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Il
y a un an, lorsque j'avais accepté
l'invitation des éditions Verdier et de
l'Université d'Etat de Floride,
implantée à Tallahassee, pour
participer à un Symposium international sur
l'écriture contemporaine en France et aux
Etats-Unis, le monde vivait encore les ondes de
choc des attentats terroristes du 11 septembre. Au
moment de prendre l'avion, en cette fin de
février 2003, la situation avait
radicalement changé et le pays
martyrisé s'apprêtait à lancer
une offensive apocalyptique contre un peuple
affaibli par dix années d'embargo
international et un quart de siècle de
dictature. Les reportages qui nous parvenaient
d'Amérique insistaient sur l'élan
patriotique et la vague anti-française
déclenchée par les efforts du Quai
d'Orsay pour éviter la guerre. Pour tout
dire, j'hésitais à honorer mon
engagement. Je m'étais déjà
trouvé dans une situation aussi
inconfortable en février 1989: je devais
participer à un congrès mondial
d'auteurs de romans policiers à Prague,
capitale d'un pays aujourd'hui disparu, la
Tchécoslovaquie, et les autorités
communistes venaient de mettre en prison leur
principal opposant, Vaclav Havel. Nous avions
décidé à quelques-uns de
maintenir notre participation, et dès notre
arrivée nous avions bloqué toute
discussion en exigeant que l'assemblée
demande la libération immédiate du
plus célèbre écrivain
tchèque. Quelques jours plus tard, on avait
écourté mon séjour en
m'escortant jusqu'à un avion à
destination de Paris. Un épisode sur lequel
se base mon roman Un Château en
Bohême.
Je
ne redoutais pas de mesure de ce genre, mais pesait
sur moi l'image d'une Floride ultra-conservatrice
dirigée par le frère du
président Bush. Une impression
redoublée par le fait que c'est dans la
capitale de cet Etat, Tallahassee, que furent
interminablement recomptés les bulletins de
vote qui donnèrent une victoire contestable
à l'actuel locataire de la
Maison-Blanche.
Dès
les premiers échanges avec les
écrivains et universitaires
américains présents, toutes ces
appréhensions furent balayées.
Afin de respecter leurs hôtes, les
écrivains français s'étaient
obligés, dans leurs communications, à
ne faire que des allusions indirectes à la
situation internationale. Pour ma part, j'avais
terminé de cette manière une
intervention sur l'art romanesque:
"Le
roman n'a cessé de creuser des galeries
en tous sens, et la tentation permanente de s'en
défier, de le condamner est contredite
par notre besoin irrépressible
d'être emporté par le rêve,
d'être subjugué par la voix de
Shéhérazade dans un palais de
Bagdad: une façon d'échapper
à la mort, à l'oppression,
à la dictature impitoyable du
présent immédiat".
Jim
Harrisson et Robert Olen Butler, lauréat du
prix Pulitzer, puis le poète David Kirby, ne
s'embarrassèrent pas de périphrases
pour exprimer leur défiance envers la
logique guerrière de leur gouvernement.
Cela nous permit de rédiger un texte commun
approuvé par Robert Olen Butler, Olivier
Rollin, Jim Harrisson, Pierre Michon, Mark
Winegardner, Didier Daeninckx, Elizabeth Dewberry,
Christian Garcin, Sylvie Gracia et Jean-Baptiste
Harang, qui se conclut ainsi:
"Ecrivains
français et américains
réunis en congrès international
à l'université de l'Etat de
Floride, Tallahassee, nos travaux communs,
l'amitié que nous partageons,
témoignent de la réalité
vivante du lien entre nos deux pays. C'est en
son nom que nous appelons nos gouvernements
à ne pas ménager leurs efforts
pour tenter d'aboutir à un
désarmement pacifique de la dictature
irakienne".
Lors
d'une soirée chez "Bob" Butler, l'un de ses
voisins, averti de la présence
d'écrivains français, émit le
désir de nous saluer. C'est ainsi que nous
fîmes la connaissance de Ted Turner, le
patron de CNN. Je me retrouvai un long moment en
discussion avec sa compagne française,
Frédérique Darragon, qui après
la lecture de notre motion, m'expliqua en
détail l'action qu'elle menait, sur son site
internet http://www.betterhelpthanbombs.org
pour s'opposer à la guerre
américaine. Elle venait tout juste de mettre
en ligne la lettre de démission
adressée par John Brady Kiesling, un
diplomate US en poste à Athènes,
à Colin Powell.
"Je
vous écris pour vous présenter mes
démissions du Service Etranger des
Etats-Unis et de ma position de Conseiller
politique à l'ambassade US
d'Athènes effectives à partir
du 7 mars. Je fais ceci le cur lourd.
(...) Ma foi dans mon pays et dans ses valeurs
était l'arme la plus puissante dans mon
arsenal diplomatique. (...) Mais jusqu'à
cette Administration, il m'a été
possible de croire qu'en soutenant la politique
de mon Président, je soutenais aussi les
intérêts du peuple américain
et du monde. Je ne le crois plus. (...) Nous
diffusons une terreur disproportionnée et
une confusion dans la mentalité publique,
amalgamant les problèmes non
reliés du terrorisme et de l'Irak. (...)
Quand nos amis ont peur de nous, au lieu d'avoir
peur pour nous, le moment est venu de
s'inquiéter. Et maintenant, ils ont peur.
(...) Je démissionne parce que j'ai
essayé et n'ai pas réussi à
réconcilier ma conscience avec mon
habilité à représenter
l'Administration US actuelle".
Cette
réprobation de la logique de guerre
était également présente sur
le campus de Tallahassee, et lors d'un
débat enregistré pour
l'émission Les Mots de minuit
animée par Philippe Lefait sur France 2, les
étudiants présents exprimèrent
la même défiance, et la
référence à la sale guerre du
Viet-Nam revint en leit-motiv. Même chose
dans les rues et les commerces où les
sonorités de la langue française
n'attiraient pas le sarcasme mais la sympathie. La
seule chose qui nous plaçait en
porte-à-faux étant l'insistance avec
laquelle on nous remerciait de la position
incarnée par le président
Chirac!
La
dernière image que j'emporte de la capitale
de Floride, c'est un groupe de manifestants,
pancartes pendues autour du cou, qui tournent
autour du Capitole de Tallahassee en scandant
des slogans hostiles à la guerre. Des "Stop
War" qui résonnent contre les murs de
l'édifice où fut si mal élu un
certain Georges W. Bush.
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