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Au pays des 4L jaunes
Carnet de voyage à Diego Suarez (Madagascar)
Quatrième partie


Par Didier Daeninckx

Lundi 9 octobre 2006


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Nous publions ici en quatre épisodes le récit de Didier Daeninckx "Au pays des 4L jaunes". L'intégralité du récit est disponible au format PDF.

Le quartier de cases cernées de cocotiers et de banians qui va vers la mer porte le nom du premier bateau qui amenait les troupes coloniales, en 1885: La Dordogne. Un escalier en maçonnerie permet d'accéder au petit port de pêche, et des lettres tracées dans le ciment rendent hommage à ceux qui ont offert les marches: "Cet escalier a été construit par Elmdanmssion et Isise grâce à la bonne volonté de ses voisins et la CAU de Diego Suarez". "Tano nyazo fa sarotranymila".

Trois barques accostent, voiles repliées et des hommes sautent à l'eau pour commencer à décharger la prise du jour: des dizaines de sacs empilés dans la coque peu profonde. Les charges semblent légères, et je m'approche de l'un des pêcheurs pour en savoir plus, pensant aux dorades, aux mérous, aux langoustes, aux crevettes que servent les restaurants chics de la rue Colbert.

- C'est quoi comme poisson?

Il relâche l'une des ficelles qui obturent les sacs, y plonge la main.

- On est des pêcheurs de charbon de bois… C'est là-bas, sur l'île, de l'autre côté, qu'on le fabrique, là où il y a encore des forêts…

Le charbon de l'île alimente la ville et toutes les gargotes installées midi et soir sur les trottoirs où, pour quelques centaines d'ariarys, on mange des petisses, des nems, du manioc, des sambos à la viande, des bananes frites, des beignets d'aubergine, des brochettes de zébu, des caca-pigeons et des mouka fleurs, des gâteaux en forme de corolles.

C'est en revenant vers la ville que je traverse l'ancienne place Gallieni qui a repris son ancien nom de Kabary ou place des discours parce qu'on y rendait la justice coutumière. Un monument y rend aujourd'hui justice à l'histoire en rappelant qu'en mars 1947, le peuple malgache se souleva pour exiger de retrouver son indépendance.

Des dizaines de milliers d'insurgés furent exécutés et huit députés de Madagascar à l'Assemblée Nationale française se virent condamnés à mort avant que leur peine ne soit commuée en réclusion à perpétuité. L'un des premiers épisodes du soulèvement concerne Diego Suarez, le 29 mars 1947 peu après 23 heures, quand un groupe de tirailleurs du camp du Lazaret se mutinent, coupent les lignes téléphoniques et se joignent à une foule de militants indépendantistes pour s'emparer des fusils entreposés dans le magasin d'armes.

Au cours des semaines suivantes, la torture est érigée en principe de renseignements. Le commissaire de police de l'époque, connu pour son engagement pétainiste, fait aménager une salle destinée à cet usage qu'il baptise "tranobe manaiky", "chambre où l'on est forcé de tout accepter". Privation de sommeil, d'aliments, d'eau, supplice du cheval de bois, coups de cravache, traction de la verge et des testicules, simulacre d'exécution, ainsi que le rapporte le mémoire remis à l'avocat général Rolland.

Je ne sais si c'est à cette histoire enfouie que Fanjatiana faisait écho dans un des textes qu'elle a composé lors de l'atelier d'écriture que j'animais à l'Alliance Française dirigée par Nicolas Fargues, sous les enchevêtrements métalliques de Gustave Eiffel, un texte que je relisais dans le taxi jaune frappé à mes initiales (DD) qui roulait en zigzags vers l'aéroport d'Antsiranana, pour éviter les fondrières:

"Je m'empresse d'oublier. Trop douloureux. Mémoire bourreau. Souvenirs tortures - oubli impossible - oubli désiré. Oubli sourd à l'appel. Mémoire indélébile. Mémoire ineffaçable. Mémoire tatouée".
FIN
L'intégralité du récit est disponible au format PDF


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