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Un toubib contre Big Pharma...


Lundi 31 mars 2003



Christian Lehmann, Patients, si vous saviez... Confessions d'un médecin généraliste. Editions Robert Laffont.

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Une étude socio-économique de l'université de Montréal réalisée à partir de données de la décennie 1991-2000 établit que lors de cette période les neuf multinationales du médicament de l'échantillon ont dépensé 316 milliards de dollars (autant d'euros) en frais de marketing. Dans le même temps, elles n'allouaient que 113 milliards de dollars pour couvrir leurs frais de recherche et de développement.

Dans son livre "Patients si vous saviez" Christian Lehmann note qu'en France, les labos consacrent 12,2% de leurs budgets à la promotion des médicaments et 11,2% à la recherche-développement. On peut donc estimer que chaque année, les labos "investissent" près de 20.000 euros (130.000 francs) sur chaque médecin français pour convaincre de la supériorité de leurs produits.

John Le Carré, ne craint pas de mettre les pieds dans le plat lorsqu'il répond à une interview du magazine Spectator à propos de son dernier livre, La constance du jardinier:

"Aurions-nous l'idée de demander à notre médecin généraliste, quand il nous prescrit un médicament, s'il est payé par la compagnie pharmaceutique pour le prescrire? Bien sûr que non? C'est notre enfant. Ou notre épouse. C'est notre cœur, notre rein, notre prostate. Et Dieu merci, la plupart des médecins ont refusé l'appât. Mais d'autres l'ont accepté, et la conséquence, dans le pire des cas, est que leur opinion médicale n'est plus adaptée à leurs patients mais à leurs sponsors".

Christian Lehmann dresse la liste argumentée de ces dérives: le fluor et l'ostéporose, les compléments de fluor encore et la carie dentaire, la cérivastatine retirée du marché en catastrophe alors qu'on la donnait comme un médicament miracle dans le traitement du cholestérol, certains autres produits d'apparence banale comme des comprimés contre le rhume aux effets potentiellement dangereux...

Il montre que l'intérêt financier des laboratoires, leur volonté de satisfaire les "besoins immédiats" de patients considérés comme des "consommateurs" de gélules passent avant le souci de santé publique.

Mais le livre de Christian Lehmann, s'il s'appuie sur une documentation impressionnante est avant tout le témoignage d'un médecin généraliste qui exerce depuis plus de quinze ans dans la banlieue de Paris. Son ouvrage se présente comme la "journée particulière" d'un toubib et constitue une véritable immersion dans ce monde de l'écoute et de la décision. Le lecteur se retrouve dans la position non du voyeur mais du stagiaire. Il prend la mesure des pressions exercées par Big Pharma, le pendant médicamenteux du Big Brother des médias, mais surtout, et c'est ce qui fait tout l'intérêt de ce livre, le lecteur fait la connaissance des cette trentaine de personnes journalière à la santé chancelante, à la vie à fleur de nerf, à l'angoisse envahissante, qui appellent à l'aide un frère humain.

Avec l'aimable autorisation de l'auteur et des éditions Robert Laffont, amnistia.net vous en présente quelques bonnes feuilles.

Ramon

Le père Augustin finit une messe.

Le son de l'orgue se mêle au grognement des cordages tirant sur les amarres du bateau-église. J'avance dans les entrailles de la péniche, sur les traces d'un passeur mutique qui semble avoir attendu mon arrivée pendant des heures sur le ponton balayé par un vent glacial.

Que suis-je venu faire ici, moi qui ne crois plus en rien? C'est la faute d'Augustin, qui m'a agrippé par le bras, un soir, au sortir d'un débat sur la prévention du sida, et m'a parlé de sa péniche, de ses protégés, jeunes hommes récupérés sur le trottoir parisien, familles jetées sur les routes d'Europe centrale par l'effondrement de l'utopie soviétique. J'ai accepté d'y faire un tour de temps à autre, traitant des pneumonies, des ulcères, des saignements divers, tout un cortège d'horreurs liées à la détresse et au dénuement. J'y vais à reculons, mais j'y vais pour lui rendre service, parce qu'il émane de lui quelque chose qui me rappelle le pasteur de mon enfance, une foi en l'homme tenace, obstinée, que je ne me sens pas le cœur de décevoir, quand bien même sa bonté m'irrite, me tourmente. Ce soir-là, il a insisté:

"Il faut que tu viennes. Ramon est brésilien, en situation irrégulière, transsexuel, sidéen...
- Tu veux quoi, un miracle?"

Il ne s'offusque pas de mes saillies. Il sait que pour maintenir la distance nécessaire, il m'est nécessaire de feindre le cynisme.

Le passeur m'amène devant Ramon. La chambre est sombre, la fumée de cigarette rend l'atmosphère étouffante. Ramon me salue d'un gracieux signe de tête, comme une dame du monde recevant un galant dans son boudoir.

Elle est vêtue d'un peignoir, de babouches affriolantes qui ont connu des jours meilleurs. Pendant l'examen, elle parle pour détendre l'atmosphère, riant d'un rire de gorge, avec cet accent d'Amérique du Sud si particulier, fait pour les confidences sur l'oreiller. Puis, tandis que je jette un œil à ses résultats d'analyse, elle se saisit d'un vieux percolateur des années 70 et me sert un café très serré, continue son futile babil, se moquant d'elle-même, de ses petites manies, de sa peur de la solitude. J'avale le breuvage noirâtre, sans sucre, pour ne pas la vexer, pour donner un semblant de vraisemblance à la mascarade de réception mondaine à laquelle elle semble tenir, question de dignité.

Son dossier est épais, très épais. Elle en comble les vides. Arrivée en France il y a huit ans, dans les bagages d'un prestigieux homme d'affaires qui lui a fait côtoyer un monde de luxe et de parures sublimes jusqu'au jour où les stigmates de la maladie son apparus, et où elle s'est soudainement retrouvée à la rue, sans passeport, sans titre de séjour... Prise en charge par différents organismes humanitaires, elle a bénéficié des essais des premières trithérapies, qui pendant des années l'ont maintenue en vie clandestine, au gré des aides médicales et des menaces de rapatriement. Et puis les choses se sont dégradées ces derniers mois, très rapidement, car Ramon a développé, l'un après l'autre, une résistance à tous les antirétroviraux.

Je l'écoute d'une oreille, tout en feuilletant son dossier, les derniers résultats d'examens que les médecins ont glissé dans l'enveloppe de sortie.

Un grand silence se fait en moi, comme à chaque fois qu'en glissant une radiographie dans le négatoscope, en palpant machinalement un abdomen, en ouvrant une enveloppe de résultats sanguins, je me trouve confronté à la mort programmée d'un être humain. Ce moment d'absolue solitude où m'est brutalement révélé un secret qui ne le restera pas longtemps, une terrible promesse qui n'attend plus que le moment de se concrétiser. Il reste à Ramon quatre malheureux lymphocytes T4 par mm3. Sa charge virale HIV, l'an dernier encore indétectable, a littéralement explosé. Sait-elle ce que cela signifie? Probablement, mais elle ne laisse rien paraître, continue à jouer cette parodie de flirt qui l'a si bien servie toutes ces années...

Je prends congé, maladroitement. Que lui dire? A la prochaine?

Augustin a voulu que je m'entretienne au moins une fois avec elle, en prévision d'une aggravation inévitable.

Ramon s'excuse de m'avoir si mal reçu. Je fais signe que ce n'est pas grave, recule dans le couloir sombre.

"Il y a une autre personne à voir", murmure une voix dans le noir. Mon passeur surgit de l'ombre pour me guider dans une autre chambre, plus avant dans la cale du bateau.

Petru

Petru a trente ans, mais les rigueurs de la vie dans la riante Albanie d'Enver Hoxha lui en ont donné vingt de plus. Il grelotte sur sa paillasse, tousse, crache. Il a très mal à la tête, des éblouissements. Son auscultation ne laisse aucun doute sur la présence d'une pneumonie. Mais il semble de constitution robuste, son pouls, sa tension, sa fréquence respiratoire sont rassurants.

- "Personne d'autre sur le bateau ne présente les mêmes symptômes que lui?"
Mon passeur hoche la tête, négativement.
- "Si d'autres habitants de la péniche ont de la fièvre ou toussent comme lui, il faudra les montrer à un médecin, moi ou quelqu'un d'autre, d'accord?"

Je quitte Petru, fouille dans la réserve de médicaments du bord, recueil des dons d'associations locales, y déniche de quoi le remettre sur pied. Je donne quelques consignes simples, et tandis que mon passeur administre les premières doses d'antibiotique à Petru, je fais demi-tour dans l'obscurité, pas fâché d'avoir vu mon dernier patient de la journée. J'avance à tâtons, les yeux fixés sur le halo lumineux tremblotant au bout de la coursive, quand une main agrippe mon poignet. Une main pâle, décharnée, une main aux ongles impeccablement laqués, parée de bagues trop larges aujourd'hui. Une main qui a serré tant de queues dans des coince-pots infâmes, comme aurait dit Boris Vian. Une main en fin de course.

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