|
|
Plusieurs
fois, je l'ai mis en garde contre des aventuriers qui
tentaient d'exploiter sa révolte, qui s'affichaient
près de lui pour faire croire qu'ils la
partageaient. Le courage leur manquant, ils voulaient le
transformer en "bombe humaine" contre le Front National. Il
fut plus difficile de le retenir une fois la maladie
déclarée: "Je n'en ai plus rien à
foutre, si je peux servir à quelque chose, à
nettoyer ces enfoirés, le borgne et le nabot!" Une
nuit, on m'a téléphoné d'un
hôpital de l'Est de la France. Pourtant
dépourvu de permis de conduire, Victor venait d'avoir
un accident de voiture. Il était alors sur le sentier
de la guerre, et il a fallu arranger le coup pour que rien
de compromettant ne subsiste de sa folle
équipée. J'ai vu Victor Dojlida pour la
dernière fois à l'hôpital de Villejuif
où il vivait ses derniers moments, rongé par
un cancer. Il regardait la piaule en défiant ses
ennemis de toujours: "Tout ça pour qu'ils me
refoutent dans une cellule!". Salut Victor.
Victor Dojlida, 64 ans, a été condamné à mort par les nazis, déporté, puis la justice française lui a fait chèrement payer ses révoltes: trois fois 20 ans, une fois 15 ans! En tout il a passé plus de 40 années derrière les barreaux. Aujourd'hui il est à moitié libre: réfugié apatride sous la menace d'un arrêté d'expulsion, il est assigné à résidence à Paris. Victor Dojlida est né en 1926 dans une région de Pologne aujourd'hui située en Biélorussie. Ses parents émigrent à Homécourt, Meurthe et Moselle, dès 1928. Ils habitent cité de la Petite Fin... Son père travaille à la mine puis dans les laminoirs d'une usine sidérurgique. Dès 1941 Victor participe à la Résistance comme beaucoup de Polonais. En 1944 c'est un dynamiteur chevronné qui tombe aux mains des Brigades Spéciales françaises. Le dossier, bouclé par des juges collaborateurs, est transmis aux autorités nazies: Victor est torturé par la Gestapo puis condamné à mort ainsi que onze autres membres de son réseau F.T.P-M.O.I. Il est gracié en raison de son âge et voit sa peine commuée en... déportation. Il est d'abord envoyé dans le seul camp d'extermination installé en territoire français, le Struthof. Transféré à Dachau, il rencontre le futur ministre de la Justice du général De Gaulle, Edmond Michelet qui le sauvera du bloc des expériences sur le froid. D'autres trains vers Dora, Weissée, Ordruf et Buchenwald où il retrouve des compagnons F.T.P. de Meurthe et Moselle. Victor Dojlida est intégré au réseau communiste de Marcel Paul qui prépare activement la libération du camp. Les déportés "politiques" liquident les "droits communs" qui font régner la terreur pour le compte des S.S. Ils se procurent des armes et se révoltent le 11 avril 1945 pour échapper à l'anéantissement programmé par leurs gardiens.
Victor commence un long périple dans les prisons de la République. Il refuse de se plier aux lois absurdes et sadiques des matons, se rebelle quand on tente de le "fouiller à corps", slip baissé. Résultat, 76 mois de mitard sur 13 années d'emprisonnement. Il apprendra la mort de son père au cachot, en 1955. En 1960 Edmond Michelet, nommé Garde des Sceaux, obtient une réduction de peine pour son ancien compagnon de déportation et lui fait attribuer une carte de réfugié apatride. Victor est assigné à résidence dans le département des Vosges et doit signaler sa présence chaque semaine aux policiers d'Epinal. Il disparaît en 1961, vers l'Afrique, sur les traces d'un ancien officier S.S. Il revient en janvier 1962 et est appréhendé, au métro Tolbiac, par deux policiers de la 6ème Brigade Territoriale de Paris qui avaient fait leurs premières armes... dans les Brigades Spéciales! On l'accuse de deux hold-up commis, avec deux complices, lors de sa cavale africaine. Victor proteste de son innocence mais le juge d'instruction, Knopp, le fait taire: "Je sais à quoi m'en tenir sur votre compte: on se souvient de ce que vous avez fait à notre collègue Chiny..." Les témoins des hold-up ont vu trois hommes de petite taille: si Dojlida mesure un peu plus d'un mètre soixante, son co-accusé dépasse le mètre quatre-vingt-dix. Un autre témoin décrit le regard perçant de son agresseur alors que Victor est affligé d'un net strabisme! Un rapport de police, joint au dossier, qualifie les actions de résistance de Dojlida, plasticages, déraillements, d'actes de délinquance. Les deux co-accusés de Victor sont relaxés. Lui prend de nouveau 20 ans de prison pour deux hold-up sans violence qu'il n'a pas commis. Fresnes, Poissy, Nice, Saint-Maur... Victor reprend son tour de France des centrales, des maisons d'arrêt. Il rencontre tous ceux dont les noms font la "Une" de France-Soir, mais peu trouvent grâce à ses yeux. Son respect va aux irréductibles, comme Charly Bauer qui me dira: "Au début, quand j'ai fait la connaissance de Victor, je doutais de ce qu'il me racontait sur la Résistance, les camps... On a mangé ensemble, face à face, pendant des mois... Puis je suis tombé sur le bouquin d'un historien: tout y était, avec son nom".
Victor Dojlida se voit attribuer, enfin, la carte de Déporté-Résistant, avec près d'un demi-siècle de retard. Il se croit libre, mais doit bien vite se rendre à l'évidence: assigné à résidence à Paris, Victor ne peut faire un pas au-delà du périphérique sans l'autorisation du JAP, le Juge d'Application des Peines. Son statut de "réfugié politique" lui interdit de travailler. Comment, alors, trouver un logement, faire face aux dépenses de la vie courante quand on ne dispose d'aucune ressource comme Victor? D'autant que l'arrêté d'expulsion du 9 décembre 1949 est toujours valable et qu'au moindre faux-pas Dojlida peut être refoulé vers une Pologne natale où il n'a vécu que deux années en 26-27, et dont les frontières sont aujourd'hui loin à l'intérieur de l'U.R.S.S.! L'acharnement va-t-il cesser? Va-t-on longtemps encore obliger Victor Dojlida à survivre, au bord du précipice, dans Paris où il peut tomber nez à nez, au hasard de ses promenades, avec René Bousquet, ancien secrétaire général de la police de Vichy? René Bousquet qui dirigea, après guerre, la Banque d'Indochine, vit librement dans son hôtel particulier parisien sans trop s'inquiéter de la menace d'inculpation pour crimes contre l'humanité que lui valent ses efforts pour faciliter la déportation des 100.000 Juifs Français, particulièrement lors de la rafle du Vel d'Hiv... Victor Dojlida ne risque plus de rencontrer Jean Leguay, autre criminel de bureau français qui présida après 1945 aux destinées d'une célèbre entreprise de parfumerie: Leguay est mort paisiblement en 1989, après une retraite confortable partagée entre son appartement du XVIème arrondissement et sa villa cannoise. Relisez Les Misérables, sous la plume d'un autre Victor: l'honneur est parfois du côté de ceux qui peuplent les bagnes. Est-ce
trop demander, pour Victor D., 41 ans, 6 mois et 7 jours
trop tard: Nous
attendons la réponse. Abonnez-vous
au site Amnistia.net (accès direct à
tous les articles) et recevez, chaque mois, notre
journal Les Enquêtes interdites
(format PDF).
|
||||||||||||||||||||||||