Nous publions ici en quatre épisodes le récit de Didier Daeninckx "Au pays des 4L jaunes". L'intégralité du récit est disponible au format PDF. La rue Colbert est l'épine dorsale de la ville basse, et on n'a pas lésiné sur le symbole républicain en lui octroyant une longueur totale de 1000 mètres. Elle prend naissance sur la place Foch, face au béton gris du "bloc administratif" et bute sur la résidence après avoir desservi une infinité de commerces, de banques, d'hôtels, la halle métallique due à Gustave Eiffel qui abrite aujourd'hui l'Alliance Française, deux casinos, quelques discothèques où le soir, les filles venues de la périphérie, se vendent très jeunes aux marins, aux touristes, aux wazahas, pour moins de dix euros. L'une, seize ans peut-être, à la terrasse d'un restaurant, allant de table en table, vêtue d'un soutien-gorge, d'une culotte, sous le pantalon et le corsage en plastique transparent. Le maire, lui, règne sur "La Vahinée". Sur le promontoire se dressent les ruines magnifiques de l'Hôtel des Mines avec la mer en embuscade que découpent ses arcades, ses volutes orientales. Des inscriptions mettent en garde contre les chutes de pierres. Deux rangées de palmiers jettent leur ombre sur la mosaïque détruite du patio. C'est tout ce qui reste de l'immense fortune aventureuse d'Alphonse Mortages. Marin débarqué à Diego Suarez en 1897, il assista à la transformation rapide de la bourgade sous l'impulsion de Joffre, devenu son ami, qui cherchait à en faire une place forte contre les Anglais qu'occupait non loin de là, au Transvaal, la deuxième guerre contre les Boers. Après avoir tenu plusieurs hôtels et restaurants de la basse-ville, il s'était lancé dans une industrie d'avenir en ces temps d'inventions du pneu (John Boyd Dunlop 1888) et de sa réparation (Louis Rustin, 1903): la récolte du caoutchouc. Et c'est en saignant l'hévéas à cent cinquante kilomètres de Diego Suarez, qu'il découvrit les filons aurifères d'Andavakoera. On dit qu'il descendit la rue Colbert sur une chaise à porteur, flanqué de deux ânes chargés chacun de vingt-cinq kilos d'or, qu'une fièvre le terrassa au moment de convertir le métal en billets Il repartit bientôt à la tête d'une véritable expédition et épuisa la veine, lui soutirant jusqu'à un quart de tonne par an. L'Hôtel des Mines fut son Xanadu, et s'y croisaient toutes les célébrités des pages politiques, culturelles ou de faits-divers, attirées par la renommée sulfureuse de Diego. L'or s'y changea en plomb, et fortune défaite, Alphonse Mortages céda l'établissement à une banque avant que l'armée ne jette son dévolu sur les chambres avec vue sur la baie, le baptisant Hôtel de la Marine. Récupéré par les militaires malgaches à l'éviction des Français, il fut dévasté en 1984 par un ennemi invincible venu de l'océan, le cyclone Kamisy. On raconte ici que le milliardaire ruiné ne se résolut pas à quitter le théâtre de ses exploits et qu'on pouvait encore le croiser, clochardisé, dans l'immédiat après-guerre. En contrebas des ruines, après le kiosque à musique et la statue de Joffre, les thoniers livrent trois mille tonnes de poisson aux établissements Pêche et Froid Océan Indien. Quatorze centaines d'ouvrières, les pareuses, découpent, éviscèrent, et remplissent les boîtes métalliques frappées du pompon rouge. Plus loin, les ouvriers des chantiers navals tentent de résister, avec leurs machines datant d'un autre siècle, à la concurrence acharnée de leurs homologues mieux affûtés d'Afrique du Sud. Abonnez-vous
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