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Récit d'une extradition politique
Par Enrico Porsia


Cet article a été publié dans le n°23-24 des Enquêtes interdites du 12.09.2002. Soutenez notre rédaction indépendante, abonnez-vous!


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S
amedi 24 août, Paolo Persichetti, exilé politique italien en France, est invité à dîner par un ami. Paolo sait que sa situation est inconfortable. Il a été condamné en Italie à 22 ans et six mois de prison pour avoir été un militant de l'Union des communistes combattants, une scission des Brigades Rouges. Plus grave encore, il est le seul exilé politique en France à avoir, depuis 1994, un décret d'extradition paraphé par le Premier ministre Balladur et confirmé par le Conseil d'Etat, qui le condamne, au cas où il tomberait dans les filets de certains serviteurs de l'Etat très zélés, à un voyage express vers les prisons italiennes. Pourtant, Paolo Persichetti ne se cache pas. Il vit au grand jour depuis plusieurs années. Il a suivi des cours à l'université de Paris Saint-Denis, avant de réussir, grâce à ses diplômes, à s'intégrer dans le corps enseignant de cette université. L'année dernière, il avait décroché un poste d'ATER. Il était estimé par ses collègues et par ses élèves. Malgré ce décret d'extradition signé depuis déjà huit ans, il avait confiance dans la parole que la République française avait donnée, par la voix de François Mitterrand en 1985, et qui mettait sous la protection d'un droit d'asile de facto, les anciens combattants révolutionnaires italiens des années 70 et 80. La France, seul pays au monde qui, ayant admis que l'Italie tout au long de ces années avait connu des affrontements sociaux violents d'une nature politique profonde, avait offert une voie de sortie aux combattants de l'extrême gauche transalpins. Ils pouvaient, enfin, trouver asile dans l'Hexagone à la seule condition de ne pas utiliser le territoire français comme une base arrière pour poursuivre leur combat politico-militaire. Malgré le fait que sa situation judiciaire soit formellement scellée, Paolo estimait que si après huit ans son décret d'extradition n'avait jamais été exécuté, c'est que c'était bel et bien la signature au bas de ce document qui constituait une bavure dans la philosophie de la République française. La situation semblait claire: il avait un travail, professeur à la fac. Il apprenait à de jeunes français à s'orienter dans les méandres de la sociologie. De plus, il écrivait, publiait des articles. Tout en préparant sa thèse de doctorat, il a cosigné un livre qui décortique l'aberration de l'état d'urgence en Italie (Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La révolution et l'Etat, Paris, Dagorno, 2000). Paolo ne se cache pas. Son nom est apposé, en évidence, sur la boîte aux lettres de son domicile. Il a confiance en la parole donnée par la République. Le fait que depuis 1985 elle n'a jamais été reniée, raffermit sa conviction. Mais, malheureusement, la confiance de Paolo va être anéantie. C'est la trahison qui l'attend ce soir du 24 août.

L'été a été chaud pour le gouvernement de Berlusconi, de l'autre côté des Alpes. En effet, des indiscrétions ont filtré sur les circonstances du meurtre de Marco Biagi, un conseiller économique du Cavaliere, assassiné par une mystérieuse organisation se réclamant des Brigades Rouges. Or, selon des indiscrétions qui se sont frayées un chemin jusque dans les colonnes des principaux quotidiens italiens, le ministre de l'Intérieur, Claudio Scajola avait refusé une escorte policière à Marco Biagi et ce malgré que ce dernier en eût fait, avec insistance, la demande. La presse commence donc à harceler de questions le Gouvernement et, plus particulièrement, le ministre de l'Intérieur. Pourquoi ont-ils refusé l'escorte à l'un de leurs fidèles collaborateurs et qui de plus est, se sentait menacé? La pression monte dans la Botte. Le ministre de l'Intérieur Scajola, répond aux journalistes en mêlant à son exaspération un tact inimitable: "Ecoutez-moi, Biagi était un casse-couilles!" explique-t-il, en précisant que le pauvre Marco Biagi était toujours en train de quémander une faveur... Rien de plus normal dans le système clientéliste dont le cavaliere Berlusconi est devenu le marionnettiste en chef. Mais voilà que le qualificatif de "casse-couilles", malgré le mauvais goût qui entoure l'équipe du Cavaliere de la Botte, a bien du mal à passer dans l'opinion publique italienne. Comment se permet-il, ce ministre de l'Intérieur, de traiter de "casse-couilles" un homme qui vient d'être assassiné et à qui, de surcroît, on avait refusé l'escorte policière qu'il demandait? C'est une tempête qui s'abat sur Berlusconi et les siens. Et, quand les éclairs suivirent les coups de tonnerre, le gouvernement du Cavaliere se trouva face à un véritable incendie. Le ministre de l'Intérieur fut donc contraint à la démission. Et le Gouvernement obligé d' allumer des contre-feux. Il semble bien que cette délicate mission fut confiée à Roberto Castelli. C'est le ministre de la Justice, un poste de poids que Berlusconi a crû bon de confier à un homme de pointe de la xénophobie italienne. Roberto Castelli est en effet un militant de la première heure du parti fédéraliste d'Umberto Bossi: la Ligue du Nord. Pour eux, malgré le fait qu'ils siègent au gouvernement, la soi-disante "République italienne" devrait se conformer à une vision fédéraliste européenne. Et, dans cette perspective philosophique, les fédérés en question seraient, "naturellement", définis par les ethnies originelles qui les composent. C'est le cauchemar, déjà caressé par les apôtres d'une Europe racialiste, comme Julius Evola, dont les théories trouvèrent un grand succès au cours des années trente, que ces "nouveaux penseurs" nous re-proposent en ce début de siècle. C'est donc au fédéral-ethnique Roberto Castelli, partisan de la Padanie, cette région au nord de Florence qu'il dit être une nation... ethniquement pure, qu'a été confiée la mission d'allumer les contre-feux.

L'homme est intelligent. Il teste la France chiraquienne. Après l'alternance, se dit-il, l'Hexagone pourrait se montrer plus disponible à regarder l'histoire italienne avec une dose d'amnésie. Le nouveau Gouvernement pourrait, pourquoi pas, oublier qu'une guerre civile larvée a parcouru la Péninsule dans les années 70 et 80, pense le ministre "padanien" de la Justice d'Italie. Il est probable que les officiels italiens avaient reçu quelques signes d'ouverture concernant le destin des exilés politiques lors du sommet européen de Séville, en juin, patronné par José Maria Aznar, rejeton d'une famille franquiste. Entre un apéritif et un petit-four, l'équipe de Berlusconi a commencé à sonder le terrain. Dès après la démission du ministre de l'Intérieur Scajola, le "leguiste du nord" Castelli a intensifié ses efforts en direction de hauts-fonctionnaires français désireux de démontrer que le pouvoir était désormais bien ancré à droite. C'est ainsi que, depuis ses bureaux romains, Castelli a pu sensibiliser le service des Renseignements généraux français à la nécessité de neutraliser un professeur d'université, qui vivait au grand jour, mais qu'il fallait extrader de toute urgence. C'est à la Direction des affaires criminelles de la Chancellerie française que Castelli a trouvé des oreilles attentives. On sait aujourd'hui que les Renseignements généraux ont mobilisé des fonctionnaires pour surveiller étroitement Persichetti. On murmure aussi que les plus hautes autorités de l'Etat n'ont pas été mises au courant de l'opération qui se tramait entre le ministère de la Justice italien et la Chancellerie, place Vendôme, et que le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy n'a pas été prévenu de l'opération en cours par les fonctionnaires zélés des RG, qui sont pourtant, théoriquement, sous ses ordres.

Après avoir conclu leur travail de repérage et filatures, un travail qui ne doit pas les avoir stressés outre mesure vu que Paolo menait une vie normale, disposait d'une adresse officielle et était régulièrement inscrit dans le fichier des Impôts, les agents des Renseignements généraux ont transmis, via les services de la Chancellerie, le dossier à la DNAT (Division nationale antiterroriste). Aux agents de ce service la tâche finale, l'arrestation, tandis que les RG s'éclipsaient...

Paolo Persichetti fut donc interpellé le 24 août, vers 20 heures 30. Des fonctionnaires de l'UCIGOS, la police politique italienne, qui collaboraient depuis le début avec les RG, ont même eu le privilège d'assister à sa capture, sur le sol parisien. Ensuite, tout est allé très vite. Moins de trois heures plus tard, Paolo se retrouvait à l'intérieur d'une voiture qui roulait à vive allure sur l'autoroute du Sud. A six heures trente du matin, il était en Italie. Depuis, il est incarcéré dans une section spéciale de la prison de Rebibbia, à Rome. Si aucune solution politique n'intervient en Italie, son destin n'aura d'autres horizons que les murs d'une cellule de haute sécurité.

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