand je les avais traînés dans ce qu'ils croyaient n'être qu'un coupe-gorge. Tout se déglinguait, l'industrie du squatt se développait, la came faisait des ravages avec des trajets rapides vers la morgue comme l'overdose, et d'autres au ralenti effrayant comme le sida, mais il restait encore le souvenir que cette histoire avait démarré autrement, qu'il y avait eu des éclats de rires, des cris de joie et des amours naissantes. Le traitement le plus spectaculaire du problème que posent les 4.000 consiste dans le dynamitage de bâtiments longs de plusieurs centaines de mètres et hauts de plus de dix étages. Je n'ai jamais pu assister à ces destructions sans ressentir la violence qu'elles infligeaient à tous ceux qui y avaient vécu. On ne peut sans dommage faire l'économie de la ruine, du temps qui passe sur le désastre du temps, et un quartier de notre vie ne peut être traité à la manière d'un rasoir jetable. Comme Sarkozy masquant la misère d'Etat par un jet de Karcher verbal, la collectivité tente de faire disparaître ses échecs dans le fracas médiatique des explosions périphériques. Le seul hommage à rendre à tous ceux dont les vies brisées jalonnent l'histoire des 4.000, c'est que les vivants recouvrent le bien dont ils ont toujours été floués: l'égalité. Rien ne leur sera accordé. Nous savons tous que les hommes ne naissent pas libres et égaux, et que c'est par leurs luttes que les exclus peuvent gagner ce qui leur est dû.
Première page du texte Cités perdues dont le cadre est la cité des "4.000" de La Courneuve: Cités
perdues (Verdier
2005) Une infinité de fils électriques reliait maintenant les centaines de charges réparties dans le bâtiment condamné pour converger, en faisceau, à l'installation informatique qui programmerait les différentes phases de la destruction. Yuk et Radovan venaient de garer la fourgonnette près de la palissade, face à la caserne désaffectée, et ils attendirent que la nuit estompe le quartier pour soulever l'une des plaques de tôle galvanisée. Agrippant chacun un bras, ils traînèrent le corps à travers le no man's land jonché de gravats, d'ordures balancées par les derniers squatters, la pointe des chaussures du mort traçant deux traits parallèles au milieu des herbes folles. Il leur fallut contourner des amas de poutrelles rouillées pour entrer dans le bâtiment par l'un des anciens halls. Immédiatement, l'espace amplifia le frottement du cadavre sur le sol, les crissements des graviers sous leurs pas. Jusqu'à leurs essoufflements, semblables à des pulsions de locomotive dans une cathédrale. Ils s'immobilisèrent pour interroger le vide qui les entourait. Le vent s'engouffrait par les ouvertures, et avec lui la rumeur sourde venue de l'autoroute. Yuk se pencha vers son compagnon. - - Il ne faut pas s'éterniser... Juste après la cage d'ascenseur, j'ai repéré un escalier qui menait à la chaufferie. Allez, soulève... - - Putain, il est plus lourd qu'une vache, ce con! Yuk éleva à peine la voix, mais le ton suffisait à comprendre qu'il ne tolérait pas de réplique. - - Ferme-là! Je ne supporte pas qu'on insulte les morts. Bientôt
les jambes rebondirent sur l'arête des marches, comme
les membres postiches bourrées de son d'un pantin
disloqué". Abonnez-vous
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