Nous étions une trentaine de sans destination fixe. Un grand type au crâne décoré d'un béret, foulard rouge noué autour du cou, clope éternelle au bec, traînait sa valise derrière moi depuis Roissy, comme on promène son chien, et nous avions fini par sympathiser à Tokyo-Narita où nous avions passé une quinzaine d'heures à attendre un hypothétique zinc dont on n'arrivait pas à nous avouer qu'il ne viendrait pas. Pierrot arrivait tout droit de Marseille et traversait le monde, depuis l'azur, après avoir répondu positivement à une petite annonce d'une grande surface de Port-Vila, propriété d'un commerçant chinois qui créait un secteur "boulangerie parisienne" dans son nouvel établissement. Ancien de chez Poilâne, Pierrot jugeait tous les pains qu'on nous servait sur les plateaux-repas, dans les hôtels où la grève nous fit échouer au cours de ces cinq jours. Aucune pâte, aucune mie, aucune croûte, ne trouvait grâce à ses yeux, mais la médiocrité de ses collègues ne faisait pas reculer l'angoisse qui le tenaillait: "Serais-je capable de faire mieux au Bon Marché de Port-Vila, dans l'humidité amollissante des Tropiques?". La tête dans les nuages, des merveilles à trois milles pieds sous les siens, le mitron des antipodes ne songeait qu'à l'alchimie par laquelle la farine, l'eau, le sel, la levure et le feu se cristallisent en moiteur croustillante. La route longeant la baie est justement barrée pour permettre aux ouvriers mélanésiens d'aménager les accès au nouveau centre commercial où Pierrot va bientôt se mettre au pétrin. Le tout-terrain contourne les travaux, s'engage dans un dédale de rues que la nature dispute peu à peu au bitume. Des nuées d'oiseaux-mouches volètent près d'immenses banians qui étouffent de leurs racines aériennes les arbres dont ils se nourrissent. L'air est chargé du parfum des flamboyants et des frangipaniers. Le chauffeur du taxi pile à mi-pente d'une colline, devant une grille qu'un gardien m'ouvre aussitôt. - Goud moning, ôlsem wanem you ôl raït? * Quelques restes de bichlamar, ce pidgin anglais du Pacifique, flottent encore dans ma mémoire depuis un précédent voyage sur l'archipel. - I ôl raït... Tank you tou mas. Il me complimente, alors que nous contournons un pavillon à la façade envahie par les bougainvilliers. - You tok tok goud bichlamar... Je fais le modeste. - No, smôl... Une jeune femme m'attend devant la porte d'un bâtiment préfabriqué tout en longueur. Elle me tend la main. - Merci d'être venu... Ils sont impatients de vous voir(...)
L'intégralité
du récit "L'Epave de Port Vila" a
été publiée dans notre journal
Les Enquêtes interdites n°69
(format PDF) du 31 mars 2006.
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