|
Samedi
24 août, Paolo Persichetti, exilé
politique italien en France, est invité
à dîner par un ami. Paolo sait que sa
situation est inconfortable. Il a été
condamné en Italie à 22 ans et six
mois de prison pour avoir été un
militant de l'Union des communistes combattants,
une scission des Brigades Rouges. Plus grave
encore, il est le seul exilé politique en
France à avoir, depuis 1994, un
décret d'extradition paraphé par le
Premier ministre Balladur et confirmé
par le Conseil d'Etat, qui le condamne, au cas
où il tomberait dans les filets de certains
serviteurs de l'Etat très
zélés, à un voyage express
vers les prisons italiennes. Pourtant, Paolo
Persichetti ne se cache pas. Il vit au grand jour
depuis plusieurs années. Il a suivi des
cours à l'université de Paris
Saint-Denis, avant de réussir, grâce
à ses diplômes, à
s'intégrer dans le corps enseignant de cette
université. L'année dernière,
il avait décroché un poste d'ATER. Il
était estimé par ses collègues
et par ses élèves. Malgré ce
décret d'extradition signé depuis
déjà huit ans, il avait confiance
dans la parole que la République
française avait donnée, par la voix
de François Mitterrand en 1985, et qui
mettait sous la protection d'un droit d'asile de
facto, les anciens combattants
révolutionnaires italiens des années
70 et 80. La France, seul pays au monde qui, ayant
admis que l'Italie tout au long de ces
années avait connu des affrontements sociaux
violents d'une nature politique profonde, avait
offert une voie de sortie aux combattants de
l'extrême gauche transalpins. Ils pouvaient,
enfin, trouver asile dans l'Hexagone à la
seule condition de ne pas utiliser le territoire
français comme une base arrière pour
poursuivre leur combat politico-militaire.
Malgré le fait que sa situation judiciaire
soit formellement scellée, Paolo estimait
que si après huit ans son décret
d'extradition n'avait jamais été
exécuté, c'est que c'était bel
et bien la signature au bas de ce document qui
constituait une bavure dans la philosophie de la
République française. La situation
semblait claire: il avait un travail, professeur
à la fac. Il apprenait à de jeunes
français à s'orienter dans les
méandres de la sociologie. De plus, il
écrivait, publiait des articles. Tout en
préparant sa thèse de doctorat, il a
cosigné un livre qui décortique
l'aberration de l'état d'urgence en Italie
(Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La
révolution et l'Etat, Paris, Dagorno,
2000). Paolo ne se cache pas. Son nom est
apposé, en évidence, sur la
boîte aux lettres de son domicile. Il a
confiance en la parole donnée par la
République. Le fait que depuis 1985 elle n'a
jamais été reniée, raffermit
sa conviction. Mais, malheureusement, la confiance
de Paolo va être anéantie. C'est la
trahison qui l'attend ce soir du 24
août.
L'été
a été chaud pour le gouvernement de
Berlusconi, de l'autre côté des Alpes.
En effet, des indiscrétions ont
filtré sur les circonstances du meurtre de
Marco Biagi, un conseiller économique du
Cavaliere, assassiné par une
mystérieuse organisation se réclamant
des Brigades Rouges. Or, selon des
indiscrétions qui se sont frayées un
chemin jusque dans les colonnes des principaux
quotidiens italiens, le ministre de
l'Intérieur, Claudio Scajola avait
refusé une escorte policière à
Marco Biagi et ce malgré que ce dernier
en eût fait, avec insistance, la demande. La
presse commence donc à harceler de questions
le Gouvernement et, plus particulièrement,
le ministre de l'Intérieur. Pourquoi ont-ils
refusé l'escorte à l'un de leurs
fidèles collaborateurs et qui de plus est,
se sentait menacé? La pression monte dans la
Botte. Le ministre de l'Intérieur Scajola,
répond aux journalistes en mêlant
à son exaspération un tact
inimitable: "Ecoutez-moi, Biagi était un
casse-couilles!" explique-t-il, en
précisant que le pauvre Marco Biagi
était toujours en train de quémander
une faveur... Rien de plus normal dans le
système clientéliste dont le
cavaliere Berlusconi est devenu le marionnettiste
en chef. Mais voilà que le qualificatif de
"casse-couilles", malgré le mauvais
goût qui entoure l'équipe du Cavaliere
de la Botte, a bien du mal à passer dans
l'opinion publique italienne. Comment se permet-il,
ce ministre de l'Intérieur, de traiter de
"casse-couilles" un homme qui vient d'être
assassiné et à qui, de
surcroît, on avait refusé l'escorte
policière qu'il demandait? C'est une
tempête qui s'abat sur Berlusconi et les
siens. Et, quand les éclairs suivirent les
coups de tonnerre, le gouvernement du Cavaliere se
trouva face à un véritable incendie.
Le ministre de l'Intérieur fut donc
contraint à la démission. Et le
Gouvernement obligé d' allumer des
contre-feux. Il semble bien que cette
délicate mission fut confiée à
Roberto Castelli. C'est le ministre de la Justice,
un poste de poids que Berlusconi a crû bon de
confier à un homme de pointe de la
xénophobie italienne. Roberto Castelli est
en effet un militant de la première heure du
parti fédéraliste d'Umberto Bossi: la
Ligue du Nord. Pour eux, malgré le fait
qu'ils siègent au gouvernement, la
soi-disante "République italienne" devrait
se conformer à une vision
fédéraliste européenne. Et,
dans cette perspective philosophique, les
fédérés en question seraient,
"naturellement", définis par les ethnies
originelles qui les composent. C'est le cauchemar,
déjà caressé par les
apôtres d'une Europe racialiste, comme Julius
Evola, dont les théories trouvèrent
un grand succès au cours des années
trente, que ces "nouveaux penseurs" nous
re-proposent en ce début de siècle.
C'est donc au fédéral-ethnique
Roberto Castelli, partisan de la Padanie, cette
région au nord de Florence qu'il dit
être une nation... ethniquement pure, qu'a
été confiée la mission
d'allumer les contre-feux.
L'homme
est intelligent. Il teste la France chiraquienne.
Après l'alternance, se dit-il, l'Hexagone
pourrait se montrer plus disponible à
regarder l'histoire italienne avec une dose
d'amnésie. Le nouveau Gouvernement pourrait,
pourquoi pas, oublier qu'une guerre civile
larvée a parcouru la Péninsule dans
les années 70 et 80, pense le ministre
"padanien" de la Justice d'Italie. Il est
probable que les officiels italiens avaient
reçu quelques signes d'ouverture concernant
le destin des exilés politiques lors du
sommet européen de Séville, en juin,
patronné par José Maria Aznar,
rejeton d'une famille franquiste. Entre un
apéritif et un petit-four, l'équipe
de Berlusconi a commencé à sonder le
terrain. Dès après la
démission du ministre de l'Intérieur
Scajola, le "leguiste du nord" Castelli a
intensifié ses efforts en direction de
hauts-fonctionnaires français
désireux de démontrer que le pouvoir
était désormais bien ancré
à droite. C'est ainsi que, depuis ses
bureaux romains, Castelli a pu sensibiliser le
service des Renseignements généraux
français à la nécessité
de neutraliser un professeur d'université,
qui vivait au grand jour, mais qu'il fallait
extrader de toute urgence. C'est à la
Direction des affaires criminelles de la
Chancellerie française que Castelli a
trouvé des oreilles attentives. On sait
aujourd'hui que les Renseignements
généraux ont mobilisé des
fonctionnaires pour surveiller étroitement
Persichetti. On murmure aussi que les plus hautes
autorités de l'Etat n'ont pas
été mises au courant de
l'opération qui se tramait entre le
ministère de la Justice italien et la
Chancellerie, place Vendôme, et que le
ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy n'a
pas été prévenu de
l'opération en cours par les fonctionnaires
zélés des RG, qui sont pourtant,
théoriquement, sous ses ordres.
Après
avoir conclu leur travail de repérage et
filatures, un travail qui ne doit pas les avoir
stressés outre mesure vu que Paolo menait
une vie normale, disposait d'une adresse
officielle et était
régulièrement inscrit dans le fichier
des Impôts, les agents des Renseignements
généraux ont transmis, via les
services de la Chancellerie, le dossier à la
DNAT (Division nationale antiterroriste). Aux
agents de ce service la tâche finale,
l'arrestation, tandis que les RG
s'éclipsaient...
Paolo
Persichetti fut donc interpellé le 24
août, vers 20 heures 30. Des fonctionnaires
de l'UCIGOS, la police politique italienne, qui
collaboraient depuis le début avec les RG,
ont même eu le privilège d'assister
à sa capture, sur le sol parisien.
Ensuite, tout est allé très vite.
Moins de trois heures plus tard, Paolo se
retrouvait à l'intérieur d'une
voiture qui roulait à vive allure sur
l'autoroute du Sud. A six heures trente du matin,
il était en Italie. Depuis, il est
incarcéré dans une section
spéciale de la prison de Rebibbia, à
Rome. Si aucune solution politique n'intervient en
Italie, son destin n'aura d'autres horizons que les
murs d'une cellule de haute
sécurité.
|