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A l'intérieur de ce super-périphérique, d'autres cercles concentriques partagent l'agglomération: grande banlieue, faubourgs, coeur de la cité. L'hôtel Béograd que bientôt je n'appellerai plus que Biodégrad, est un immeuble de vingt étages d'acier et de verre planté sur la première ceinture de boulevards, face au ministère des Affaires Etrangères qu'occupait alors Chévarnadzé. Lorsque je m'y suis installé, en septembre 1990, un immense chantier transformait les trottoirs du quartier en bourbier. Des grues charriaient des tuyaux que des ouvriers indifférents entreposaient sur la chaussée. J'ai compris qu'il étaient occupés à réparer les canalisations d'eau quand, ouvrant les robinets de la salle de bains pour prendre un bain, un liquide épais dont la couleur hésitait entre celle du cambouis et celle de l'argile s'est mis à couler dans la baignoire. La femme d'étage a haussé les épaules et levé les paumes de ses mains vers le ciel quand elle a réalisé que je lui demandai de hasarder un prévision sur le retour de l'eau claire. Je me suis rafraîchi le visage à l'eau minérale gazeuse avant de sortir. Après le passage souterrain, j'ai pris la rue de l'Arbat, un grande avenue piétonnière qui file pratiquement jusqu'au Kremlin dont les toits meringués brillaient au loin. L'Arbat, vitrine urbaine de la perestroïka, la transparence gorbatchevienne, est une sorte de Montmartre, de place du Tertre rectiligne. Des centaines de peintres, de portraitistes, de vendeurs d'artisanat attendent le client, adossés aux façades ravalées. Les petites boîtes à bijoux, travaillées comme des icônes, sont magnifiques, et la préciosité du travail jure avec la médiocrité générale des toiles exposées à tout vent. Un peintre en treillis coiffé d'une casquette de para et chaussé de bottes d'officier fait les cent pas devant des Christ crucifiés, des étoiles rouges faites de barbelé. Entre deux étals de matriochka, ces inévitables poupées gigognes, une paysanne vend quinze carottes alignées sur un carré de tissu. Une rue à droite, un attroupement, de la musique. Je m'approche et parviens à me glisser au premier rang. Quatre jeunes femmes vaguement punks trient des bouquets qui recouvrent un catafalque grossier composé d'une dizaine de cageots posés les uns à côté des autres.
L'Arbat est percé de dizaines de porches obscurs dans lesquels aucun touriste ne s'aventure. Je décide de les explorer systématiquement. Chaque pas dans cette direction efface dix années. immeubles écroulés, maisons brûlées, façades lépreuses, escaliers sordides... J'observe deux vieilles femmes, deux babouchkas, qui se livrent à un curieux cérémonial au milieu d'un de ces sombres passages: elles sortent de leurs cabas des quantités de bouteilles vides qu'elles placent méticuleusement dans une mare boueuse. Elles patientent quelques minutes et ressortent les bouteilles qu'elles débarrassent de leur étiquette avant de les remettre dans les sacs. Je les suis jusqu'à un escalier qui s'enfonce dans le sous-sol d'une sorte d'HLM début de siècle. Je découvre une salle voûtée, au parquet de bois défoncé. Une sorte de brouillard humide et chaud envahit l'espace, par vagues successives. Les vieilles s'approchent d'un guichet dont la porte masque le visage de celui qui se tient dans l'ombre, reclus. Cinq ou six clodos attendent, assis sur des bancs... Les retraitées alignent sur une étagère les bouteilles qu'elles ont chiné toute la journée dans les poubelles de Moscou. Le guichetier les prend une à une, en refuse certaines, pour de mystérieusqes raisons. Les ancêtres touchent vingt kopecks l'unité. Elles devront reverser une partie du gain à une organisation qui chapeaute leur récolte et les protège. Ici on appelle ça une "mafia". Elles sortent et vont vérifier leur compte plus loin, dans un jardin d'enfants coincé entre des immeubles gris. Deux ouvrières repeignent les barreaux chahutées par l'âge du mini-square. Elles ne disposent que de larges rouleaux qu'elles trempent sans grâce dans des pots de cinquante litres. Pour un dé à coudre de peinture qui recouvre la ferraille rouillée, la valeur d'un verre teinte la terre en marron foncé.
Andreï, guitariste d'un groupe de rock heavy-métal, qui m'accompagne souvent dans mes dérives moscovites diffère le moment de ma conversion: "Depuis quelques temps on vole les pare-brise, la nuit, dans les rues... Pour empêcher ça, le meilleur moyen c'est de le casser... Un peu, pas trop... Il y a des spécialistes qui le fêlent avec un marteau et un tournevis... Les types ne peuvent plus te le prendre sinon il tombe en morceaux". Chaque soir, lorsqu'il gare sa Lada sur le parking d'une cité de l'ancien quartier allemand, Andreï démonte les essuie-glace, le rétroviseur extérieur et grimpe les escaliers avec son sac rempli d'accessoires... Celui qui se fait voler une roue, une pièce de moteur doit parfois galérer des semaines avant de retrouver sa soeur jumelle. Andreï ajustement besoin d'un filtre à huile, et me demande, rigolard, si ça m'intéresse de l'accompagner cette nuit au magasin. Il prépare quelques sandwichs, rempli une bouteille thermos de thé brûlant, et nous partons sur le coup de minuit faire nos courses au magasin des pièces détachées. Nous quittons les derniers faubourgs de Moscou. Andreï s'arrête près d'une guérite pour montrer ses papiers aux gardes-frontière de l'agglomération. L'un d'eux vérifie rapidement l'intérieur de l'habitacle, d'un mouvement de torche tandis que l'autre fait le tour de la Lada, la mitraillette bien en vue. Tout semble aller, et nous roulons encore pendant quelques kilomètres. Chaque semaine des milliers de voitures comme la notre convergent vers une portion chaque fois différente du super-périphérique, à trente-cinq kilomètres du centre, et s'arrêtent en pleine campagne au milieu d'un paysage qui, pour ce qu j'ai pu en voir dans la lueur des phares ressemble à la Beauce. Quelques arbres plantés dans un océan de boue. Andreï vient se garer sur le bas-côté et nous passons le temps en buvant le thé à petites gorgées.
Quand je suis arrivé à Moscou cela faisait déjà une semaine qu'il n'y avait plus de cigarettes. A longueur de journée des centaines de personnes font la queue devant les débits de tabac. Les types, en manque, sont agressifs. Ils ne supportent plus de voir les apparatchiks ou les détenteurs de dollars aller se servir directement dans les arrières cours, et les miliciens rôdent autour des files d'attente. Il en est de même pour l'essence. Andreï passe ses matinées entières aux abords des stations afin de trouver les quinze ou vingt litres de carburant qui lui permettront de me balader dans la ville. Quelquefois un copain, soldat, lui revend de la benzine estampillée "armée rouge". La carte du restaurant de l'hôtel "Biodégrad" est aussi fournie que celle d'un "chinois", le problème c'est que rien n'est disponible. Les premiers jours je me suis contenté de la soupe et du poisson en sauce, avant de m'apercevoir que quatre Américains, des sportifs vu la carrure, bénéficiaient d'un tout autre traitement.
Chaque matin de mon séjour moscovite, au réveil, dans ma chambre du palace sans eau, je lisais "La mémoire des vaincus" de Michel Ragon, qui raconte la vie d'un anarchiste français qui rallia la révolution russe en 1917. Au milieu du livre Ragon évoque l'enterrement moscovite, en février 1921, du prince Kropotkine, un savant qui était également un théoricien libertaire. Lénine voulait lui faire des obsèques nationales mais la veuve déclina la proposition en rappelant aux bolchéviques la présence de nombre d'amis de Kropotkine dans les geôles prolétariennes. Le jour de l'enterrement, plus de 100.000 anarchistes se rassemblèrent devant la maison des syndicats pour la dernière manifestation libertaire avant la nuit des idées. Ils refusèrent de bouger, exigeant que leurs dirigeants soient extraits de prison. La police politique se mît en rapport avec la direction de l'Etat qui leur accorda une permission de douze heures. Les prisonniers se portèrent en tête, derrière une banderole qui proclamait: "Là où il y a autorité, il n'y a pas de liberté". Kropotkine enterré, ils se présentèrent devant la porte de la prison pour regagner leur cellule. Au cours des mois qui suivirent tous les cadres de ce puissant mouvement furent balayés. Je me suis rendu au cimetière de Novodiévitchi. Le milicien m'a regardé d'un sale air, mais peut-être n'était-ce qu'un air habituel de milicien, quand je lui ai demandé où se trouvait la tombe de Kropotkine dont curieusement une rue, un quai et une station de métro perpétuent toujours la mémoire, même si sa statue, à l'entrée du métro, a été remplacée par celle de Friedrich Engels que chacun prend pour le prince... J'ai erré entre les tombes surmontées de statues, un foisonnement digne des réserves du Louvre...
Pour rentrer j'ai voulu prendre le métro mais des dizaines de personnes rassemblées en interdisait l'accès. J'ai réussi à atteindre le monnayeur qui vous délivre le passeport pour le "palais du peuple", cette fameuse petite pièce de cinq kopecks. Un petit écriteau scotché en obturait la fente. La capitale était en proie à une pénurie de pièces de monnaie qui interdisait aux moscovites de franchir l'entrée du métro. Soixante-dix années d'obéissance aboutissaient à ce que personne n'osait passer la limite. Dans l'après-midi un Antonov de l'armée rouge décollera de Léningrad pour sauver Moscou, le ventre chargé de pièces de cinq kopecks. Le matin de mon départ les rues sont pleines d'enfants. Ils sont revenus des camps de pionniers par centaines de milliers au cours du week-end, et se rendent à l'école, pour la rentrée. C'est en les voyant que je réalise combien ils manquaient à cette ville. Leurs habits sont impeccables, les filles portent des rubans dans les cheveux, des bouquets de fleurs dans les bras. Calé à l'avant de la Lada d'Andreï, je rejoins l'aéroport et lutte pour garder sous mes paupières cette image d'avenir que je vois au travers du pare-brise étoilé. La réalité vraie me rappelle à l'ordre: aujourd'hui, lundi 3 septembre 1990, pour la première fois depuis le siège de la ville par les nazis en 1943, Moscou-la-Soviétique manque de pain. Les queues se forment devant les boulangeries. Didier
Daeninckx, octobre 1990 Abonnez-vous
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