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Souvenirs d'un continent disparu

Par Didier Daeninckx

Jeudi 23 juin 2005



Le château Dobris.
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Le soleil éclairait les poils pubiens d'Heraklès quand, le 20 février 1989, la Renault pointa son museau dans les jardins du château Dobris, à une trentaine de kilomètres de Prague. Le conducteur contourna la statue pour garer sa voiture devant l'entrée de l'ancienne demeure du roi Vaclav, le fameux Wenceslas, transformée depuis près d'un demi siècle en centre de conférence et d'accueil des écrivains tchécoslovaques. Les portes s'ouvrirent, et les quatre membres de la délégation française sortirent se dégourdir les jambes: le chauffeur, deux représentants du festival de Grenoble, et moi-même.

Les membres des autres délégations étaient déjà rassemblés dans la salle à manger, et les chopes de bière s'entrechoquèrent pour saluer notre arrivée. Je connaissais une dizaine de participants rencontrés lors du festival noir de Gijon, sur la côte cantabrique: les espagnols Juan Madrid et Andreu Martin, les italiens Marco Tropea et Laura Grimaldi, le mexicain Paco Ignacio Taibo el Secundo initialisé en PIT II, le canadien Howard Engel, le bulgare Atanas Mandasjev ou le cubain Rodolfo Perez Valero... La puissance invitante, Jiri Prochazka, président des "écrivains policiers" tchèques nous remit un exemplaire de la revue "Signal" qui publiait une nouvelle de chacun des auteurs présents au Congrès de l'A.I.E.P. (Association Internationale des Ecrivains policiers). Le texte était accompagné d'un questionnaire en dix points auquel nous avions répondu le mois précédent, par courrier.

Comme par hasard l'une des questions avait été caviardée. Ses maîtres à penser évitaient ainsi au public tchèque de se démoraliser en lisant les réponses des invités à l'interrogation suivante: "Quelle est votre première pensée quand vous entendez le mot Tchécoslovaquie?"... J'eus la surprise de constater que ma nouvelle était titrée "TROJSKY KUN", associant à première vue, au royaume du socialisme réel, les noms de deux placardisés d'importance : Léon Trotsky, le Russe errant, et Bela Kun, le dirigeant des soviets hongrois de 1919 liquidé par Staline dans les années trente. Un interprète m'assura, sans me convaincre tout à fait, que c'était en fait une très bonne traduction du titre original "Cheval Destroy".

On nous installa dans des chambres somptueuses dont les fenêtres donnaient sur de vastes jardins à la française. Au loin, après les bassins, les haies convergeaient en direction d'un panorama en trompe l'œil représentant une ruine grecque. La pléthorique délégation soviétique se montra à la nuit tombée. Pas loin de dix sexagénaires accompagnés de leurs épaisses babouchkas descendirent du car de Prague, les bras chargés de paquets qui témoignaient que la razzia dans les boutiques réservées du pays-frère avaient commencé.

On nous les présenta comme étant écrivains, mais nous ne parvinrent jamais à voir un seul de leurs livres, et j'ignore encore à ce jour s'ils font dans le polar, la fiche de cuisine ou le manuel de plomberie. Il y avait aussi, en guise de gadget, un cosmonaute obèse qui ne s'intéressait qu'à son camescope. Deux personnages manoeuvraient ce petit monde, un type affable qui parlait français sans le moindre accent, Martinov, et le fondateur de notre association internationale, le célèbre écrivain Julian Semionov.

J'avais vu le "Simenon russe" ainsi qu'il aimait à se présenter, pour la première fois à Paris, dans les bureaux des défuntes éditions Encre quelques années plus tôt. Il y signait un contrat pour la réédition française de "Petrovka 38", paru précédemment au Editeurs Français Réunis. Il arrivait de Genève et prétendait qu'en sa qualité de conseiller spécial, il accompagnait Mikhaël Gorbatchev qui entamait son dialogue avec Ronald Raegan (...)

L'intégralité de ce long récit de Didier Daeninckx a été publié dans le numéro 60 des Enquêtes Interdites, à paraître la semaine prochaine. Abonnez-vous!
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