|
Une
étude socio-économique de
l'université de Montréal
réalisée à partir de
données de la décennie 1991-2000
établit que lors de cette période les
neuf multinationales du médicament de
l'échantillon ont dépensé
316 milliards de dollars (autant d'euros) en frais
de marketing. Dans le même temps, elles
n'allouaient que 113 milliards de dollars pour
couvrir leurs frais de recherche et de
développement.
Dans
son livre "Patients si vous saviez"
Christian Lehmann note qu'en France, les labos
consacrent 12,2% de leurs budgets à la
promotion des médicaments et 11,2% à
la recherche-développement. On peut donc
estimer que chaque année, les labos
"investissent" près de 20.000 euros (130.000
francs) sur chaque médecin français
pour convaincre de la supériorité de
leurs produits.
John
Le Carré, ne craint pas de mettre les pieds
dans le plat lorsqu'il répond à
une interview du magazine Spectator à
propos de son dernier livre, La constance du
jardinier:
"Aurions-nous
l'idée de demander à notre
médecin généraliste, quand
il nous prescrit un médicament, s'il est
payé par la compagnie pharmaceutique pour
le prescrire? Bien sûr que non? C'est
notre enfant. Ou notre épouse. C'est
notre cur, notre rein, notre prostate. Et
Dieu merci, la plupart des médecins ont
refusé l'appât. Mais d'autres l'ont
accepté, et la conséquence, dans
le pire des cas, est que leur opinion
médicale n'est plus adaptée
à leurs patients mais à leurs
sponsors".
Christian
Lehmann dresse la liste argumentée de ces
dérives: le fluor et l'ostéporose,
les compléments de fluor encore et la carie
dentaire, la cérivastatine retirée du
marché en catastrophe alors qu'on la
donnait comme un médicament miracle dans le
traitement du cholestérol, certains autres
produits d'apparence banale comme des
comprimés contre le rhume aux effets
potentiellement dangereux...
Il
montre que l'intérêt financier des
laboratoires, leur volonté de satisfaire les
"besoins immédiats" de patients
considérés comme des "consommateurs"
de gélules passent avant le souci de
santé publique.
Mais
le livre de Christian Lehmann, s'il s'appuie sur
une documentation impressionnante est avant tout le
témoignage d'un médecin
généraliste qui exerce depuis plus de
quinze ans dans la banlieue de Paris. Son
ouvrage se présente comme la "journée
particulière" d'un toubib et constitue une
véritable immersion dans ce monde de
l'écoute et de la décision. Le
lecteur se retrouve dans la position non du voyeur
mais du stagiaire. Il prend la mesure des pressions
exercées par Big Pharma, le pendant
médicamenteux du Big Brother des
médias, mais surtout, et c'est ce qui fait
tout l'intérêt de ce livre, le lecteur
fait la connaissance des cette trentaine de
personnes journalière à la
santé chancelante, à la vie à
fleur de nerf, à l'angoisse envahissante,
qui appellent à l'aide un frère
humain.
Avec
l'aimable autorisation de l'auteur et des
éditions Robert Laffont, amnistia.net
vous en présente quelques bonnes
feuilles.
|
|
Ramon
Le
père Augustin finit une messe.
Le
son de l'orgue se mêle au grognement des
cordages tirant sur les amarres du
bateau-église. J'avance dans les entrailles
de la péniche, sur les traces d'un passeur
mutique qui semble avoir attendu mon arrivée
pendant des heures sur le ponton balayé par
un vent glacial.
Que
suis-je venu faire ici, moi qui ne crois plus en
rien? C'est la faute d'Augustin, qui m'a
agrippé par le bras, un soir, au sortir d'un
débat sur la prévention du sida, et
m'a parlé de sa péniche, de ses
protégés, jeunes hommes
récupérés sur le trottoir
parisien, familles jetées sur les routes
d'Europe centrale par l'effondrement de l'utopie
soviétique. J'ai accepté d'y faire un
tour de temps à autre, traitant des
pneumonies, des ulcères, des saignements
divers, tout un cortège d'horreurs
liées à la détresse et au
dénuement. J'y vais à reculons, mais
j'y vais pour lui rendre service, parce qu'il
émane de lui quelque chose qui me rappelle
le pasteur de mon enfance, une foi en l'homme
tenace, obstinée, que je ne me sens pas le
cur de décevoir, quand bien même
sa bonté m'irrite, me tourmente. Ce
soir-là, il a insisté:
"Il
faut que tu viennes. Ramon est brésilien, en
situation irrégulière, transsexuel,
sidéen...
- Tu veux quoi, un miracle?"
Il
ne s'offusque pas de mes saillies. Il sait que pour
maintenir la distance nécessaire, il m'est
nécessaire de feindre le cynisme.
Le
passeur m'amène devant Ramon. La chambre est
sombre, la fumée de cigarette rend
l'atmosphère étouffante. Ramon me
salue d'un gracieux signe de tête, comme une
dame du monde recevant un galant dans son
boudoir.
Elle
est vêtue d'un peignoir, de babouches
affriolantes qui ont connu des jours meilleurs.
Pendant l'examen, elle parle pour détendre
l'atmosphère, riant d'un rire de gorge, avec
cet accent d'Amérique du Sud si particulier,
fait pour les confidences sur l'oreiller. Puis,
tandis que je jette un il à ses
résultats d'analyse, elle se saisit d'un
vieux percolateur des années 70 et me sert
un café très serré, continue
son futile babil, se moquant d'elle-même, de
ses petites manies, de sa peur de la solitude.
J'avale le breuvage noirâtre, sans sucre,
pour ne pas la vexer, pour donner un semblant de
vraisemblance à la mascarade de
réception mondaine à laquelle elle
semble tenir, question de
dignité.
Son
dossier est épais, très épais.
Elle en comble les vides. Arrivée en France
il y a huit ans, dans les bagages d'un prestigieux
homme d'affaires qui lui a fait côtoyer un
monde de luxe et de parures sublimes jusqu'au jour
où les stigmates de la maladie son apparus,
et où elle s'est soudainement
retrouvée à la rue, sans passeport,
sans titre de séjour... Prise en charge par
différents organismes humanitaires, elle a
bénéficié des essais des
premières trithérapies, qui pendant
des années l'ont maintenue en vie
clandestine, au gré des aides
médicales et des menaces de rapatriement. Et
puis les choses se sont dégradées ces
derniers mois, très rapidement, car Ramon a
développé, l'un après l'autre,
une résistance à tous les
antirétroviraux.
Je
l'écoute d'une oreille, tout en feuilletant
son dossier, les derniers résultats
d'examens que les médecins ont glissé
dans l'enveloppe de sortie.
Un
grand silence se fait en moi, comme à chaque
fois qu'en glissant une radiographie dans le
négatoscope, en palpant machinalement un
abdomen, en ouvrant une enveloppe de
résultats sanguins, je me trouve
confronté à la mort programmée
d'un être humain. Ce moment d'absolue
solitude où m'est brutalement
révélé un secret qui ne le
restera pas longtemps, une terrible promesse qui
n'attend plus que le moment de se
concrétiser. Il reste à Ramon quatre
malheureux lymphocytes T4 par mm3. Sa charge virale
HIV, l'an dernier encore indétectable, a
littéralement explosé. Sait-elle ce
que cela signifie? Probablement, mais elle ne
laisse rien paraître, continue à jouer
cette parodie de flirt qui l'a si bien servie
toutes ces années...
Je
prends congé, maladroitement. Que lui dire?
A la prochaine?
Augustin
a voulu que je m'entretienne au moins une fois avec
elle, en prévision d'une aggravation
inévitable.
Ramon
s'excuse de m'avoir si mal reçu. Je fais
signe que ce n'est pas grave, recule dans le
couloir sombre.
"Il
y a une autre personne à voir", murmure
une voix dans le noir. Mon passeur surgit de
l'ombre pour me guider dans une autre chambre, plus
avant dans la cale du bateau.
Petru
Petru
a trente ans, mais les rigueurs de la vie dans la
riante Albanie d'Enver Hoxha lui en ont
donné vingt de plus. Il grelotte sur sa
paillasse, tousse, crache. Il a très mal
à la tête, des éblouissements.
Son auscultation ne laisse aucun doute sur la
présence d'une pneumonie. Mais il semble de
constitution robuste, son pouls, sa tension, sa
fréquence respiratoire sont
rassurants.
-
"Personne d'autre sur le bateau ne présente
les mêmes symptômes que lui?"
Mon passeur hoche la tête,
négativement.
- "Si d'autres habitants de la péniche
ont de la fièvre ou toussent comme lui, il
faudra les montrer à un médecin, moi
ou quelqu'un d'autre, d'accord?"
Je
quitte Petru, fouille dans la réserve de
médicaments du bord, recueil des dons
d'associations locales, y déniche de quoi le
remettre sur pied. Je donne quelques consignes
simples, et tandis que mon passeur administre les
premières doses d'antibiotique à
Petru, je fais demi-tour dans l'obscurité,
pas fâché d'avoir vu mon dernier
patient de la journée. J'avance à
tâtons, les yeux fixés sur le halo
lumineux tremblotant au bout de la coursive, quand
une main agrippe mon poignet. Une main pâle,
décharnée, une main aux ongles
impeccablement laqués, parée de
bagues trop larges aujourd'hui. Une main qui a
serré tant de queues dans des coince-pots
infâmes, comme aurait dit Boris Vian. Une
main en fin de course.
|