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Fermeture du journal Egunkaria:
Madrid pour la liberté d'oppression...
Par Allande Socarros

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Cet article a été publié le 14 mars 2003 dans le n°32-33 des Enquêtes interdites.


L
a rédaction centrale du quotidien en langue basque EGUNKARIA à Andoain près de Donostia-Saint-Sébastien et les délégations provinciales de Gasteiz (Araba), Bilbo (Bizkaia) et Iruñea (Nafarroa) militairement investis, les locaux perquisitionnés et finalement mis sous séquestre judiciaire, le matériel et la documentation emportés, le directeur et l'ancien directeur du journal ainsi que 8 membres du conseil d'Administration de l'entreprise éditrice arrêtés et mis au secret à Madrid, 150 journalistes et autres travailleurs privés d'outil de travail du jour au lendemain, un média qui s'efforçait depuis 12 ans de tenir la gageure de donner une information pluraliste sur le Pays Basque et le vaste monde réduit au silence, un total de 21 perquisitions... Voilà en condensé ce que fut cette sinistre journée du jeudi 20 février 2003 en Euskal Herria (Pays Basque).

La justice espagnole, instrument du pouvoir exécutif

Sur réquisition du juge Juan del Olmo magistrat instructeur de l'Audiencia Nacional, plus haute juridiction pénale espagnole, une horde de quelque 300 militaires de la Guardia Civil, l'équivalent - en plus facho - de la gendarmerie française, a mené une opération contre un quotidien d'information pluraliste, indépendant de toute obédience partisane, bien que clairement abertzale, diffusant sur toute la sphère nationale du Pays Basque (quatre provinces sous souveraineté espagnole, trois sous tutelle française) dans une langue qui a traversé les millénaires. L'argumentation développée par le juge del Olmo est la même que celle qui avait été exposée par son tristement célèbre collègue de l'Audiencia Nacional, Baltasar Garzon, pour ordonner la fermeture du quotidien Egin (Faire) et de la radio Egin Irratia. En substance - le terme n'est pas vraiment adéquat vu l'inconsistance de la démonstration - Egunkaria serait un "instrument au service d'une stratégie terroriste", celle de ETA.

Pour Juan del Olmo et ses mentors politiques du gouvernement ultra-réactionnaire de José Maria Aznar, Egunkaria aurait été crée par la volonté de l'organisation clandestine, financé en sous-main par elle et ses dirigeants et administrateurs ne seraient que des hommes-liges chargés de veiller au grain. On me permettra ici d'ouvrir une parenthèse personnelle pour dire combien cette thèse relève de la plus grande absurdité. Par mes écrits, j'ai exprimé à plusieurs reprises et de manière suffisamment claire des positions dénonçant le totalitarisme de ETA et du monde qui lui est inféodé, pour qu'on m'accorde aujourd'hui le crédit que je ne saurais être, en conscience et par simple cohérence politique, partie prenante d'un projet entrant dans la stratégie politique de l'organisation clandestine en question.

Si, pour un observateur un tant soi peu au fait de la problématique basque, il est clair que Egunkaria ne saurait être catalogué comme un média au service de la stratégie politique de ETA, il est tout à fait évident en revanche que la justice espagnole est, dans cette affaire, encore plus que dans tout autre, apparue pour ce qu' elle est: un instrument au service du pouvoir politique. Elle ne s'est même pas donné la peine de dissimuler cet état de fait, tout à fait incompatible avec le fonctionnement normal d'une démocratie. En effet, le jour même du raid contre Egunkaria, le ministre de l'Intérieur espagnol, Angel Acebes et la présidence de l'Audiencia Nacional ont publié un communiqué commun expliquant - s'efforçant de le faire, plus exactement - le pourquoi de la procédure judiciaire déclenchée contre le quotidien en langue basque.

Une argumentation qui reprenait les mêmes allégations que celles énoncées par le juge del Olmo, sans y apporter le moindre début de commencement du soupçon de l'ombre d'une preuve. Un ministre de l'Intérieur et la plus haute instance judiciaire pénale d'un pays qui commettent de concert un texte reprenant l'argumentaire d'un magistrat instructeur... Voilà la réalité de la séparation des pouvoirs dans la démocratie espagnole.

Un autre élément absolument contraire à un Etat de droit est le fait qu'un magistrat instructeur, agissant dans le cadre de la loi dite anti-terroriste, peut prononcer l'interdiction "temporaire" d'un média pour une période... de 5 ans! Si cela ne recouvrait pas un tel caractère de gravité, on pourrait en rire, car il est bien évident qu'une interruption de cinq ans, voire de seulement quelques semaines, cela veut tout simplement dire la disparition d'un organe de presse, comme ce fut le cas pour Egin et Egin Irratia. Le cynisme institutionnalisé, voilà une autre caractéristique d'une Espagne montrée en exemple de transition pacifique d'une dictature à une démocratie formelle. Si formelle qu'elle en est réduite à adopter des mesures et procédures relevant sans conteste de l'état d'exception.

Une claire volonté de criminaliser l'action culturelle

La lecture qu'il convient, à mon sens, de faire de l'événement gravissime qui consiste à faire taire un média d'information, à fortiori pluraliste, est celle de la volonté de plus en plus clairement affichée de Madrid et de ses gouvernants actuels du Partido Popular (PP), de criminaliser la culture basque et ses instruments en les liant ipso facto à ETA et à sa pratique violente. Les exemples abondent toutes ces dernières années, qui tendent à faire accroire, à l'opinion publique de l'Etat espagnol et plus largement à la communauté internationale, que tout ce qui relève de la revendication et de la construction culturelle basque est d'inspiration "terroriste". A la fin des fins, cette falsification des réalités, cette manipulation des faits, conduirait à généraliser la suspicion et à jeter l'opprobre sur tout ce va dans le sens de la défense et de la promotion de la langue et de la culture basques. On en serait arrivé alors à un renversement total des responsabilités d'une situation de contentieux, qui verrait les oppresseurs accuser les opprimés de velléités et de menées ethnocentriques…

Sans risque de tomber dans l'excès rhétorique, on peut dire que pour Madrid mais aussi pour Paris, il n'est au fond de bon basque que celui du folklore et de l'imagerie d'Epinal et que celui qui, à un degré ou à un autre, estime justifié qu'un peuple recouvre la plénitude de ses droits, à commencer par celui de donner à sa langue et à sa culture les moyens de vivre et de prospérer, est vite assimilable au pire à un subversif, au mieux à un suspect.

Cette tentative de travestir la réalité aura cependant du mal à résister à l'épreuve des faits, car si l'on peut taxer de terroristes un nombre plus ou moins important de personnes, il sera pour le moins difficile de faire admettre que les méchants ennemis de la démocratie descendent par dizaines de milliers dans les rues du Pays Basque comme ce fut le cas le 22 février dernier à Donostia (Saint-Sébastien). Ce jour-là, une manifestation de protestation contre la fermeture de Egunkaria a rassemblé entre 100.000 et 150.000 personnes dans les rues de la capitale du Gipuzkoa, soit autant qu'un rassemblement appelé le même jour à Madrid, par la coordination Nunca Mais (Plus jamais) pour dénoncer la conduite des autorités espagnoles dans l'affaire de la marée noire du Prestige. Or force est d'admettre que le rapport de population - 2.850.000 pour l'ensemble du Pays Basque contre 40 millions pour l'Espagne - montre à lui tout seul le niveau de mobilisation qu'a atteint la dénonciation du coup de force du pouvoir espagnol à l'encontre de la culture basque. Les slogans "Egunkaria aurrera - atxilotuak askatu" (Egunkaria en avant - libérez les personnes arrêtées) ont ponctué les 4 heures de durée de la plus importante manifestation, en termes d'affluence, jamais vu à Donostia.

Ce rassemblement avait été appelé par Kontseilua, soit la structure qui fédère l'ensemble des acteurs socio-culturels associatifs œuvrant pour la défense et la promotion de la langue et de la culture basques. Difficile de présenter ce collectif très diversifié, regroupant toute la palette des sensibilités politiques et philosophiques attachées à la permanence et au développement de la culture basque, comme un instrument de la stratégie ETA... Des membres éminents du PSE, succursale "basque" du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol, comme le maire de Donostia Odon Elorza, ont même pris part à cette manifestation, au coté de ministres du gouvernement de la Communauté Autonome Basque. Si la présence de responsables politiques du Parti Nationaliste Basque (PNV-EAJ - démocratie chrétienne), de Eusko Alkartasuna (EA - Solidarité Basque - social-démocratie) ou de Ezker Batua (IU-EB - Gauche Unie - néo-communistes) membres de la coalition gouvernementale au pouvoir dans l'autonomie des trois provinces de Araba, Bizkaia et Gipuzkoa n'est rien que de très normal, la participation de "socialistes" version décolorée et partisans de l'Espagne unie est plus surprenante.



Les Espagnols ont décidé
de pomper le fioul du Prestige



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On ne saurait oublier en effet que le PSOE a conclu un pacte avec la droite réactionnaire, héritière pas vraiment honteuse du franquisme, représentée aujourd'hui par le PP, aux fins de promulguer une loi des partis politiques, éminemment liberticide, et qui n'avait pour seul but que de mettre hors du jeu politique le parti abertzale Batasuna (Unité), ouvertement en phase avec la stratégie de ETA. d'un côté on participe d'un nouvel et grave accroc à une démocratie réelle et de l'autre on se montre solidaire d'une protestation qui met à l'index son partenaire dans une stratégie politique anti-basque. Les membres du PSE qui étaient de la manifestation de Donostia ont véritablement l'art de marier les antagonismes et de s'essayer à la quadrature du cercle...

De la boulette du Prestige au soutien à une Busherie programmée

L'opération policière et judiciaire à l'encontre de Egunkaria, celles qui l'ont précédée, celles sans doute à venir, ont l'insigne avantage pour l'actuel gouvernement PP de surfer sur la vague d'un sentiment anti-basque assez largement partagé dans l'Etat espagnol. Une opinion amplement nourrie par les faits d'armes de ETA, en particulier lorsque l'organisation clandestine attente à la vie d'hommes politiques. "Casser du basque" est donc aujourd'hui une stratégie politique notoirement populaire pour un gouvernement en place à Madrid. Aznar l'a bien compris qui, par cet expédient bien commode, essaie de faire oublier ou tout au moins passer au second plan des faux-pas et des prises de position qui lui valent un large désaveu de ses concitoyens. Une de ces boulettes - sans jeu de mots - est la gestion calamiteuse de l'affaire du naufrage du pétrolier Prestige au large de la Galice. Une série de décisions, les unes plus malvenues que les autres, ont conduit à une catastrophe écologique majeure qui a fait et continue de faire descendre dans la rue des dizaines de milliers de personnes, en particulier en Galice. Une population dont l'ire a été accentuée par des comportements politiques irresponsables des dirigeants nationaux et locaux du PP, au point que les séides de Aznar risque fort de perdre les élections autonomes en Galice... sauf, peut-être, si ce scrutin est opportunément reporté comme on commence à l' évoquer dans le cénacle du pouvoir central madrilène. Une offensive menée sur le front du "problème basque" apparaît donc comme une judicieuse diversion pour tenter de minimiser la bévue du Prestige.

Mais Jose Maria Aznar a aussi grand besoin de distraire l'attention de l'opinion publique espagnole très majoritairement opposée à son alignement total sur la volonté belliciste de George W. Bush et des Etats Unis d'Amérique envers l'Irak. L'Ibère moustachu dispute au Premier ministre britannique Tony Blair le titre de courtisan le plus servile du va-t-en-guerre de la Maison-Blanche, au point de faire le tour de quelques capitales de pays - le Mexique, par exemple - actuellement membres non permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unis, dans l'espoir d'amener leurs dirigeants à soutenir la position pro-guerre de Washington. Or, une large majorité de la population espagnole est anti-guerre, comme l'ont montré force sondages d'opinion, prises de position et manifestations massives. Du coup, Aznar pourrait chèrement payer les conséquences de sa servilité à l'endroit de l'administration américaine lors des prochaines échéances électorales, pas plus tard que cette année, avec les élections municipales en mai prochain. Aussi, une accentuation de la "lutte contre le terrorisme basque", menée dans une sphère la plus large possible, peut-elle être un contre feu opportun pour tenter de regagner de la popularité.

Les zones de non droit où déraille la "démocratie espagnole"

Atteinte aux libertés d'expression et d'information, instrumentalisation de l'institution judiciaire, offensive clairement dirigée contre le monde culturel basque, règles juridiques non respectées et libertés constitutionnelles bafouées, mise au secret des personnes interpellées et, pour atteindre au plus abject, pratique de la torture. Sur les dix personnes interpellées et mise au secret, six ont déclaré avoir subi des mauvais traitements voire des supplices dans les locaux de la Direction Centrale de la Guardia Civil à Madrid. Figurant parmi les quatre personnes relâchées après 5 jours de maintien au secret et contre paiement de cautions financières s'élevant à un total de 78.000 euros, le directeur de Egunkaria, Martxelo Otamendi, a donné un témoignage saisissant de ce qu'il a enduré entre les mains de la Guardia Civil.

Il y expliquait que les mauvais traitements et tortures se pratiquent sur un mode graduel et que les tortionnaires utilisent la métaphore d'un voyage en chemin de fer: "Ils vous disent que vous avez l'opportunité de descendre dès la première gare du parcours et qu'ainsi vous vous évitez de plus grandes souffrances à venir". Dès le début des interrogatoires, les bourreaux obligent, avec force cris, insultes, menaces et coups, la personne passée à la question, entièrement nue et avec un bandeau sur les yeux, à effectuer des exercices physiques ininterrompus, des flexions par exemple. Ensuite - et ce fut le cas pour Martxelo Otamendi - vient le supplice de la polsa qui consiste à mettre la tête de la personne interrogée dans un sac en plastique afin de la priver d'air. "Ingénument - raconte Martxelo - je pensais que l'on pouvait tenir 30 secondes, mais vous ne tenez pas trois secondes avant de commencer à perdre connaissance; on se sent partir et on se dit, je vais raconter quelque chose pour arrêter ça". Le directeur de Egunkaria a eu droit à deux reprises au supplice de la polsa.

La perversité des tortionnaires va encore plus loin, lorsque dans une même cellule où se trouvent deux personnes interrogées, qui ne se voient pas à cause du bandeau sur les yeux et qui ont interdiction absolue de se parler, ils font subir de mauvais traitements à l'un et "ménagent" l'autre. Le but de ce traitement différencié est ainsi explicité par Martxelo Otamendi: "Ils se livrent à cette mise en scène pour susciter le ressentiment entre les deux personnes, afin que vous qui subissez les tortures en veniez à éprouver de la rancœur voire de la haine pour celui qu'il laissent relativement en paix". Au même titre que le supplice de la polsa, un autre procédé barbare qui ne laisse pas de traces physiques mais provoque une peur intense et peut occasionner des dégâts psychologiques énormes est celui du pistolet appliqué sur la tempe et dont le tortionnaire presse la détente. En entendant le "clic" on comprend que l'arme n'est pas chargée mais la frayeur éprouvée peut faire son œuvre. En comparaison avec ces pratiques extrêmes, l'obligation de rester debout durant des heures, la privation de sommeil, l'annonce de fausses nouvelles dramatiques concernant des proches peuvent presque paraître bénignes...

Malgré les menaces précises et réitérées, Martxelo Otamendi a dénoncé, dès sa remise en liberté, les mauvais traitements et tortures subies. Il a également fait savoir en quelle estime les tortionnaires de la Guardia Civil tenaient cette si pitoyable "démocratie espagnole": "Lorsque je leur ai dit que j'avais le droit de garder le silence, ils m'ont répondu: 'en ce lieu, il n'y a pas de démocratie qui vaille et pas plus de cette putain (rigoureusement sic!) de Constitution'". On ne saurait être plus clair sur les sentiments qui prévalent dans cette institution militaire! Cela n'a cependant pas empêché le ministre de l'Intérieur espagnol, Angel Acebes, de déclarer que les accusations de Martxelo Otamendi étaient purement et simplement des mensonges et, qu'en conséquence, le gouvernement espagnol envisageait de déposer une plainte à son encontre! Si les magistrats qui seront amenés à juger cette affaire sont aussi indépendants du pouvoir politique que celui qui a mené l'offensive contre Egunkaria, la cause est entendue d'avance... Le général Franco, dans sa tombe, doit se dire que, finalement, il aurait pu se faire passer pour un démocrate!

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