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Voyage en Amérique dissidente
Par Didier Daeninckx


Cet article a été publié le 14 mars 2003 dans le n°32-33 des Enquêtes interdites.


I
l y a un an, lorsque j'avais accepté l'invitation des éditions Verdier et de l'Université d'Etat de Floride, implantée à Tallahassee, pour participer à un Symposium international sur l'écriture contemporaine en France et aux Etats-Unis, le monde vivait encore les ondes de choc des attentats terroristes du 11 septembre. Au moment de prendre l'avion, en cette fin de février 2003, la situation avait radicalement changé et le pays martyrisé s'apprêtait à lancer une offensive apocalyptique contre un peuple affaibli par dix années d'embargo international et un quart de siècle de dictature. Les reportages qui nous parvenaient d'Amérique insistaient sur l'élan patriotique et la vague anti-française déclenchée par les efforts du Quai d'Orsay pour éviter la guerre. Pour tout dire, j'hésitais à honorer mon engagement. Je m'étais déjà trouvé dans une situation aussi inconfortable en février 1989: je devais participer à un congrès mondial d'auteurs de romans policiers à Prague, capitale d'un pays aujourd'hui disparu, la Tchécoslovaquie, et les autorités communistes venaient de mettre en prison leur principal opposant, Vaclav Havel. Nous avions décidé à quelques-uns de maintenir notre participation, et dès notre arrivée nous avions bloqué toute discussion en exigeant que l'assemblée demande la libération immédiate du plus célèbre écrivain tchèque. Quelques jours plus tard, on avait écourté mon séjour en m'escortant jusqu'à un avion à destination de Paris. Un épisode sur lequel se base mon roman Un Château en Bohême.

Je ne redoutais pas de mesure de ce genre, mais pesait sur moi l'image d'une Floride ultra-conservatrice dirigée par le frère du président Bush. Une impression redoublée par le fait que c'est dans la capitale de cet Etat, Tallahassee, que furent interminablement recomptés les bulletins de vote qui donnèrent une victoire contestable à l'actuel locataire de la Maison-Blanche.

Dès les premiers échanges avec les écrivains et universitaires américains présents, toutes ces appréhensions furent balayées. Afin de respecter leurs hôtes, les écrivains français s'étaient obligés, dans leurs communications, à ne faire que des allusions indirectes à la situation internationale. Pour ma part, j'avais terminé de cette manière une intervention sur l'art romanesque:

"Le roman n'a cessé de creuser des galeries en tous sens, et la tentation permanente de s'en défier, de le condamner est contredite par notre besoin irrépressible d'être emporté par le rêve, d'être subjugué par la voix de Shéhérazade dans un palais de Bagdad: une façon d'échapper à la mort, à l'oppression, à la dictature impitoyable du présent immédiat".

Jim Harrisson et Robert Olen Butler, lauréat du prix Pulitzer, puis le poète David Kirby, ne s'embarrassèrent pas de périphrases pour exprimer leur défiance envers la logique guerrière de leur gouvernement. Cela nous permit de rédiger un texte commun approuvé par Robert Olen Butler, Olivier Rollin, Jim Harrisson, Pierre Michon, Mark Winegardner, Didier Daeninckx, Elizabeth Dewberry, Christian Garcin, Sylvie Gracia et Jean-Baptiste Harang, qui se conclut ainsi:

"Ecrivains français et américains réunis en congrès international à l'université de l'Etat de Floride, Tallahassee, nos travaux communs, l'amitié que nous partageons, témoignent de la réalité vivante du lien entre nos deux pays. C'est en son nom que nous appelons nos gouvernements à ne pas ménager leurs efforts pour tenter d'aboutir à un désarmement pacifique de la dictature irakienne".

Lors d'une soirée chez "Bob" Butler, l'un de ses voisins, averti de la présence d'écrivains français, émit le désir de nous saluer. C'est ainsi que nous fîmes la connaissance de Ted Turner, le patron de CNN. Je me retrouvai un long moment en discussion avec sa compagne française, Frédérique Darragon, qui après la lecture de notre motion, m'expliqua en détail l'action qu'elle menait, sur son site internet http://www.betterhelpthanbombs.org pour s'opposer à la guerre américaine. Elle venait tout juste de mettre en ligne la lettre de démission adressée par John Brady Kiesling, un diplomate US en poste à Athènes, à Colin Powell.

"Je vous écris pour vous présenter mes démissions du Service Etranger des Etats-Unis et de ma position de Conseiller politique à l'ambassade US d'Athènes effectives à partir du 7 mars. Je fais ceci le cœur lourd. (...) Ma foi dans mon pays et dans ses valeurs était l'arme la plus puissante dans mon arsenal diplomatique. (...) Mais jusqu'à cette Administration, il m'a été possible de croire qu'en soutenant la politique de mon Président, je soutenais aussi les intérêts du peuple américain et du monde. Je ne le crois plus. (...) Nous diffusons une terreur disproportionnée et une confusion dans la mentalité publique, amalgamant les problèmes non reliés du terrorisme et de l'Irak. (...) Quand nos amis ont peur de nous, au lieu d'avoir peur pour nous, le moment est venu de s'inquiéter. Et maintenant, ils ont peur. (...) Je démissionne parce que j'ai essayé et n'ai pas réussi à réconcilier ma conscience avec mon habilité à représenter l'Administration US actuelle".

Cette réprobation de la logique de guerre était également présente sur le campus de Tallahassee, et lors d'un débat enregistré pour l'émission Les Mots de minuit animée par Philippe Lefait sur France 2, les étudiants présents exprimèrent la même défiance, et la référence à la sale guerre du Viet-Nam revint en leit-motiv. Même chose dans les rues et les commerces où les sonorités de la langue française n'attiraient pas le sarcasme mais la sympathie. La seule chose qui nous plaçait en porte-à-faux étant l'insistance avec laquelle on nous remerciait de la position incarnée par le président Chirac!

La dernière image que j'emporte de la capitale de Floride, c'est un groupe de manifestants, pancartes pendues autour du cou, qui tournent autour du Capitole de Tallahassee en scandant des slogans hostiles à la guerre. Des "Stop War" qui résonnent contre les murs de l'édifice où fut si mal élu un certain Georges W. Bush.


Pour en savoir plus:

Danger sans limites: le nouveau désordre mondial

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