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Argentine, le spectre de la faim
Par Robert Realley

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Cet article a été publié le 27 juin 2002 dans le n°20 des Enquêtes interdites. Soutenez notre rédaction indépendante, abonnez-vous!


L
e nombre de rats et de chats diminue dans les quartiers les plus défavorisés de Buenos Aires, l'immense capitale argentine. Réduits à la faim "les gens les mangent. Ensuite ce sera le tour des chiens", soupire amèrement une ancienne ouvrière de 75 ans qui "fait", comme des milliers de "nouveaux pauvres", les poubelles des restaurants du centre-ville à la recherche de quelque chose à manger. Pas étonnant, quand on sait que depuis janvier dernier, les prix des aliments de base comme l'huile de maïs ou la farine ont augmenté respectivement de 172,3% et 155,4%! D'autres se débrouillent comme ils le peuvent. En volant les plaques des professions libérales en bas des immeubles, par exemple, pour revendre ensuite le métal dont elles sont composées. Ou les tapis-brosse, devant les maisons et les appartements. Tout ça pour quelques misérables pesos qui s'échangent désormais à 3,76 contre un dollar, quand il y a encore six mois c'était la parité entre les deux monnaies. Manifester pour réclamer des aides sociales d'urgence ou le versement des salaires arriérés, ou tout simplement crier son désespoir, ne sert plus à rien. Le 23 avril dernier, 500 fonctionnaires de l'Etat de San Juan, sans salaire depuis des mois, attaquaient le palais du gouvernement local. Il s'ensuivit une bataille rangée avec la police qui dispersa les manifestants sous un déluge de balles en caoutchouc.

En Argentine, il y a eu 11.000 manifestations depuis le 19-20 décembre dernier, quand la crise financière a explosé dans toute sa gravité. Et à chaque fois la réponse est la même: il n'y a plus d'argent dans les caisses de l'Etat. Et cet argent ne viendra sûrement pas du Fonds Monétaire International (FMI), affirmait fin avril à la radio argentine La Red l'économiste Walter Molano, de la banque d'investissement américaine BCP Security, spécialisée dans l'Amérique du Sud. Car, disait-il, le FMI "est une institution du Groupe G7 (les pays les plus industrialisés du monde-ndlr), qui n'est pas là pour favoriser le développement des pays, mais pour faire des affaires". L'argent dont le FMI dispose sera donné, continuait Molano, "à la Turquie ou à d'autres points du monde qui intéressent la politique des Etats-Unis" et "... malheureusement l'Argentine n'est pas comprise dans cette partie du monde", déclarait avec une franchise brutale Walter Molano.

Ainsi, pour prêter de l'argent vital à la survie même du pays, le FMI ne se gêne pas pour réclamer à Buenos Aires une contraction toujours plus drastique des dépenses de l'Etat, quitte à provoquer entre 200 et 300 mille nouveaux chômeurs. Une sorte de condamnation à mort pour un pays dont le taux de chômage a déjà dépassé le cap des 25%, tandis qu'au premier mai dernier 40% de la population vivait au-dessous du seuil de pauvreté, selon les dernières statistiques publiées par l'INDEC, l'institut des statistiques argentin. Six mois à peine après le début de la crise et les dernières coupes budgétaires, 1 million et demi d'Argentins sont allés grossir les rangs des nouveaux pauvres... Une spirale infernale récession économique-restrictions budgétaires, que trouve absurde Joseph Stiglitz, professeur d'économie à l'université de Columbia, aux Etats-Unis, et ancien haut dirigeant, entre 1997 et 2000, de la Banque Mondiale. Analysant la crise argentine et les diktats du FMI, dans les colonnes du Washington Post du 12 mai dernier, il écrivait qu'obliger Buenos Aires à couper les dépenses en période de récession économique ne faisait qu'empirer sa situation. Moins de déficit se traduisent par moins d'investissements publics, moins de salaires et de consommation, procurent moins d'impôts, et donc une récession encore plus grave... Joseph Stiglitz donne pour preuves qu'entre 1999 et 2001, le gouvernement fédéral argentin avait sévèrement réduit ses frais de 10%, ce qui n'a pas empêché la crise de s'aggraver pour la cinquième année consécutive.

En effet, rien que pour l'année dernière, le Produit intérieur brut argentin a chuté de plus de 16,3%, supplémentaires suite à l'écroulement de l'appareil productif, tandis que pour les seuls quatre premiers mois de 2002 les prix ont déjà augmenté de 42% en moyenne! Comme solution à la crise interminable de celui qui fut "l'élève modèle" du FMI, l'économiste américain J. Stiglitz préconise l'ouverture du marché des USA aux produits argentins et le redémarrage de l'aide financière internationale à Buenos Aires. Ce qui risque de rester un voeu pieux. Pour les économies occidentales, Washington en tête, le "marché ouvert" c'est bon chez les autres, pas chez soi. De plus, après 25 ans de recettes ultra-libérales, il n'y a plus rien à piller en Argentine.


Cet article a été publié le 27 juin 2002 dans le n°20 des Enquêtes interdites. Soutenez notre rédaction indépendante, abonnez-vous!



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