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Jours interdits pour Victor D.

Par Didier Daeninckx

Lundi 30 août 2004




Victor Dojlida, Porte de la Chapelle 1990. Photo Daeninckx.
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Beaucoup de choses ont changé depuis la rédaction de cet article, il y a près de quinze ans, en 1990: l'Union soviétique, dont il est question un moment, a sombré et l'emplacement du village natal de Dojlida doit se trouver maintenant quelque part en Bélarus. René Bousquet qui organisa la rafle du Vel d'hiv a été tué par Christian Didier, et son ami François Mitterrand est mort, lui aussi. Je m'étais débrouillé, dans le même temps où j'écrivais cet article, pour que Victor Dojlida puisse trouver un toit à Aubervilliers, malgré l'assignation à résidence sur le seul territoire parisien qui pesait sur ses épaules. Le maire de la commune où j'habite n'hésita pas à braver la loi. Victor passait souvent à la maison, s'émerveillait de mille choses qui nous paraissent naturelles et dont il n'avait pas pu observer l'arrivée depuis sa cellule. Les surgelés, une bombe aérosol pour décrasser un four, les plaquettes de saumon fumé...

Plusieurs fois, je l'ai mis en garde contre des aventuriers qui tentaient d'exploiter sa révolte, qui s'affichaient près de lui pour faire croire qu'ils la partageaient. Le courage leur manquant, ils voulaient le transformer en "bombe humaine" contre le Front National. Il fut plus difficile de le retenir une fois la maladie déclarée: "Je n'en ai plus rien à foutre, si je peux servir à quelque chose, à nettoyer ces enfoirés, le borgne et le nabot!" Une nuit, on m'a téléphoné d'un hôpital de l'Est de la France. Pourtant dépourvu de permis de conduire, Victor venait d'avoir un accident de voiture. Il était alors sur le sentier de la guerre, et il a fallu arranger le coup pour que rien de compromettant ne subsiste de sa folle équipée. J'ai vu Victor Dojlida pour la dernière fois à l'hôpital de Villejuif où il vivait ses derniers moments, rongé par un cancer. Il regardait la piaule en défiant ses ennemis de toujours: "Tout ça pour qu'ils me refoutent dans une cellule!". Salut Victor.


L'intégralité du récit écrit le 8 mai 1990:

Victor Dojlida, 64 ans, a été condamné à mort par les nazis, déporté, puis la justice française lui a fait chèrement payer ses révoltes: trois fois 20 ans, une fois 15 ans! En tout il a passé plus de 40 années derrière les barreaux. Aujourd'hui il est à moitié libre: réfugié apatride sous la menace d'un arrêté d'expulsion, il est assigné à résidence à Paris.

Victor Dojlida est né en 1926 dans une région de Pologne aujourd'hui située en Biélorussie. Ses parents émigrent à Homécourt, Meurthe et Moselle, dès 1928. Ils habitent cité de la Petite Fin... Son père travaille à la mine puis dans les laminoirs d'une usine sidérurgique. Dès 1941 Victor participe à la Résistance comme beaucoup de Polonais. En 1944 c'est un dynamiteur chevronné qui tombe aux mains des Brigades Spéciales françaises. Le dossier, bouclé par des juges collaborateurs, est transmis aux autorités nazies: Victor est torturé par la Gestapo puis condamné à mort ainsi que onze autres membres de son réseau F.T.P-M.O.I. Il est gracié en raison de son âge et voit sa peine commuée en... déportation. Il est d'abord envoyé dans le seul camp d'extermination installé en territoire français, le Struthof. Transféré à Dachau, il rencontre le futur ministre de la Justice du général De Gaulle, Edmond Michelet qui le sauvera du bloc des expériences sur le froid. D'autres trains vers Dora, Weissée, Ordruf et Buchenwald où il retrouve des compagnons F.T.P. de Meurthe et Moselle. Victor Dojlida est intégré au réseau communiste de Marcel Paul qui prépare activement la libération du camp. Les déportés "politiques" liquident les "droits communs" qui font régner la terreur pour le compte des S.S. Ils se procurent des armes et se révoltent le 11 avril 1945 pour échapper à l'anéantissement programmé par leurs gardiens.


Victor Dojlida, 1942
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Victor D., alias Jules dans la Résistance, 19 ans, revient à Homécourt. Il se décide à demander la nationalité française, mais tombe, au guichet, sur un policier qui pourchassait les F.T.P. deux ans plus tôt. Il claque la porte: "Je ne veux rien devoir à ces chiens!" Il va vite s'apercevoir que les chiens rôdent en meute: le juge qui a fourni le dossier du réseau de Dojlida aux nazis est monté en grade. Victor se rend au palais de justice de Nancy et gifle le magistrat. Le tribunal de Briey condamne "Totor la Panique" à un mois de prison avec sursis et 2.000 francs d'amende, soit près d'un mois de salaire ouvrier. Victor, au comble de la révolte, défie ses juges: "L'argent, je sais où il y en a..." Il braque un café-tabac dont les propriétaires étaient peu regardants sur leur clientèle pendant les années noires, puis il fait main basse sur la caisse de l'usine d'Homécourt: la direction, toujours en place à l'époque, ouvrait volontiers ses portes aux sinistres Brigades Spéciales. Arrêté dès le lendemain, Victor prend 15 ans de travaux forcés pour le bar-tabac et 20 ans pour l'usine! Les jurés assortissent ces deux peines de 20 années d'interdiction de séjour. Pour faire bonne mesure, les autorités françaises signent en décembre 1949, un arrêté d'expulsion de Dojlida vers la Pologne, valable à l'expiration de sa peine.

Victor commence un long périple dans les prisons de la République. Il refuse de se plier aux lois absurdes et sadiques des matons, se rebelle quand on tente de le "fouiller à corps", slip baissé. Résultat, 76 mois de mitard sur 13 années d'emprisonnement. Il apprendra la mort de son père au cachot, en 1955.

En 1960 Edmond Michelet, nommé Garde des Sceaux, obtient une réduction de peine pour son ancien compagnon de déportation et lui fait attribuer une carte de réfugié apatride. Victor est assigné à résidence dans le département des Vosges et doit signaler sa présence chaque semaine aux policiers d'Epinal. Il disparaît en 1961, vers l'Afrique, sur les traces d'un ancien officier S.S. Il revient en janvier 1962 et est appréhendé, au métro Tolbiac, par deux policiers de la 6ème Brigade Territoriale de Paris qui avaient fait leurs premières armes... dans les Brigades Spéciales! On l'accuse de deux hold-up commis, avec deux complices, lors de sa cavale africaine. Victor proteste de son innocence mais le juge d'instruction, Knopp, le fait taire: "Je sais à quoi m'en tenir sur votre compte: on se souvient de ce que vous avez fait à notre collègue Chiny..." Les témoins des hold-up ont vu trois hommes de petite taille: si Dojlida mesure un peu plus d'un mètre soixante, son co-accusé dépasse le mètre quatre-vingt-dix. Un autre témoin décrit le regard perçant de son agresseur alors que Victor est affligé d'un net strabisme! Un rapport de police, joint au dossier, qualifie les actions de résistance de Dojlida, plasticages, déraillements, d'actes de délinquance. Les deux co-accusés de Victor sont relaxés. Lui prend de nouveau 20 ans de prison pour deux hold-up sans violence qu'il n'a pas commis.

Fresnes, Poissy, Nice, Saint-Maur... Victor reprend son tour de France des centrales, des maisons d'arrêt. Il rencontre tous ceux dont les noms font la "Une" de France-Soir, mais peu trouvent grâce à ses yeux. Son respect va aux irréductibles, comme Charly Bauer qui me dira: "Au début, quand j'ai fait la connaissance de Victor, je doutais de ce qu'il me racontait sur la Résistance, les camps... On a mangé ensemble, face à face, pendant des mois... Puis je suis tombé sur le bouquin d'un historien: tout y était, avec son nom".


En compagnie de Charly Bauer. Photo J. Lumien.
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Dojlida tente de s'évader au moins une fois par an. En 1976, à la maison d'arrêt de Metz, il blesse légèrement un gardien en essayant de faire la belle. On le condamne une nouvelle fois à 20 ans de prison CUMULABLES! Désespéra Victor entame une grève de la faim qui le conduit à l'hôpital de Villejuif. Pour la première fois de sa vie, la chance lui sourit: un infirmier qui fut résistant écoute son incroyable histoire et contacte Marcel Paul. L'ancien ministre communiste du général De Gaulle se présente au parloir de Poissy et exige de rencontrer Dojlida dont il avait perdu la trace depuis la révolte de Buchenwald. Il viendra le voir jusqu'à sa mort, en 1983 et remuera ciel et terre pour obtenir sa libération. Les efforts de Marcel Paul et de tous ceux qui ont pris le relais, comme la Fédération Nationale des Déportés Internés Résistants et Patriotes, aboutissent le 26 septembre 1989 à la sortie de prison de Victor Dojlida après 41 ans, 6 mois et 7 jours de détention dans les prisons françaises. Sans oublier les deux années d'horreur absolue passées entre les mains des hitlériens.

Victor Dojlida se voit attribuer, enfin, la carte de Déporté-Résistant, avec près d'un demi-siècle de retard. Il se croit libre, mais doit bien vite se rendre à l'évidence: assigné à résidence à Paris, Victor ne peut faire un pas au-delà du périphérique sans l'autorisation du JAP, le Juge d'Application des Peines. Son statut de "réfugié politique" lui interdit de travailler. Comment, alors, trouver un logement, faire face aux dépenses de la vie courante quand on ne dispose d'aucune ressource comme Victor?

D'autant que l'arrêté d'expulsion du 9 décembre 1949 est toujours valable et qu'au moindre faux-pas Dojlida peut être refoulé vers une Pologne natale où il n'a vécu que deux années en 26-27, et dont les frontières sont aujourd'hui loin à l'intérieur de l'U.R.S.S.!

L'acharnement va-t-il cesser? Va-t-on longtemps encore obliger Victor Dojlida à survivre, au bord du précipice, dans Paris où il peut tomber nez à nez, au hasard de ses promenades, avec René Bousquet, ancien secrétaire général de la police de Vichy? René Bousquet qui dirigea, après guerre, la Banque d'Indochine, vit librement dans son hôtel particulier parisien sans trop s'inquiéter de la menace d'inculpation pour crimes contre l'humanité que lui valent ses efforts pour faciliter la déportation des 100.000 Juifs Français, particulièrement lors de la rafle du Vel d'Hiv...

Victor Dojlida ne risque plus de rencontrer Jean Leguay, autre criminel de bureau français qui présida après 1945 aux destinées d'une célèbre entreprise de parfumerie: Leguay est mort paisiblement en 1989, après une retraite confortable partagée entre son appartement du XVIème arrondissement et sa villa cannoise.

Relisez Les Misérables, sous la plume d'un autre Victor: l'honneur est parfois du côté de ceux qui peuplent les bagnes.

Est-ce trop demander, pour Victor D., 41 ans, 6 mois et 7 jours trop tard:
- la levée de l'assignation à résidence,
- l'annulation de l'arrêté d'expulsion de 1949,
- l'attribution d'une carte de travail?

Nous attendons la réponse.

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