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Vers
Oujda, Maroc, près de la frontière
algérienne
JE
SUIS AU MAROC DEPUIS 2002. J'ai passé huit
mois à Maghnia. En janvier 2007, il y a
eu des rafles générales. J'ai
été refoulé de Casa à
Oujda.
Les
refoulements clandestins dans la brousse
Les
Marocains te prennent la nuit au terrain neutre,
qui n'appartient à personne. Les
Marocains disent "Allez-y"; les Algériens
sur des chevaux, tirent. Eux, ils vous fouillent,
prennent tout: montres, portables... Si les
Algériens t'ont vu, ils te prennent et te
refoulent. Alors tu cours pour contourner et
rentrer au Maroc. Si c'est la première fois,
tu connais pas, tu cours comme un naïf. Eux
aussi dans le désert, les Nigérians
agressent. Dès qu'ils savent qu'il y a des
gens en cellule de refoulement. Ils s'habillent
comme des migrants et là, ils prennent tout.
Les gens viennent et ils attendent que vous allez
passer. Dès que vous arrivez, ils te tombent
dessus.
On
est tombé sur des motos, un blanc et des
Nigérians sur une moto. On s'est
dispersé dans tous les sens. En courant,
je pars vers l'Algérie. Je tombe sur des
militaires algériens, ils m'ont pris le
portable. J'étais seul. Ils ont
creusé un fossé pour la
frontière. J'ai sauté les
fossés. Puis j'ai vu un militaire maro-cain
qui me dit de quitter là. Ils sont bien par
rapport aux Algériens. Tu vois les
lumières de la ville d'Oujda.
Dans
le désert, je cherchais la police pour me
rendre, j'étais fatigué.
Là, j'ai marché jusqu'à Oujda
de 19h à 6h du matin. Il commençait
à faire jour un peu. Et arrivé
à Oujda, il fallait que je me cache, sinon
j'allais être refoulé. Tu peux le
faire 3 ou 4 fois. Tu marches dans le
désert. Je suis parti au campus. Le
lendemain, la police est revenue à 4h du
matin pour nous refouler. Ils vous prennent
à 4h du matin et ils vont vous garder
jusqu'à 19h. Ils vous refoulent de nuit,
pour que les Algériens ne puis-sent pas
savoir. La cellule de refoulement est dans la
préfecture. Ils prennent tout le monde,
peut-être 100 personnes.
A
Berkane, ils sont gentils, ils viennent pas la nuit
car comme il y a beaucoup de cailloux, tu peux
te blesser. Ils viennent après la
prière de treize heures. Ils connaissent les
endroits.
La
deuxième nuit, il y a des gens qui
connaissent la route. Et il faut quitter le
groupe de Nigérians. Arrive un moment, il
faut s'arrêter pour les laisser partir.
Sinon, ils vont vous attaquer.
La
nuit, tu vas rester dans le désert sans
chaussures. On se cache toujours. Quand vous
êtes en salle de refoulement, tu demandes
"toi tu connais la route"? Alors après tu le
suis. Les gens qui ont été
refoulés beaucoup de fois, ils connaissent
la route. Ils te prennent tes empreintes, une
photo.
De
la préfecture, on prend un bus, pendant
quinze à trente kilomètres. On se
met en rang et les militaires marchent avec nous
pendant un kilomètre.
Le
chemin de fer c'est pas bon car il y a des
clochards marocains qui attendent pour
agresser les gens et voler pour
manger.
Sur
le campus
Dans
la cour, on construit un petit hangar. Des
petites tentes qu'on construit avec des
bâches. Il y a des hangars par
communauté. Les "kosovo", on les appelle
com-me ça à cause des couvertures.
Les policiers viennent pas la journée car
sinon les étudiants cassent leurs voitures.
Alors ils viennent la nuit, quand il y a personne.
La
Loi
Faut
pas voler, causer avec un journaliste. Quand on
met ça dans leurs journaux, on vient pour
casser dans les ghettos. Il y a aussi interdiction
de bagarres sur le campus. Sinon, tu dois payer
cent euros. Si tu payes pas, on coupe une branche,
on t'attache et on te fouette.
Ils
choisissent un chairman. Puis parmi les chairman,
ils en choisissent un autre. C'est comme les
gouvernements. Le chairman, c'est comme le
président. Et il forme son gouvernement. Il
doit avoir son premier ministre, son
secrétaire, ses policiers.
La
communauté choisit le chairman par
ancienneté. Et le président fait son
gouvernement. Normalement, le chairman est
désigné pour un moment et il doit
partir avec tout le gouvernement. Il s'en va. Si on
ne veut plus le chairman, il n'est pas bon? Alors
il y a des coups d'état. C'est la même
chose qu'un pays.
C'est
une façon de se protéger. Mais ils
exagèrent trop. Chez nous, on aime
s'amuser, rire boire, danser. Ils vont te frapper,
te bastonner, même te chasser. Si on te dit,
il faut quitter Oujda", tu vas
où?
Les
gens meurent, on enterre leurs morts. C'est plus
dangereux entre migrants. J'en avais marre
d'Oujda. Pendant deux mois et demi, il y a eu des
négociations entre le HCR et la police. Et
la police s'en fout du statut de
réfugié.
Tu
peux pas dormir, tu as peur de la police. Tu dors
sur un matelas, tout d'un coup tu te retrouves sur
la tête de quelqu'un. Les couvertures
c'est pas solide. Pour ne pas avoir froid, il faut
au moins trois couvertures. À Berkane,
à trois heures du matin, j'ai cru que
j'allais mourir. Je me suis levé pour
allumer le feu. Je pouvais pas tenir. Je suis pas
habitué. C'est quoi l'eau?!
C'est
dans l'eau que tu te laves, tu manges, tu sais pas
d'où ça vient et vers où
ça va. Mais tu es obligé. Je
mangeais comme un fou. Les assiettes, c'est sale,
sale, sale! Mais tu vas faire comment?
Ils
te donnent un sac de riz, unebouteille d'huile, une
boîte de tomates. Les chaussures, on t'en
donne pas. Je suis pas habitué à
demander de l'argent. J'ai mes dix doigts qui sont
coupés. Qu'est-ce que je vais faire pour
repartir? J'ai pas l'argent. Et pour faire quoi?
Peut-être
un jour, on se confie à Dieu. Dieu passe par
quelqu'un pour venir t'aider. Si je me confie
à Dieu, c'est Dieu qui décide quand
je vais quitter. Dieu passe par quelqu'un pour
faire quelque chose.
Ghetto,
ça veut dire qu'on n'est pas à la
maison, c'est des bâches.
Pour
quitter Maghnia pour aller à Oujda, tu dois
payer cent euros au chairman. Il y a le guide
qui con-naît la route qui prend cinquante
euros dedans. Sur les cinquante euros restant, le
charman a trente euros. Il reste vingt euros, on
met dans la caisse pour manger.
A
chaque fois que tu arrives dans un ghetto, tu dois
payer deux mille dinars (deux cents dirhams).
Avec ça, on va manger. Le "droit de ghetto",
c'est ça qui te permet de dormir là
bas. A Oujda, c'est deux cents dirham le droit de
ghetto. Ghetto, ça veut dire qu'on n'est pas
à la maison, c'est des bâches. C'est
des gens qui vivent leur vie, leurs propres lois
qu'ils mettent en pratique.
A
Casa, je marche dans les rues, faut être
propre seulement, tu marches. Quand il y a une
rafle générale, là
si
t'es pas vers la frontière, on ne
t'emmène pas. Je sais que j'ai personne
là-bas. Je suis pas mort, je suis là.
Casablanca,
avril 2007.
Melilla,
Espagne
TU
DOIS RENTRER COMME ÇA POUR t'éloigner
de la police. Tu passes directement, quand tu
passes à Melilla, ça te prend
quarante-cinq minutes, du port à la plage.
Je suis venu par derrière le mur, j'ai
dû m'en aller comme ça pour qu'ils ne
me prennent pas parce qu'ils ont un truc vert
là bas, qui sonne
une alarme, dans
l'eau. Tu vois, si tu viens par là, elle
sonne.. et les.. se rendent compte, ils te
détectent.
Dans
l'eau, la bouée verte siffle, ce
système de la police. Ils font ça
pour se rendre compte qu'il y a des personnes qui
sont entrain d'entrer.. c'est normal, avant
c'était comme ça. Mais à
côté de nous, il y a des gens qui
voient, et ça sonne, tu vois ? Mais nous, on
doit aller jusqu'au bout du mur marocain.
D'abord,
on doit échapper aux marocains qui sont
là bas pour enfermer, les surveillants, il
faut payer, leur donner quelque chose, il faut
nager, s'échapper du mur. Ensuite, tu
arrives au mur, au bout du mur tu vois Melilla, tu
le vois.. depuis ici c'est.. je sais pas.. tu vois
Melilla. Quand tu tombes dans l'eau, tu dois aller
comme ça, comme ça
C'était
à peu près comme ça, et
changer, changer le rythme comme ça, pour
échapper de cette lumière verte
qui sort de l'eau, petite. Nous, on la voit, on
était loin d'elle, depuis ici
jusqu'à.. on va dire les arbres, cette
dis-tance, et comme ça, ça ne siffle
pas, et on passe. On est parti à deux, ils
m'ont attrapé, et l'autre est entré.
La
police nationale m'a attrapé dans l'eau
(c'est la Garde Civile, non la police nationale).
Ils
te prennent, et t'emmène au port
marocain. Là-bas, ils te laissent ;
personne te prend au port maro-cain. Ils montent au
port marocain et te laissent sur le mur,
d'où tu viens... D'où tu viens, ils
te laissent. La garde marocaine n'est pas
là.
Alors,
en nageant depuis ici jusqu'à là-bas,
on sort à 3 heures trente du matin et
t'arrives à 5 heures, la nuit. Je suis
arrivé un peu avant cinq heures, cinq heures
quelque chose. J'ai demandé l'heure en
arri-vant là, y'avait des pêcheurs qui
étaient là quand je suis sorti de
l'eau. Ils m'ont donné un coup de main pour
sortir, et j'ai sorti les
vêtements...
Je
suis passé par le mur, mais depuis
l'autre côté de la montagne, une
montagne énorme, un rocher.
Je
suis parti avec deux sacs. Un sac de
vêtements et l'autre de repos, pour
équilibrer le poids. Deux sacs noirs
bien attachés, tu passes la ficelle ici et
là, tu vois, parce que, les petites vagues
sont les pires, elles te tiennent, celles d'en haut
et qui montent non, mais en nageant, toi, tout le
temps les vagues te baffent, paf, paf, paf...
Celles
là, m'ont mis trés mal, je devais
échapper de là, je devais aller
plus rapidement, aller plus vite, pum, pum, pum,
plus plus vite pour échapper de ces vagues
parce que dès que tu changes de rythme, tu
tombes un peu, les vagues descendent un peu, et tu
te reposes, mais ces vagues là sont le pire,
je les aime pas du tout.
Quand
il y a de l'air, tu te colles à l'eau, et
ces petites vagues qui font ouf ouf ouf, c'est
ça le mal que fait la mer. Tu ne dois
pas avoir peur de la mer et c'est tout. La nuit, il
faut sortir directement, tête droite, il ne
faut pas se retourner et c'est tout. Le meilleur de
la vie c'est de savoir de tout, moi c'est la
première fois que... Si Dieu le veut, on ne
retournera pas à la frontière, c'est
mieux ainsi. On ne peut plus reculer parce que la
mer, la mer toujours fait peur, tu verras.
Il
ne faut pas jouer avec la police, avec le feu, ou
avec la mer. Ce sont trois choses avec
lequelles il ne faut pas jouer, jamais. Un
policier, bon, il peut te mettre trente ans... ou
quarante ans. Mais la mer t'enlève toute la
vie, ou elle peut t'arracher un pied, te laisser
sans rien, elle a ses souffrances.
Le
feu aussi peut te brûler et tu peux mourir,
c'est ce qu'ils ont en commun. Mais la mer est
pire. La mer, quand elle n'a pas ce rythme qui
fait, disons, que ton coeur ne résiste pas,
ne peut pas résister jusqu'où tu peux
toi, c'est fini, même si t'essayes de te
reposer.
Melilla,
avril 2007.
Le
C.E.T.I. - Centro de Estancia Temporal de
Inmigrantes
(Centre
d'accueil temporaire pour immigrés),
accueille à Melilla plusieurs centaines de
migrants. Ceux qui ne peuvent être admis
dans le CETI se dissimulent dans des abris de
fortune pour dormir la nuit : carcasses de
voitures, fragiles refuges construits à
partir de matériaux
récupérés, cartons, palettes
d'usines, bois...
Depuis
décembre 2007, prés de 200 Bengalis
menacés d'expulsions quittent chaque soir le
C.E.T.I. - bien qu'ils aient une carte leur
donnant accès au centre - et rejoignent
leurs cahutes à
l'abri des regards.
Ce
reportage au Maroc et en Espagne est en cours de
développement et il s'accompagnera d'une
création sonore réalisée par
Hélène Crouzillat.
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