|
|
Je ne connais de la jeunesse des rallyes mondains que des échos auxquels font pendants en stéréo ceux de la jeunesse des tournantes, et ce que je vois autour de moi dans le cadre sans fard du réel n'est pas un entre-deux. Beaucoup de ceux que je croise ont dans les yeux cette écharpe de rêve, ces nuages effilochés qui embrument le quotidien de fantastique. Depuis deux ans, Francis passe la moitié de sa vie adossé à la vitre du restaurant, côté salle l'hiver, côté terrasse l'été. Au début, il parlait avec les cinq autres livreurs, mais depuis il a pris l'habitude de rester branché sur sa musique. On lui tape sur l'épaule pour le prévenir que c'est cuit, il enfourne les pizza dans la caisse fixée sur le porte-bagages de la mob, prend la feuille de route et passe son casque par-dessus les écouteurs. Il bosse le samedi et le dimanche, et en horaires décalés trois autres jours de la semaine, enfile les sens interdits, roule sur les trottoirs, indifférent aux gueulantes des piétons. L'avenir, pour le moment, est borné par sa roue avant. A vingt-deux ans, la seule chose qui l'obsède, c'est de mettre assez d'argent de côté pour s'arracher de chez ses parents, prendre un appart et vivre avec Laurent, vendeur chez Virgin et qui lui fournit pas mal de CD empruntés au trust. Nasser ignore que le quartier qu'il habite fait partie de ce grand ensemble diffus baptisé "Zones Urbaines Sensibles" où le chômage est passé à 25% de la population dans le même temps où il tombait sous la barre des dix au plan national. Personne ne lui a expliqué, quand il était encore temps, qu'il pouvait y avoir un rapport entre ces chiffres et sa vie personnelle. Il était passionné d'informatique, d'exploits sportifs. Sa vie a basculé à l'entrée d'une boîte de nuit, en vacances, quand un "physionomiste" lui a tiré dessus. La balle a frôlé l'oreille, juste la sensation de brûlure, et ce bruit de tonnerre, surtout, qui n'est plus jamais sorti de sa tête. Il y a quelques temps, une fausse bouche de métro avait été édifiée sur la place de la mairie d'Aubervilliers, pour exiger le prolongement de la ligne de La Chapelle jusqu'au centre-ville. Une superbe imitation en style Guimard tout droit sortie d'un atelier de décors de cinéma. Elle est restée un mois en place, puis on l'a démontée. J'ai croisé Nasser. Il m'a pris à part, m'a montré l'emplacement vide. - Il se passe de drôles de choses ici aussi: ils ont volé la station de métro de la mairie. La dernière fois où j'ai entendu parler de lui, il avait cassé la vitrine d'un magasin. Chopé par les flics, un nom revenait sans cesse dans son délire, celui de Richard Durn, le tueur fou de Nanterre. Stéphanie a toujours été fascinée par les mystères du corps humain, et son plus beau cadeau de Noël reste la panoplie de chirurgien trouvée au pied du sapin, pour ses dix ans. L'oeil collé au microscope, elle observait une gouttelette de sang avec le même émerveillement qu'un astrophysicien découvrant une nouvelle planète. Soutenue par toute la famille, elle s'est accrochée au-delà du possible pour obtenir son bac, l'entrée en fac de médecine. Elle a perdu pied au bout de deux ans, et galère aujourd'hui dans une maison de retraite. La hargne la tient, elle sait qu'un jour elle reprendra ses études et prouvera qu'on avait raison de miser sur elle. Elle y parviendra. Il lui faut simplement dix fois plus d'énergie qu'à d'autres mômes nés près d'autres portes : les enfants de cadres supérieurs qui représentent 13% des lycéens obtiennent 47% des bacs de la série C. Les enfants d'ouvriers qui représentent 40% de la même tranche d'âge doivent se contenter de 8% de ces diplômes. Lisa a toujours voulu ressembler aux filles de papier glacé, et elle avait de sacrées dispositions pour ça. De longues jambes, une taille haute, une bouche amoureuse, des yeux infinis. Elle a ajouté un tatouage sur l'épaule, un diamant dans la narine et du volume à ses seins. Le monde de la nuit l'a toujours fasciné, et j'ai eu peur pour elle quand elle approchait de trop près les sables mouvants. Hôtesse d'accueil, serveuse, barmaid, elle a fréquenté le monde du showbiz et a cru un moment que le tutoiement signifiait que les portes étaient ouvertes. Elle s'est présentée au casting du Loft 2 mais n'a pas été retenue. Avec deux cents autres collègues, elle branche son casque et son micro à mi-temps pour répondre aux questions des abonnés d'un service de téléphones portables. Elle affine sa silhouette pour le casting du Loft 3. Une guerre civile africaine a jeté la famille d'Abdul sur les récifs espagnols et de là sur les contreforts du bassin parisien. Ce qu'il avait vu là-bas avait fait de lui une bête sauvage. A l'école, personne ne pouvait comprendre que les seuls rapports que le monde avait entretenus avec lui étaient d'une violence inouïe, et que ses agressions tant verbales que physiques n'étaient que préventives. Si on le regardait encore, c'était pour constater que la vitesse de la chute s'accélérait. Jusqu'au jour où une main s'est attardée sur son épaule, celle d'un éducateur qui aurait dû le virer du centre, à cause d'une centième connerie et qui, au lieu de lui parler du pays lui a parlé de "son" pays, de "son" histoire, du continent africain, des griots, des poètes, d'Amadou Hampaté Ba, de Wole Solynka. Abdul a fini par les lire, et s'y retrouver. Aujourd'hui, il écrit de drôles d'histoires, des contes africains de Seine-Saint-Denis dans lesquels les personnages traditionnels de son enfance, leurs croyances, percutent la vie des quartiers périphériques. Il commence à les lire dans les écoles et récolte en échange les centaines de sourires innocents qui, à un moment, lui ont fait défaut. Je pourrai encore évoquer Bouba, un Burkinabé sans papiers dont je suis devenu le parrain républicain et qui, après le travail clandestin vient apprendre la sculpture traditionnelle sur bois et sur coloquintes aux gamins du quartier du Landy, de Coralie qui de stage en stage apprend son métier de journaliste, de Renaud qui à vingt-trois ans vient de trouver son premier boulot à "durée indéterminé" et qui n'y croit toujours pas, et aussi d'Aurélie, la copine de tous ceux-là, qui bâtit une thèse sur la banlieue nord et sa représentation au cinéma tout en s'occupant de la réinsertion de gamins aux destins partis en quenouille. Je les
regarde en me disant qu'un rêve peut garantir tous
leurs rêves. Et ce rêve tient en un mot:
égalité. Abonnez-vous
au site Amnistia.net (accès direct à
tous les articles) et recevez, chaque mois, notre
journal Les Enquêtes interdites
(format PDF).
|
||||||||||||||||||