Une pluie froide tombe sur le Zocalo, la place centrale de Mexico, ce dimanche 19 novembre 2006, alors que les partisans de Lopez Obrador commencent à installer des tentes face au palais national qu'occupe Felipe Calderon. Le candidat malheureux n'a jamais accepté sa défaite, et il s'auto-investira président demain président d'une république de 100 millions d'habitants dont les trois quarts vivent sous le seuil de pauvreté. A deux pas de là, des dizaines de personnes pénètrent sans même être fouillées dans le palais pour admirer les fresques de Diego Rivera sur lesquelles des centaines de personnages évoquent l'histoire du Mexique, les massacres de la conquête espagnole, les idéaux de justice sociale. C'est vers cette place, symbole du pouvoir, que convergent tous les mécontents, que s'installent des campements de fortune où s'abritent les revendicatifs. Au hasard des traversées de la ville, on tombe sur d'autres cortèges, comme celui qui occupe un rond-point, pas loin du Palais des Beaux-Arts qui abrite d'immenses peintures de Siqueiros, d'Orozco. Ils sont un bon millier de paysans de tous âges à braver la fraîcheur des altitudes, vêtus d'un slip, d'un short. Devant eux, une cinquantaine de plus décidés, ont fait tomber le bas. ils distribuent des tracts dans le plus simple appareil. "A la opinion publica, noviembre del 2006, Movimiento de los 400 pueblos". Ils y racontent les exactions du gouverneur de Santa-Cruz, Dante Delgado Rannauro, qui les spolie, les accable d'impôts. S'ils sont nus, sur cette avenue de Mexico, c'est pour bien montrer la détresse dans laquelle l'excès de pouvoir les a mis. Partout, des bancs permettent de se reposer des fatigues de la métropole trop haut perchée. Alors qu'à Paris on supprime toutes les possibilités de halte dans les espaces publics, de peur qu'un SDF ne s'en empare, ici les bancs publics sont ornés du bonnet phrygien de la révolution française, en hommage aux visées égalitaires d'un autre temps. Beaucoup plus au sud, dans le quartier de Coyoacan qui porte le souvenir de Frida Khalo, de Diego Rivera, une voie rapide frôle la petite propriété où Ramon Mercader assassina Léon Trotsky. Il y a quelques mois, on a remorqué la voiture de l'ancien chef de l'Armée Rouge pour transformer le garage en salle de projection. Des miradors bricolés, des meurtrières percés dans les murs, permettaient aux gardes de se prémunir des attaques comme celle menée par le peintre muraliste Siqueiros. Ils ne purent déceler la ruse employée, en août 1940 par son assassin un agent de Staline, Ramon Mercader qui se cachait sous les pseudonymes de Jacques Mornard ou Franck Jackson. Les révolutionnaires sacrifiés peuplent les cimetières du Mexique, Emiliano Zapata, Pancho Villa, Robert Sheldon Harte, Léon Trotsky... D'autres ont pour mausolée une simple photo. Pendant toute une semaine, j'entrais dans toutes les librairies posées sur mon parcours pour retrouver un sourire aperçu six ans plus tôt, lors d'un précédent voyage. En vain, personne ne se souvenait plus de ce cliché couleur sépia. Je suis tombé en arrêt devant lui le dernier jour, à un étal du marché de la Citadelle. L'homme est debout, efflanqué, une sorte de dandy affectueux, le corps prolongé par un chapeau conique aux larges bords. il tient un vestige de cigare entre ses dents et semble sourire au photographe. Quand on retourne la carte postale, on apprend que celui qui tenait l'appareil de prise de vue, en 1913, s'appelait Agustin V. Casasola. Et qu'au moment où il s'est retiré, un peloton d'exécution s'est mis en place. La salve
a cru effacer à tout jamais le souvenir de Fortino
Samano, révolutionnaire membre de l'état-major
de Zapata chargé de la fabrication de la monnaie
des rebelles. La légende, mensongère, dit de
lui "falsificador de moneda", mais rien ne peut effacer la
vérité de son sourire devant la
mort. Le
récit "Mexico, Un sourire à la
mort", complété par de nombreuses
photos, est publié dans notre journal Les
Enquêtes interdites n°78 (format
PDF) de décembre
2006.
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