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La
rédaction centrale du quotidien en langue
basque EGUNKARIA à Andoain près de
Donostia-Saint-Sébastien et les
délégations provinciales de Gasteiz
(Araba), Bilbo (Bizkaia) et Iruñea
(Nafarroa) militairement investis, les locaux
perquisitionnés et finalement mis sous
séquestre judiciaire, le matériel et
la documentation emportés, le directeur et
l'ancien directeur du journal ainsi que 8 membres
du conseil d'Administration de l'entreprise
éditrice arrêtés et mis au
secret à Madrid, 150 journalistes et autres
travailleurs privés d'outil de travail
du jour au lendemain, un média qui
s'efforçait depuis 12 ans de tenir la
gageure de donner une information pluraliste sur le
Pays Basque et le vaste monde réduit au
silence, un total de 21 perquisitions...
Voilà en condensé ce que fut cette
sinistre journée du jeudi 20 février
2003 en Euskal Herria (Pays Basque).
La
justice espagnole, instrument du pouvoir
exécutif
Sur
réquisition du juge Juan del Olmo magistrat
instructeur de l'Audiencia Nacional, plus haute
juridiction pénale espagnole, une horde de
quelque 300 militaires de la Guardia Civil,
l'équivalent - en plus facho - de la
gendarmerie française, a mené une
opération contre un quotidien d'information
pluraliste, indépendant de toute
obédience partisane, bien que clairement
abertzale, diffusant sur toute la sphère
nationale du Pays Basque (quatre provinces sous
souveraineté espagnole, trois sous tutelle
française) dans une langue qui a
traversé les millénaires.
L'argumentation développée par le
juge del Olmo est la même que celle qui avait
été exposée par son tristement
célèbre collègue de
l'Audiencia Nacional, Baltasar Garzon, pour
ordonner la fermeture du quotidien Egin
(Faire) et de la radio Egin Irratia. En
substance - le terme n'est pas vraiment
adéquat vu l'inconsistance de la
démonstration - Egunkaria serait un
"instrument au service d'une stratégie
terroriste", celle de ETA.
Pour
Juan del Olmo et ses mentors politiques du
gouvernement ultra-réactionnaire de
José Maria Aznar, Egunkaria aurait
été crée par la volonté
de l'organisation clandestine, financé
en sous-main par elle et ses dirigeants et
administrateurs ne seraient que des hommes-liges
chargés de veiller au grain. On me permettra
ici d'ouvrir une parenthèse personnelle pour
dire combien cette thèse relève de la
plus grande absurdité. Par mes
écrits, j'ai exprimé à
plusieurs reprises et de manière
suffisamment claire des positions
dénonçant le totalitarisme de ETA et
du monde qui lui est inféodé, pour
qu'on m'accorde aujourd'hui le crédit que je
ne saurais être, en conscience et par simple
cohérence politique, partie prenante d'un
projet entrant dans la stratégie politique
de l'organisation clandestine en
question.
Si,
pour un observateur un tant soi peu au fait de la
problématique basque, il est clair que
Egunkaria ne saurait être
catalogué comme un média au service
de la stratégie politique de ETA, il est
tout à fait évident en revanche que
la justice espagnole est, dans cette affaire,
encore plus que dans tout autre, apparue pour ce
qu' elle est: un instrument au service du pouvoir
politique. Elle ne s'est même pas
donné la peine de dissimuler cet état
de fait, tout à fait incompatible avec le
fonctionnement normal d'une démocratie. En
effet, le jour même du raid contre
Egunkaria, le ministre de l'Intérieur
espagnol, Angel Acebes et la présidence de
l'Audiencia Nacional ont publié un
communiqué commun expliquant -
s'efforçant de le faire, plus exactement -
le pourquoi de la procédure judiciaire
déclenchée contre le quotidien en
langue basque.
Une
argumentation qui reprenait les mêmes
allégations que celles
énoncées par le juge del Olmo, sans y
apporter le moindre début de commencement du
soupçon de l'ombre d'une preuve. Un
ministre de l'Intérieur et la plus haute
instance judiciaire pénale d'un pays qui
commettent de concert un texte reprenant
l'argumentaire d'un magistrat instructeur...
Voilà la réalité de la
séparation des pouvoirs dans la
démocratie espagnole.
Un
autre élément absolument contraire
à un Etat de droit est le fait qu'un
magistrat instructeur, agissant dans le cadre de la
loi dite anti-terroriste, peut prononcer
l'interdiction "temporaire" d'un média pour
une période... de 5 ans! Si cela ne
recouvrait pas un tel caractère de
gravité, on pourrait en rire, car il est
bien évident qu'une interruption de cinq
ans, voire de seulement quelques semaines, cela
veut tout simplement dire la disparition d'un
organe de presse, comme ce fut le cas pour
Egin et Egin Irratia. Le cynisme
institutionnalisé, voilà une autre
caractéristique d'une Espagne montrée
en exemple de transition pacifique d'une dictature
à une démocratie formelle. Si
formelle qu'elle en est réduite à
adopter des mesures et procédures relevant
sans conteste de l'état
d'exception.
Une
claire volonté de criminaliser l'action
culturelle
La
lecture qu'il convient, à mon sens, de faire
de l'événement gravissime qui
consiste à faire taire un média
d'information, à fortiori pluraliste, est
celle de la volonté de plus en plus
clairement affichée de Madrid et de ses
gouvernants actuels du Partido Popular (PP), de
criminaliser la culture basque et ses
instruments en les liant ipso facto à ETA et
à sa pratique violente. Les exemples
abondent toutes ces dernières années,
qui tendent à faire accroire, à
l'opinion publique de l'Etat espagnol et plus
largement à la communauté
internationale, que tout ce qui relève de la
revendication et de la construction culturelle
basque est d'inspiration "terroriste". A la fin des
fins, cette falsification des
réalités, cette manipulation des
faits, conduirait à
généraliser la suspicion et à
jeter l'opprobre sur tout ce va dans le sens de la
défense et de la promotion de la langue et
de la culture basques. On en serait arrivé
alors à un renversement total des
responsabilités d'une situation de
contentieux, qui verrait les oppresseurs accuser
les opprimés de velléités et
de menées ethnocentriques
Sans
risque de tomber dans l'excès
rhétorique, on peut dire que pour Madrid
mais aussi pour Paris, il n'est au fond de bon
basque que celui du folklore et de l'imagerie
d'Epinal et que celui qui, à un
degré ou à un autre, estime
justifié qu'un peuple recouvre la
plénitude de ses droits, à commencer
par celui de donner à sa langue et à
sa culture les moyens de vivre et de
prospérer, est vite assimilable au pire
à un subversif, au mieux à un
suspect.
Cette
tentative de travestir la réalité
aura cependant du mal à résister
à l'épreuve des faits, car si l'on
peut taxer de terroristes un nombre plus ou moins
important de personnes, il sera pour le moins
difficile de faire admettre que les méchants
ennemis de la démocratie descendent par
dizaines de milliers dans les rues du Pays
Basque comme ce fut le cas le 22 février
dernier à Donostia (Saint-Sébastien).
Ce jour-là, une manifestation de
protestation contre la fermeture de Egunkaria a
rassemblé entre 100.000 et 150.000 personnes
dans les rues de la capitale du Gipuzkoa, soit
autant qu'un rassemblement appelé le
même jour à Madrid, par la
coordination Nunca Mais (Plus jamais) pour
dénoncer la conduite des autorités
espagnoles dans l'affaire de la marée noire
du Prestige. Or force est d'admettre que le rapport
de population - 2.850.000 pour l'ensemble du Pays
Basque contre 40 millions pour l'Espagne - montre
à lui tout seul le niveau de mobilisation
qu'a atteint la dénonciation du coup de
force du pouvoir espagnol à l'encontre de la
culture basque. Les slogans "Egunkaria aurrera -
atxilotuak askatu" (Egunkaria en avant -
libérez les personnes arrêtées)
ont ponctué les 4 heures de durée de
la plus importante manifestation, en termes
d'affluence, jamais vu à Donostia.
Ce
rassemblement avait été appelé
par Kontseilua, soit la structure qui
fédère l'ensemble des acteurs
socio-culturels associatifs uvrant pour la
défense et la promotion de la langue et de
la culture basques. Difficile de
présenter ce collectif très
diversifié, regroupant toute la palette des
sensibilités politiques et philosophiques
attachées à la permanence et au
développement de la culture basque, comme un
instrument de la stratégie ETA... Des
membres éminents du PSE, succursale "basque"
du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol, comme le
maire de Donostia Odon Elorza, ont même pris
part à cette manifestation, au coté
de ministres du gouvernement de la
Communauté Autonome Basque. Si la
présence de responsables politiques du Parti
Nationaliste Basque (PNV-EAJ - démocratie
chrétienne), de Eusko Alkartasuna (EA -
Solidarité Basque -
social-démocratie) ou de Ezker Batua (IU-EB
- Gauche Unie - néo-communistes) membres de
la coalition gouvernementale au pouvoir dans
l'autonomie des trois provinces de Araba, Bizkaia
et Gipuzkoa n'est rien que de très normal,
la participation de "socialistes" version
décolorée et partisans de l'Espagne
unie est plus surprenante.
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Les Espagnols ont décidé
de pomper le fioul du
Prestige
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On
ne saurait oublier en effet que le PSOE a conclu un
pacte avec la droite réactionnaire,
héritière pas vraiment honteuse du
franquisme, représentée aujourd'hui
par le PP, aux fins de promulguer une loi des
partis politiques, éminemment liberticide,
et qui n'avait pour seul but que de mettre hors du
jeu politique le parti abertzale Batasuna
(Unité), ouvertement en phase avec la
stratégie de ETA. d'un côté on
participe d'un nouvel et grave accroc à une
démocratie réelle et de l'autre on se
montre solidaire d'une protestation qui met
à l'index son partenaire dans une
stratégie politique anti-basque. Les membres
du PSE qui étaient de la manifestation de
Donostia ont véritablement l'art de marier
les antagonismes et de s'essayer à la
quadrature du cercle...
De
la boulette du Prestige au soutien à
une Busherie programmée
L'opération
policière et judiciaire à l'encontre
de Egunkaria, celles qui l'ont
précédée, celles sans doute
à venir, ont l'insigne avantage pour
l'actuel gouvernement PP de surfer sur la vague
d'un sentiment anti-basque assez largement
partagé dans l'Etat espagnol. Une
opinion amplement nourrie par les faits d'armes de
ETA, en particulier lorsque l'organisation
clandestine attente à la vie d'hommes
politiques. "Casser du basque" est donc aujourd'hui
une stratégie politique notoirement
populaire pour un gouvernement en place à
Madrid. Aznar l'a bien compris qui, par cet
expédient bien commode, essaie de faire
oublier ou tout au moins passer au second plan des
faux-pas et des prises de position qui lui valent
un large désaveu de ses concitoyens. Une de
ces boulettes - sans jeu de mots - est la gestion
calamiteuse de l'affaire du naufrage du
pétrolier Prestige au large de la
Galice. Une série de décisions, les
unes plus malvenues que les autres, ont conduit
à une catastrophe écologique majeure
qui a fait et continue de faire descendre dans la
rue des dizaines de milliers de personnes, en
particulier en Galice. Une population dont l'ire a
été accentuée par des
comportements politiques irresponsables des
dirigeants nationaux et locaux du PP, au point que
les séides de Aznar risque fort de perdre
les élections autonomes en Galice... sauf,
peut-être, si ce scrutin est
opportunément reporté comme on
commence à l' évoquer dans le
cénacle du pouvoir central madrilène.
Une offensive menée sur le front du
"problème basque" apparaît donc comme
une judicieuse diversion pour tenter de minimiser
la bévue du Prestige.
Mais
Jose Maria Aznar a aussi grand besoin de distraire
l'attention de l'opinion publique espagnole
très majoritairement opposée à
son alignement total sur la volonté
belliciste de George W. Bush et des Etats Unis
d'Amérique envers l'Irak. L'Ibère
moustachu dispute au Premier ministre britannique
Tony Blair le titre de courtisan le plus servile du
va-t-en-guerre de la Maison-Blanche, au point de
faire le tour de quelques capitales de pays - le
Mexique, par exemple - actuellement membres non
permanents du Conseil de Sécurité des
Nations Unis, dans l'espoir d'amener leurs
dirigeants à soutenir la position pro-guerre
de Washington. Or, une large majorité de la
population espagnole est anti-guerre, comme l'ont
montré force sondages d'opinion, prises de
position et manifestations massives. Du coup, Aznar
pourrait chèrement payer les
conséquences de sa servilité à
l'endroit de l'administration américaine
lors des prochaines échéances
électorales, pas plus tard que cette
année, avec les élections municipales
en mai prochain. Aussi, une accentuation de la
"lutte contre le terrorisme basque", menée
dans une sphère la plus large possible,
peut-elle être un contre feu opportun pour
tenter de regagner de la popularité.
Les
zones de non droit où déraille la
"démocratie espagnole"
Atteinte
aux libertés d'expression et d'information,
instrumentalisation de l'institution judiciaire,
offensive clairement dirigée contre le monde
culturel basque, règles juridiques non
respectées et libertés
constitutionnelles bafouées, mise au
secret des personnes interpellées et, pour
atteindre au plus abject, pratique de la torture.
Sur les dix personnes interpellées et mise
au secret, six ont déclaré avoir subi
des mauvais traitements voire des supplices dans
les locaux de la Direction Centrale de la Guardia
Civil à Madrid. Figurant parmi les quatre
personnes relâchées après 5
jours de maintien au secret et contre paiement de
cautions financières s'élevant
à un total de 78.000 euros, le directeur de
Egunkaria, Martxelo Otamendi, a donné
un témoignage saisissant de ce qu'il a
enduré entre les mains de la Guardia
Civil.
Il
y expliquait que les mauvais traitements et
tortures se pratiquent sur un mode graduel et que
les tortionnaires utilisent la métaphore
d'un voyage en chemin de fer: "Ils vous
disent que vous avez l'opportunité de
descendre dès la première gare du
parcours et qu'ainsi vous vous évitez de
plus grandes souffrances à venir".
Dès le début des interrogatoires, les
bourreaux obligent, avec force cris, insultes,
menaces et coups, la personne passée
à la question, entièrement nue et
avec un bandeau sur les yeux, à effectuer
des exercices physiques ininterrompus, des flexions
par exemple. Ensuite - et ce fut le cas pour
Martxelo Otamendi - vient le supplice de la polsa
qui consiste à mettre la tête de la
personne interrogée dans un sac en plastique
afin de la priver d'air. "Ingénument -
raconte Martxelo - je pensais que l'on pouvait
tenir 30 secondes, mais vous ne tenez pas trois
secondes avant de commencer à perdre
connaissance; on se sent partir et on se dit, je
vais raconter quelque chose pour arrêter
ça". Le directeur de Egunkaria a eu
droit à deux reprises au supplice de la
polsa.
La
perversité des tortionnaires va encore plus
loin, lorsque dans une même cellule où
se trouvent deux personnes interrogées, qui
ne se voient pas à cause du bandeau sur les
yeux et qui ont interdiction absolue de se parler,
ils font subir de mauvais traitements à l'un
et "ménagent" l'autre. Le but de ce
traitement différencié est ainsi
explicité par Martxelo Otamendi: "Ils se
livrent à cette mise en scène pour
susciter le ressentiment entre les deux personnes,
afin que vous qui subissez les tortures en veniez
à éprouver de la rancur voire
de la haine pour celui qu'il laissent relativement
en paix". Au même titre que le supplice
de la polsa, un autre procédé barbare
qui ne laisse pas de traces physiques mais provoque
une peur intense et peut occasionner des
dégâts psychologiques énormes
est celui du pistolet appliqué sur la tempe
et dont le tortionnaire presse la détente.
En entendant le "clic" on comprend que l'arme n'est
pas chargée mais la frayeur
éprouvée peut faire son uvre.
En comparaison avec ces pratiques extrêmes,
l'obligation de rester debout durant des heures, la
privation de sommeil, l'annonce de fausses
nouvelles dramatiques concernant des proches
peuvent presque paraître
bénignes...
Malgré
les menaces précises et
réitérées, Martxelo Otamendi a
dénoncé, dès sa remise en
liberté, les mauvais traitements et tortures
subies. Il a également fait savoir en quelle
estime les tortionnaires de la Guardia Civil
tenaient cette si pitoyable "démocratie
espagnole": "Lorsque je leur ai dit que
j'avais le droit de garder le silence, ils m'ont
répondu: 'en ce lieu, il n'y a pas de
démocratie qui vaille et pas plus de cette
putain (rigoureusement sic!) de Constitution'".
On ne saurait être plus clair sur les
sentiments qui prévalent dans cette
institution militaire! Cela n'a cependant pas
empêché le ministre de
l'Intérieur espagnol, Angel Acebes, de
déclarer que les accusations de Martxelo
Otamendi étaient purement et simplement des
mensonges et, qu'en conséquence, le
gouvernement espagnol envisageait de déposer
une plainte à son encontre! Si les
magistrats qui seront amenés à juger
cette affaire sont aussi indépendants du
pouvoir politique que celui qui a mené
l'offensive contre Egunkaria, la cause est
entendue d'avance... Le général
Franco, dans sa tombe, doit se dire que,
finalement, il aurait pu se faire passer pour un
démocrate!
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