©www.amnistia.net

 

Moscou, septembre 1990

Par Didier Daeninckx

Vendredi 18 mars 2005




Le métro de Moscou.
.


A lire aussi:

Tous les récits et nouvelles de Didier Daeninckx sur amnistia.net

Tous les livres de Didier Daeninckx avec amazon.fr

Poutine: le tzar qui vient du Kgb
.

Je ne connais qu'une méthode pour comprendre les villes: partir du centre et marcher devant soi, au hasard des rues, bifurquer quand un couloir vous appelle, quand des éclats de voix s'échappent d'une ruelle, se laisser attirer par le bruit d'une machine, une odeur, un autre regard qui rencontre le vôtre, prendre le bus, le tram, le métro, rôder dans les gares, trouver les marges, les frontières... Il me faut à tout prix échapper aux images toutes faites, aux souvenirs des autres, aux sentiments que veulent vous imposer ceux que l'on nomme si justement "guides-interprètes". Moscou occupe l'intérieur d'un cercle de 35 kilomètres de diamètre, matérialisé par une large autoroute.

A l'intérieur de ce super-périphérique, d'autres cercles concentriques partagent l'agglomération: grande banlieue, faubourgs, coeur de la cité. L'hôtel Béograd que bientôt je n'appellerai plus que Biodégrad, est un immeuble de vingt étages d'acier et de verre planté sur la première ceinture de boulevards, face au ministère des Affaires Etrangères qu'occupait alors Chévarnadzé. Lorsque je m'y suis installé, en septembre 1990, un immense chantier transformait les trottoirs du quartier en bourbier. Des grues charriaient des tuyaux que des ouvriers indifférents entreposaient sur la chaussée. J'ai compris qu'il étaient occupés à réparer les canalisations d'eau quand, ouvrant les robinets de la salle de bains pour prendre un bain, un liquide épais dont la couleur hésitait entre celle du cambouis et celle de l'argile s'est mis à couler dans la baignoire. La femme d'étage a haussé les épaules et levé les paumes de ses mains vers le ciel quand elle a réalisé que je lui demandai de hasarder un prévision sur le retour de l'eau claire. Je me suis rafraîchi le visage à l'eau minérale gazeuse avant de sortir. Après le passage souterrain, j'ai pris la rue de l'Arbat, un grande avenue piétonnière qui file pratiquement jusqu'au Kremlin dont les toits meringués brillaient au loin.

L'Arbat, vitrine urbaine de la perestroïka, la transparence gorbatchevienne, est une sorte de Montmartre, de place du Tertre rectiligne. Des centaines de peintres, de portraitistes, de vendeurs d'artisanat attendent le client, adossés aux façades ravalées. Les petites boîtes à bijoux, travaillées comme des icônes, sont magnifiques, et la préciosité du travail jure avec la médiocrité générale des toiles exposées à tout vent. Un peintre en treillis coiffé d'une casquette de para et chaussé de bottes d'officier fait les cent pas devant des Christ crucifiés, des étoiles rouges faites de barbelé. Entre deux étals de matriochka, ces inévitables poupées gigognes, une paysanne vend quinze carottes alignées sur un carré de tissu. Une rue à droite, un attroupement, de la musique. Je m'approche et parviens à me glisser au premier rang. Quatre jeunes femmes vaguement punks trient des bouquets qui recouvrent un catafalque grossier composé d'une dizaine de cageots posés les uns à côté des autres.


Mausolée sauvage à Victor Tsoï sur l'Arbat.
.

Elles jettent les oeillets fanés dans une poubelle et arrangent les fleurs rescapées. Des bougies brûlent sur le trottoir. Le mur est constellé de graffitis, les gens viennent coller des photos, des poèmes à l'aide de petits bouts de sparadrap. Il y a trois jours Victor Tsoï, le chanteur de "Kino", le groupe de rock le plus populaire d'URSS, s'est tué en voiture et l'émotion, dans la jeunesse soviétique est comparable à celle qui avait suivi la mort de John Lennon, en Occident. Jour et nuit, à tour de rôle, les groupes moscovites de musique viennent lui rendre hommage en chantant gratuitement pour les passants.

L'Arbat est percé de dizaines de porches obscurs dans lesquels aucun touriste ne s'aventure. Je décide de les explorer systématiquement. Chaque pas dans cette direction efface dix années. immeubles écroulés, maisons brûlées, façades lépreuses, escaliers sordides... J'observe deux vieilles femmes, deux babouchkas, qui se livrent à un curieux cérémonial au milieu d'un de ces sombres passages: elles sortent de leurs cabas des quantités de bouteilles vides qu'elles placent méticuleusement dans une mare boueuse. Elles patientent quelques minutes et ressortent les bouteilles qu'elles débarrassent de leur étiquette avant de les remettre dans les sacs. Je les suis jusqu'à un escalier qui s'enfonce dans le sous-sol d'une sorte d'HLM début de siècle. Je découvre une salle voûtée, au parquet de bois défoncé. Une sorte de brouillard humide et chaud envahit l'espace, par vagues successives.

Les vieilles s'approchent d'un guichet dont la porte masque le visage de celui qui se tient dans l'ombre, reclus. Cinq ou six clodos attendent, assis sur des bancs... Les retraitées alignent sur une étagère les bouteilles qu'elles ont chiné toute la journée dans les poubelles de Moscou. Le guichetier les prend une à une, en refuse certaines, pour de mystérieusqes raisons. Les ancêtres touchent vingt kopecks l'unité. Elles devront reverser une partie du gain à une organisation qui chapeaute leur récolte et les protège. Ici on appelle ça une "mafia". Elles sortent et vont vérifier leur compte plus loin, dans un jardin d'enfants coincé entre des immeubles gris. Deux ouvrières repeignent les barreaux chahutées par l'âge du mini-square. Elles ne disposent que de larges rouleaux qu'elles trempent sans grâce dans des pots de cinquante litres. Pour un dé à coudre de peinture qui recouvre la ferraille rouillée, la valeur d'un verre teinte la terre en marron foncé.


Carnet de notes 1990.
.

Certains détails, insignifiants, peuvent bouleverser votre vie. A Moscou, pour moi, ce furent les pare-brise. Plus d'une voiture sur dix circule avec la glace frontale brisée en étoile. L'état déplorable du réseau routier expliquerait amplement le phénomène si le coeur de l'étoile, le point l'impact ne se situait pas toujours du côté du passager. D'un coup, les lois de la statistique, les calculs de probabilité sont rendus caducs. Très vite le rationalisme vole en éclats, la raison chancelle... Je n'avais jamais approché d'aussi près la solution du Mystère... La preuve, par les pare-brise, de l'existence de Dieu!

Andreï, guitariste d'un groupe de rock heavy-métal, qui m'accompagne souvent dans mes dérives moscovites diffère le moment de ma conversion: "Depuis quelques temps on vole les pare-brise, la nuit, dans les rues... Pour empêcher ça, le meilleur moyen c'est de le casser... Un peu, pas trop... Il y a des spécialistes qui le fêlent avec un marteau et un tournevis... Les types ne peuvent plus te le prendre sinon il tombe en morceaux". Chaque soir, lorsqu'il gare sa Lada sur le parking d'une cité de l'ancien quartier allemand, Andreï démonte les essuie-glace, le rétroviseur extérieur et grimpe les escaliers avec son sac rempli d'accessoires... Celui qui se fait voler une roue, une pièce de moteur doit parfois galérer des semaines avant de retrouver sa soeur jumelle. Andreï ajustement besoin d'un filtre à huile, et me demande, rigolard, si ça m'intéresse de l'accompagner cette nuit au magasin.

Il prépare quelques sandwichs, rempli une bouteille thermos de thé brûlant, et nous partons sur le coup de minuit faire nos courses au magasin des pièces détachées. Nous quittons les derniers faubourgs de Moscou. Andreï s'arrête près d'une guérite pour montrer ses papiers aux gardes-frontière de l'agglomération. L'un d'eux vérifie rapidement l'intérieur de l'habitacle, d'un mouvement de torche tandis que l'autre fait le tour de la Lada, la mitraillette bien en vue. Tout semble aller, et nous roulons encore pendant quelques kilomètres. Chaque semaine des milliers de voitures comme la notre convergent vers une portion chaque fois différente du super-périphérique, à trente-cinq kilomètres du centre, et s'arrêtent en pleine campagne au milieu d'un paysage qui, pour ce qu j'ai pu en voir dans la lueur des phares ressemble à la Beauce. Quelques arbres plantés dans un océan de boue. Andreï vient se garer sur le bas-côté et nous passons le temps en buvant le thé à petites gorgées.


Avec Gorby, avenue Kalinine, septembre 1990.
.

Sur le coup de deux heures du matin, un signal avertit les conducteurs qui sortent d'un coup de leurs refuges et disposent les pièces qu'ils ont à vendre sur le capot de leur voiture. Des milliers d'acheteurs, chacun muni d'une lampe électrique, déambulent entre les bagnoles à la recherche d'un boulon, d'une bougie, d'un alternateur, d'une aile d'occasion. Un pêcheur expose une douzaine de poissons, un autre deux bouteilles de shampoing. Un marché aux puces géant dans un champ de betteraves! Nous remontons la longue file en frappant la terre de nos pieds pour combattre le froid. Vers trois heures et demi Andreï met la main sur le filtre à huile qu'il était venu chercher.

Quand je suis arrivé à Moscou cela faisait déjà une semaine qu'il n'y avait plus de cigarettes. A longueur de journée des centaines de personnes font la queue devant les débits de tabac. Les types, en manque, sont agressifs. Ils ne supportent plus de voir les apparatchiks ou les détenteurs de dollars aller se servir directement dans les arrières cours, et les miliciens rôdent autour des files d'attente. Il en est de même pour l'essence. Andreï passe ses matinées entières aux abords des stations afin de trouver les quinze ou vingt litres de carburant qui lui permettront de me balader dans la ville. Quelquefois un copain, soldat, lui revend de la benzine estampillée "armée rouge". La carte du restaurant de l'hôtel "Biodégrad" est aussi fournie que celle d'un "chinois", le problème c'est que rien n'est disponible. Les premiers jours je me suis contenté de la soupe et du poisson en sauce, avant de m'apercevoir que quatre Américains, des sportifs vu la carrure, bénéficiaient d'un tout autre traitement.


Périphérie de Moscou 1990.
.

J'ai discrètement sorti mes dollars et, comme par enchantement les frigos se sont remplis! La crise est telle que tous ceux qui possèdent la moindre parcelle de pouvoir sur les marchandises les revendent à leur profit, au prix fort. Tous les midis, tous les soirs, c'est un ballet de trafiquants... Vodka, caviar, saucisson... "L'individualisation" des biens d'Etat se fait avec l'accord des miliciens affectés à l'hôtel qui doivent y trouver leur compte. La maladresse des néophytes amuse les prostituées regroupées aux tables les plus proches de la sortie et dont on ne peut éviter, en payant sa note, les oeillades appuyées. A Moscou les touristes disposent d'une chaîne de magasins bien achalandés, les "Bériozkas", interdites aux soviétiques de base. Les gens des ministères ont les leurs, les responsables politiques aussi... Les héros de la Grande Guerre patriotique de 1941-1945 ainsi que leurs descendants directs ont, eux, accès au réseau des boutiques "Vétéran". On plaisante ici en disant que ce sont les seuls commerces qui perdent des clients... On rit moins, beaucoup moins quand on sait que les soviétiques de base, habitués des files d'attente, surnomment ces magasins "Merci Hitler".


Carnet de notes. Achat d'enveloppes, de timbres.
.

Il y a trente ans les autorités ont fait raser un vieux quartier de Moscou pour édifier le centre des affaires de la capitale: l'avenue Kalinine que tout le monde a rebaptisé "le dentier" en hommage à la qualité de l'architecture. Une église magnifique a réussi à sauver ses coupoles, et l'or de son toit brille entre deux "agace-ciel" sans grâce de trente étages chacun. Trois babouchkas entrent en trottinant. Je les suis, m'attendant à respirer des odeurs d'encens, à frissonner en entendant la voix grave d'un pope... Je tombe sur des milliers de champignons! Un maniaque local a reproduit en plâtre, puis peint, tous les champignons de la création. L'église en est pleine: ils prolifèrent sur des dizaines d'étagères accrochées aux murs, dans des vitrines éclairées alignées dans les couloirs. Il y a là des Marasmius, des Russula, des bolets à pied rouge, et un Hydnum repandum cueilli sur les pentes du Mont Lénine. Les vieilles femmes m'interdisent de photographier l'exposition. Secret d'Etat? L'un de ces champignons serait-il atomique? J'en parle à Nicolaï, le bassiste du groupe haevy-metal d'Andreï. Il m'organise une promenade dans l'ancien quartier allemand, Bauman, et me fait entrer dans une autre église coincée entre les blocs semblables d'une cité. Des types se foutent des coups sur un ring dressé à la place de l'autel. Ici, le lieu de culte est devenu salle de boxe. Il me parle d'églises-usines, d'églises-boulangerie, d'églises-dépôt de voirie...

Chaque matin de mon séjour moscovite, au réveil, dans ma chambre du palace sans eau, je lisais "La mémoire des vaincus" de Michel Ragon, qui raconte la vie d'un anarchiste français qui rallia la révolution russe en 1917. Au milieu du livre Ragon évoque l'enterrement moscovite, en février 1921, du prince Kropotkine, un savant qui était également un théoricien libertaire. Lénine voulait lui faire des obsèques nationales mais la veuve déclina la proposition en rappelant aux bolchéviques la présence de nombre d'amis de Kropotkine dans les geôles prolétariennes. Le jour de l'enterrement, plus de 100.000 anarchistes se rassemblèrent devant la maison des syndicats pour la dernière manifestation libertaire avant la nuit des idées. Ils refusèrent de bouger, exigeant que leurs dirigeants soient extraits de prison. La police politique se mît en rapport avec la direction de l'Etat qui leur accorda une permission de douze heures.

Les prisonniers se portèrent en tête, derrière une banderole qui proclamait: "Là où il y a autorité, il n'y a pas de liberté". Kropotkine enterré, ils se présentèrent devant la porte de la prison pour regagner leur cellule. Au cours des mois qui suivirent tous les cadres de ce puissant mouvement furent balayés. Je me suis rendu au cimetière de Novodiévitchi. Le milicien m'a regardé d'un sale air, mais peut-être n'était-ce qu'un air habituel de milicien, quand je lui ai demandé où se trouvait la tombe de Kropotkine dont curieusement une rue, un quai et une station de métro perpétuent toujours la mémoire, même si sa statue, à l'entrée du métro, a été remplacée par celle de Friedrich Engels que chacun prend pour le prince... J'ai erré entre les tombes surmontées de statues, un foisonnement digne des réserves du Louvre...


Derniers feux…
.

Le cimetière est divisé en carrés. Carré des architectes, carré des cosmonautes, carré des musiciens, carré des travailleurs, carré des militaires. Je me suis arrêté devant un général des transmissions qu'on a représenté, pour l'éternité, au garde-à-vous, un téléphone de campagne collé à l'oreille. Puis un de ces clochards qui vivent en guidant les touristes dans cet océan de marbre m'a fait signe de le suivre. Il s'est mis à mon service contre un paquet de Malboro et quelques roubles. J'ai fait le tour complet des mausolées, jusqu'à la tombe de Khroutchev... Il lui a fallu trois heures pour apprendre où se cachait ce diable de Kropotkine. Le souvenir s'en était perdu. Une simple pierre érigée sous les herbes folles, un nom, un prénom, deux dates.

Pour rentrer j'ai voulu prendre le métro mais des dizaines de personnes rassemblées en interdisait l'accès. J'ai réussi à atteindre le monnayeur qui vous délivre le passeport pour le "palais du peuple", cette fameuse petite pièce de cinq kopecks. Un petit écriteau scotché en obturait la fente. La capitale était en proie à une pénurie de pièces de monnaie qui interdisait aux moscovites de franchir l'entrée du métro. Soixante-dix années d'obéissance aboutissaient à ce que personne n'osait passer la limite. Dans l'après-midi un Antonov de l'armée rouge décollera de Léningrad pour sauver Moscou, le ventre chargé de pièces de cinq kopecks.

Le matin de mon départ les rues sont pleines d'enfants. Ils sont revenus des camps de pionniers par centaines de milliers au cours du week-end, et se rendent à l'école, pour la rentrée. C'est en les voyant que je réalise combien ils manquaient à cette ville. Leurs habits sont impeccables, les filles portent des rubans dans les cheveux, des bouquets de fleurs dans les bras. Calé à l'avant de la Lada d'Andreï, je rejoins l'aéroport et lutte pour garder sous mes paupières cette image d'avenir que je vois au travers du pare-brise étoilé. La réalité vraie me rappelle à l'ordre: aujourd'hui, lundi 3 septembre 1990, pour la première fois depuis le siège de la ville par les nazis en 1943, Moscou-la-Soviétique manque de pain. Les queues se forment devant les boulangeries.

Didier Daeninckx, octobre 1990

Abonnez-vous au site Amnistia.net (accès direct à tous les articles) et recevez, chaque mois, notre journal Les Enquêtes interdites (format PDF).
Abonnements: 4 euros 15 jours | 18 euros 3 mois | 50 euros 1 an


©www.amnistia.net
journal illustré
Tous droits de reproduction et représentation réservés
contact: redaction@amnistia.net

Rédaction: contact

Haut de page

La Une



Abonnez-vous à Amnistia.net
.