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Les ouvriers qui travaillent sur le squelette du Centre Culturel Islamique de la rue de Thann ont commencé plus tôt ce matin. Il est à peine huit heures et déjà les outils cognent et résonnent sur les quinze étages de poutrelles métalliques. Nous nous sommes couchés tard, après une soirée au Dagorne un restaurant proche de la place de l'Indépendance. Une salle pleine de coopérants français, de commerçants européens, de gradés blancs. En sortant nous nous sommes aperçus qu'une sorte de milice de va-nus-pieds gardait les voitures des clients. Les rues étaient plongées dans l'obscurité, la centrale électrique ne parvenant pas à répondre à la demande, et sans que nous ne demandions rien, un Africain nous a suivis jusqu'à l'hôtel Océanic, en silence, une matraque à la main, pour nous protéger. Le Dagorne se souciait de la digestion de ses clients... J'ai ouvert les volets. En face du marchand de journaux, trois vagabonds disposaient des poissons tout juste vidés sur une feuille de journal posée à même le trottoir, à deux doigts d'un chien jaune dont les pattes frissonnaient chaque fois qu'une mouche se posait sur l'une de ses oreilles. Epinglé sur la grille du square Kermel, Sud-Hebdo titrait: "Un mort remuant". L'assassinat d'un manifestant à Thiès, une semaine plus tôt, continuait de provoquer des grèves, de susciter des défilés de protestation. Le journal gouvernemental préférait, lui, consacrer sa Une à la victoire de l'équipe nationale de foot-ball sur celle du Cameroun.
J'en avais sûrement croisé depuis mon arrivée, mais il est problable mes yeux s'étaient refusés à les voir... Ils avaient trop à faire, ces yeux, avec les milliers de mendiants campant dans le centre-ville, les groupes de types abîmés par la polio dont les doigts squelettiques se plantaient dans votre chair pour bien vous faire sentir la proximité de la mort. Trop à faire avec les cohortes de mômes implorants, trop à faire avec les bidonvilles construits au coeur de la cité contre les murs des maisons, trop à faire avec la lassitude et l'immense dégoût qui vous submergent devant l'extrême misère dans laquelle agonise un continent. Ils étaient là, "eux", sur le parking de la poste centrale, à cinq cents mètres de la Place de l'Indépendance, vitrine poussiéreuse d'un pays à la dérive. Je suis passé tranquillement, encore innocent, devant le premier, qui tenait un fragment de miroir dans sa main atrophiée. Il a posé la glace contre son coeur, découvrant son visage au relief ravagé, le front creusé de larges stries, le nez mangé par la maladie, les yeux injectés. J'ai bloqué ma respiration comme pour m'interdire de vivre du même air que lui et un bruit de crécelle venu du fond des âges s'est mis à grincer dans mon crâne. La lèpre... La lèpre est dans la ville (...) Lundi 12 mars 1990 Un avion
me dépose à Paris où m'attend un autre
avion qui m'emmène à Sofia. Je participe
à un projet de livre collectif provisoirement
intitulé "Douze écrivains passent à
l'Est" et qu'à l'arrivée le ministère
de la culture, qui pilote l'opération, baptisera plus
sagement "Voyage à
l'Est"(...) L'intégralité
de cet important récit de Didier Daeninckx a
été publié dans le
numéro 61 des Enquêtes
Interdites, édition spéciale
été. Abonnez-vous!
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