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Alain Juppé saute sur Bordeaux
(Le retour)


Par Stéphane Lhomme

Vendredi 18 mai 2007



Stéphane Lhomme, "Alain Juppé saute sur Bordeaux (Le retour)". Illustrations de Urbs. ©2006, Editions Syllepse.


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En septembre 2006, nous avions publié, avec l'aimable autorisation des Editions Syllepse, des extraits de l'introduction du livre "Alain Juppé saute sur Bordeaux (Le retour)". ©2006, Editions Syllepse. Nous vous en proposons ici l'intégralité, qui reste toujours d'actualité.

Le 28 août 2006, les élus UMP-UDF de Bordeaux ont démissionné en bloc pour provoquer une élection municipale anticipée et permettre à Alain Juppé de récupérer "son" siège de maire de Bordeaux. Cette élection aura lieu courant octobre.
Cette manoeuvre est l'expression du mythe de la personne providentielle, sans laquelle les "gens ordinaires" seraient condamnés à la médiocrité. De plus, il est choquant que l'on puisse être à nouveau élu après avoir été condamné pour "prise illégale d'intérêt". L'auteur dénonce les fautes morales de M. Juppé et montre aussi que son bilan à Bordeaux est très négatif: arrêté anti-SDF, église attribuée aux intégristes, accueil somptueux de Vladimir Poutine, subvention à Johnny Hallyday, etc. Mais aussi: annulation par la justice de divers marchés publics dont celui du tramway, perpétuation du scandale financier sur l'eau au profit d'une multinationale… Par ailleurs, et ce n'est pas le moins important, l'auteur revient sur les dérives de M. Juppé du temps de sa vie parisienne, lorsqu'il occupait un luxueux logement qui n'avait d'HLM que le nom… et le loyer. Enfin, l'ouvrage relate la condamnation de l'ancien Premier ministre pour "prise illégale d'intérêt", et son retour à Bordeaux pour reprendre le pouvoir.

Juin 1995. Après cinquante ans de "règne" de Jacques Chaban-Delmas, Bordeaux se dote d'un nouveau maire. Et c'est Alain Juppé, pourtant élu à Paris depuis 1983, qui se parachute - il est alors Premier ministre - et s'attribue la place vacante. Il est aidé en cela par une puissante campagne d'opinion selon laquelle Bordeaux ne peut que bénéficier de l'arrivée d'une personnalité d'envergure nationale. 28 août 2006. Une cinquantaine d'élus de la majorité UMP-UDF de Bordeaux démissionne sur ordre d'Alain Juppé qui, pour la seconde fois, s'apprête à fondre sur la ville. En effet, condamné fin 2004 à un an d'inéligibilité, il a dû quitter tous ses mandats dont celui de maire de Bordeaux.

Après quelques mois d'exil doré au Québec, le voilà donc de retour, et il exige immédiatement qu'on lui rende "son" siège. Comme toujours dans ce genre de situation, il prétend qu'il ne fait que répondre à l'appel pressant de ses amis. Ainsi, dès le conseil municipal de Bordeaux du 3 juillet 2006, le député-maire intérimaire Hugues Martin, a préparé le terrain en déclarant: "Alain Juppé est un homme d'État. [...] C'est aussi un homme d'une probité unanimement reconnue. Sa remise en situation sur la scène nationale, que nous souhaitons tous, implique sa réhabilitation par le peuple.[...] Personnellement, je vois mal comment nous, Bordelais, pourrions nous passer des formidables capacités de cet homme (1)." Notons d'abord que, de notoriété publique, nombre d'élus se sont fait prier pour démissionner, pas forcément convaincus que le retour du divin chauve soit une bonne idée.

Mais l'important est ailleurs: le vibrant hommage déclamé par Hugues Martin mérite d'être soigneusement interrogé. Le bilan d'Alain Juppé, en tant que maire de Bordeaux et président de la communauté urbaine, est-il aussi flatteur que certains veulent bien le dire? La réponse est incontestablement négative: le dossier d'Alain Juppé ne résiste que quelques secondes à une étude attentive, tant sur le plan des faits que sur celui de la morale.

Probité?

D'ailleurs, on s'étonnera d'entendre ainsi parler de "probité unanimement reconnue" concernant un repris de justice. Mais il est vrai que le condamné Alain Juppé est pratiquement devenu innocent. Oh, certes, pas tout à fait: il a bien été condamné, le 1er décembre 2004, à quatorze mois de prison avec sursis et une peine complémentaire d'un an d'inéligibilité. Bien que l'ayant reconnu coupable de "prise illégale d'intérêt", dans l'affaire des emplois fictifs de la ville de Paris, la cour d'appel de Versailles a été d'une surprenante clémence: en première instance, le 30 janvier 2004, le tribunal correctionnel de Nanterre avait, lui, prononcé une peine de dix-huit mois de prison avec sursis et surtout une inéligibilité de dix ans. C'était à coup sûr la fin de la carrière politique de l'ancien Premier ministre qui, contrairement à ce qu'il avait annoncé avec fracas, se dépêcha de faire appel, avec le succès que l'on connaît. Incroyable retournement de situation: du fait de ce second jugement, nettement moins sévère que le premier, Alain Juppé a alors été présenté comme quasiment blanchi. C'est tout juste si la faible condamnation qui l'a frappé n'a pas été considérée comme une véritable injustice.

Pourtant, les faits sont là: secrétaire général du RPR de 1988 à 1995, et adjoint aux finances à la mairie de Paris de 1983 à 1995 sous la mandature de Jacques Chirac, Alain Juppé a été reconnu coupable d'avoir couvert sept emplois fictifs, financés par la Ville de Paris alors que les personnes ainsi salariées travaillaient en réalité pour le RPR. Les attendus du jugement de première instance sont explicites: "La nature des faits commis est insupportable au corps social comme contraire à la volonté générale exprimée par la loi" et, "agissant ainsi, M. Juppé a, alors qu'il était investi d'un mandat électif public, trompé la confiance du peuple souverain (2)."

Réhabilitation ou blanchiment de "bilan sale"?

Quelque temps après ce jugement dépourvu de la moindre ambiguïté, Alain Juppé a donc quitté tous ses mandats... mais a néanmoins fait appel, tout en précisant qu'il ne reviendrait pas sur ces démissions même en cas de relaxe en seconde instance. Promesse que, une fois de plus, il n'a pas tenue. Rien de surprenant pour qui se souvient que, avant son procès en appel, le maire de Bordeaux avait fait une première tentative de blanchiment: "La mairie de Paris a indiqué jeudi avoir reçu de la part des avocats d'Alain Juppé une proposition de remboursement de 1,2 million d'euros dans l'affaire des emplois fictifs", écrivait l'AFP le 10 juin 2004 dans une dépêche citant le Canard enchaîné et précisant "selon l'hebdomadaire satirique, M. Juppé demandait à l'Hôtel de Ville, en échange de ce remboursement, de se désister de sa constitution de partie civile". Si la Mairie de Paris avait accepté cette étrange proposition, l'avenir politique du maire de Bordeaux se serait miraculeusement éclairci.

Il restait alors à Alain Juppé une option déjà vue ailleurs, par exemple avec les époux Balkany (RPR/UMP) à Levallois-Perret ou Jacques Mellick (PS) à Béthune: bien que pris "la main dans le sac", le condamné se fait passer pour une victime, injustement frappée, il s'offre une (petite) traversée du désert, prépare habilement l'opinion à son grand retour et obtient son blanchiment par l'intermédiaire du suffrage universel.

Une traversée du désert... dans la neige!

Il est vrai que l'électeur n'est pas toujours très sérieux: il lui arrive d'apprécier les destinées romanesques, les méchants devenus gentils. Encore faut-il agir avec tact pour accréditer la thèse d'une telle évolution. Ce n'est pas gagné pour Alain Juppé qui tente désespérément d'arrondir une personnalité qu'il a lui-même marquée au fer rouge, le 6 juillet 1995, en direct dans le journal télévisé de 20 heures, par une expression restée célèbre: "Je reste droit dans mes bottes". Toujours est-il qu'Alain Juppé, fin 2004, démissionne de tous ses mandats (pour éviter d'en être démis de force par la justice) et s'envole pour le Québec. La traversée du désert se fera donc... dans la neige! Fin 2005, venu se réchauffer quelques jours à Bordeaux, M. Juppé en profite pour se réinscrire sur les listes électorales: il a déjà purgé son année d'inéligibilité. Mais les législatives sont prévues pour juin 2007 et les municipales pour mars 2008: c'est bien beau d'être à nouveau éligible, encore faudrait-il qu'il y ait des élections!

Démission collective

La solution à l'empressement de l'ancien Premier ministre se présente le 28 août 2006: la majorité UMP-UDF se saborde par une affligeante démission collective, ouvrant la porte à une municipale anticipée. Traités comme de véritables pions, les élus baissent la tête, abandonnent toute dignité et se plient au bon vouloir du divin chauve. Le député-maire intérimaire, Hugues Martin, commençait pourtant à se plaire en numéro un, après des décennies dans l'ombre de Chaban Delmas puis de Juppé... Ce dernier va donc se présenter à nouveau devant les électeurs et, pour de nombreux observateurs de la vie politique, sa victoire ne fait aucun doute. D'autant que, par une puissante campagne d'opinion, les amis d'Alain Juppé entendent imposer l'idée que son action à la mairie, entre 1995 et 2004, est une grande réussite, frôlant la perfection. Nous estimons au contraire que le bilan de M. Juppé est accablant, plombé par des affaires ou des décisions moralement injustifiables. Le temps qui passe étant un atout pour ceux qui, tel Juppé, veulent blanchir leur passé, nous nous proposons de rafraîchir un peu la mémoire de chacun.

Tramway et quais: pas vraiment un succès

Pourtant, les zélateurs du "meilleur d'entre nous (3)" s'appuient sur deux réalisations emblématiques, supposées emporter l'adhésion générale des Bordelais: la mise en service du tramway et la réhabilitation des quais. D'abord, il ne faudrait pas oublier que de très nombreuses métropoles, de par le monde, ont un tramway depuis fort longtemps. En France, il y a plus de vingt ans que des villes comme Nantes et Saint-Étienne ont... montré la voie. À Bordeaux, avec l'argent de ses concitoyens, Juppé n'a somme toute fait que remettre Bordeaux dans la norme. La belle affaire. D'autant que le retard accumulé est le fait de son équipe municipale, en grande partie déjà présente sous Chaban-Delmas, en particulier le maire intérimaire Hugues Martin. De plus, nous le verrons, M. Juppé a commis plusieurs lourdes erreurs sur le dossier du tramway. La réhabilitation des quais, et de plusieurs places bordelaises est elle aussi fort discutable. Par endroits, Bordeaux ressemble désormais plus à un reg (un désert de cailloux) qu'à une ville! Avec le réchauffement climatique et les canicules de plus en plus fréquentes, traverser la place de la Victoire en plein soleil ressemble parfois à une épopée digne de Laurence d'Arabie...

Un malsain "donnant-donnant"

Mais là n'est pas l'essentiel: quand bien même un certain nombre d'actions du maire Alain Juppé seraient de grandes réussites, cela ne lui donnait pas le droit, dans une sorte de "donnant-donnant" malsain, de prendre des décisions moralement injustifiables, en particulier sur le plan des libertés publiques. Petite revue de détail: signature à l'encontre des SDF d'un arrêté "antibivouac" qui sera finalement cassé par la justice; attribution illégale d'une église du centre-ville à des catholiques intégristes; relogement tardif de familles gitanes touchées par le saturnisme dans un bidonville, le Village andalou, propriété de la ville (!); accueil fastueux à Bordeaux du criminel Poutine; subvention à Johnny Hallyday; expulsion des populations modestes dans le cadre d'opérations de "rénovation urbaine", etc.

L'homme "non providentiel" de Bordeaux

Par ailleurs, contrairement à une idée habilement mais indûment répandue par les supporters d'Alain Juppé, la "stature nationale" de ce dernier n'a été d'aucune utilité sur divers dossiers qui nécessitaient de la poigne ou, du moins, un soupçon d'autorité ou, a minima, un brin d'expérience.

Bien au contraire, le supposé "homme providentiel" s'est fait berner par le Port autonome lors du transfert des quais à la communauté urbaine de Bordeaux (CUB); des attributions de marchés publics ont été annulées par la justice, en particulier concernant le dossier emblématique du tramway; sur les affaires fondamentales de l'eau et de l'assainissement, Alain Juppé n'a pas rectifié les lourdes erreurs de son prédécesseur, et il les a même perpétuées. Enfin, il faut bien revenir sur quelques dossiers qui ne sont pas liés à l'action municipale d'Alain Juppé mais qui sont eux aussi tout à fait édifiants: les fameuses "affaires" dans lesquelles l'ancien bras droit de Chirac a été impliqué et pour lesquelles il a été si peu puni. Sans oublier les logements (HLM pour les loyers, mais luxueux dans les faits) occupés à Paris par M. Juppé et des membres de sa famille. Nous verrons que la protection de l'environnement reste un thème totalement ignoré par l'ancien premier ministre. Il sera aussi question du rôle joué par Juppé lors du passage du nuage de Tchernobyl sur la France. Et, bien que le "divin chauve" reste étonnamment actif, nous tenterons de l'envoyer à la retraite... en nous penchant sur la façon dont il a sauvegardé ses droits acquis, au moment même où ceux des citoyens ordinaires étaient remis en cause...

Un retour orchestré en haut lieu

Bien entendu, le retour à Bordeaux d'Alain Juppé ne saurait être une affaire purement locale. La (re)prise de la mairie de la cinquième ville de France est aussi - surtout? - la remise en selle d'un des derniers "poids lourds" du mouvement gaulliste. Profitant de l'exil de l'ancien Premier ministre, Nicolas Sarkozy a pris les rênes de l'UMP, et ce malgré l'opposition du président de la République Jacques Chirac. Or, Sarkozy, ce n'est plus du gaullisme, c'est du libéralisme dur à la sauce Thatcher. Et, après l'UMP, c'est carrément la place du chef de l'État que vise le petit Nicolas. Cette perspective étant insupportable pour la vieille garde gaulliste, elle tente de se réorganiser. Dominique de Villepin, Premier ministre depuis le 31 mai 2005, occupe un poste stratégique mais semble mal placé pour la course à l'Élysée. Le Président en personne laisse entendre qu'il pourrait se présenter pour un dernier mandat, mais son âge pose problème. Reste Alain Juppé. Personne ne sait encore quel rôle il pourrait jouer mais, de toute évidence, il devrait être utile. Il apparaît donc nécessaire qu'il soit au plus vite remis en selle.

Bordeaux, simple marchepied du Juppé?

Les élections législatives étant désormais trop proches (juin 2007) pour qu'une partielle à Bordeaux puisse être organisée, il reste la mairie de Bordeaux. Par "chance", sous prétexte de désengorger un calendrier électoral 2007 fort chargé, les élections municipales ont été repoussées de 2007 à mars 2008. Ce report pourrait même avoir été organisé spécialement pour permettre le retour d'Alain Juppé à la mairie de Bordeaux: en effet, on entend déjà dire que, une fois l'opération réalisée, la date des élections municipales sera ramenée à 2007! La France fait définitivement partie de la liste des "républiques bananière". En résumé, la remise en selle d'Alain Juppé est exigée par le camp gaulliste, regroupé autour du président de la République. Pour cela, toute question d'éthique et de morale est bien entendu écartée, et le bilan local de l'ancien maire et président de la communauté urbaine est magnifié, nettoyé, blanchi. Pourtant, longue est la liste des "dossiers noirs" d'Alain Juppé. Les Bordelais doivent s'en souvenir et ne pas se laisser abuser par les éblouissants feux d'artifice dont la mairie de Bordeaux les gratifie abondamment sur fonds publics Vœu pieux? C'est hélas fort possible. Nous l'avons dit, l'électeur n'est pas toujours très sérieux. Raison de plus pour lui rappeler quelques vérités...

Bordeaux, vendredi 1er septembre 2006.


Notes
- 1. Sud-Ouest, "Hugues Martin signe son épitaphe", mardi 4 juillet 2006.
- 2.
www.rfi.fr/actufr/articles/049/article_26255.asp
- 3. C'est ainsi que le président de la République Jacques Chirac a un jour désigné Alain Juppé















L'intégralité de introduction du livre "Alain Juppé saute sur Bordeaux (Le retour)" a été publiée dans notre journal Les Enquêtes interdites n°75 de septembre 2006 (format PDF).
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