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Dernier quart d'heure
Une nouvelle exclusive de Didier Daeninckx


Cette nouvelle a été publiée le 25 février 2003 dans le n°31 des Enquêtes interdites. Soutenez notre rédaction indépendante, abonnez-vous!


C
e matin-là, j'étais restée près de deux heures à écouter le délire suicidaire d'un de mes patients, et avant d'aller faire la toilette de mamie Vanneau, je me suis arrêtée au bar-tabac du carrefour Paul Doumer, pour boire un café. Bien serré. Dix ans que je fais le métier, c'est dire que normalement je devrais être blindée, sauf que l'humanité résiste, on croit toujours que ça va glisser comme la pluie sur la plumaille des oies... Contre toute attente, ça transperce, le malheur des autres; on a le cœur qui saigne et le sang, incolore par correction, vous pisse des yeux.

Je prends beaucoup de café quand je sors de chez "man". Trop. Si on lui parle, il faut dire "man" à tout bout de champ, comme dans les polars américains. "Ca va, man?", "T'as bien mangé, man?". Son prénom, c'est Ousmane, et il n'en veut pas. Je lui ai apporté des articles sur celui que je considère comme le plus grand sculpteur vivant, Ousmane Sow, aussi sénégalais que "man" est malien. Il a regardé les photos, sans émotion apparente pendant que je lui expliquais qu'à ses débuts, Sow faisait à peu près le même boulot que moi, kinésithérapeute, dans un hôpital de la région parisienne.

- Il ne pouvait sculpter que le soir, le dimanche, pendant les vacances. Et encore, il fallait qu'il se batte: sa femme le prenait pour un illuminé. Il en a eu marre. Il est reparti à Dakar.

"Man" s'est arrêté sur un cliché, me l'a montré: Ousmane Sow lisse l'argile rouge d'un visage indien de sa série sur la bataille de Little Big Horn. Il a haussé les épaules.

- Elle n'y comprenait rien, sa femme. J'espère qu'il ne l'a pas emmenée en Afrique. Kinési et sculpteur, c'est pareil.

J'ai chahuté ses dreadlocks, façon de lui dire qu'il avait touché juste. C'est immédiatement après que les choses se sont gâtées ...

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