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Pays Basque: des électeurs indépendantistes ont pris leur indépendance

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"Lettre du Pays Basque"


Analyse, par Allande Socarros, journaliste basque

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Mardi 19 juin 2001


"C
es élections n'ont pas constitué un référendum pour ou contre la lutte armée. S'il y a eu faute quelque part, elle incombe à ceux qui ont transféré leur vote (habituel - NDLR) en faveur de EH (Euskal Herritarrok) vers EAJ-EA (la coalition formée par les nationalistes démocrates-chrétiens et socio-démocrates - NDLR). La lutte armée a, certes, des incidences, favorables ou défavorables. Par exemple, elle est comptable du renforcement du vote abertzale (...)" Ceux qui s'expriment de manière aussi péremptoire, ce sont les porte-parole de ETA, dans un long entretien publié dans les éditions du 7 juin des quotidiens EGUNKARIA et GARA. Un formidable exercice de dialectique politique emberlificoté qui, non seulement, ne laisse pas la moindre place à l'apparence d'un début de soupçon d'auto-critique mais qui, en plus, renverse les responsabilités d'un échec électoral cuisant et sans précédent de la gauche abertzale inféodé à l'organisation clandestine.

Rappelons le contexte dans lequel il convient de replacer les propos rapporté ci-dessus. Le 13 mai dernier ont eu lieu les élections au Parlement (Eusko Legebiltzarra) de la Communauté Autonome Basque qui regroupe 3 des 7 provinces historiques du Pays Basque, à savoir Araba, Bizkaia et Gipuzkoa. Sur les 1.786.336 électeurs inscrits sur les listes électorales de la communauté autonome, 79,9% sont allés voter, soit 9% de plus que lors du précédent scrutin de 1998. Une participation sans précédent qui démontre à tous le moins que les Basques des trois provinces en question ont mesuré les enjeux de ces élections qui, pour la première fois depuis l'avènement de l'autonomie, il y a 20 ans, risquaient de modifier profondément le panorama politique en faisant accéder au pouvoir les forces espagnolistes.

Pacte madrilène contre la volonté d'émancipation des basques

Il n'en a rien été, au grand dam du Partido Popular (PP) au pouvoir à Madrid et de son candidat au poste de Lehendakari (Président) de la Communauté Autonome Basque, Jaime Mayor Oreja, récemment encore ministre de l'Intérieur du gouvernement de José Maria Aznar. Cet ennemi juré des droits historiques du peuple basque - en tout premier lieu celui à l'autodétermination - se voyait déjà à la tête de l'autonomie la plus avancée (si l'on excepte la Catalogne) de l'Etat espagnol. Son programme consistait tout bonnement à rogner le plus possible tout ce qui fait la particularité nationale basque dans la communauté des 3 provinces, à savoir le caractère officiel - encore qu'appliqué de manière parfois très timoré - de la langue basque (euskara), les pouvoirs législatifs de Eusko Legebiltzarra, les attributs de la Police autonome (Ertzaintza) ou encore l'autonomie fiscale très poussée. Le but étant de faire rentrer la Communauté Autonome Basque à majorité sociale et électorale abertzale dans le moule des autonomies à moindre identité culturelle qui composent l'Etat espagnol post-franquiste.

La succursale basque du Partido Socialista Obrero Espagnol (PSOE), c'est à dire le PSE-EE, partageait - partage toujours - peu ou prou les mêmes objectifs que le PP, concernant la mise au pas de l'irrédentisme national basque et c'est bien la raison pour laquelle ces deux formations que l'on pourrait penser politiquement antagonistes ont signés le 12 décembre 2000 un pacte formellement destiné à lutter de concert contre ETA mais qui est aussi (surtout?) une machine de guerre contre la revendication indépendantiste basque.

Dans la logique de ce pacte, pas si contre-nature qu'on pourrait le penser de prime abord, il est presque certain que le PP et le PSE-EE allait signer un accord pour gouverner ensemble dans la Communauté Autonome Basque... si les résultats électoraux leur avaient donné la majorité relative sinon absolue au sein de Eusko Legebiltzarra. Précisons que le Parlement autonome qui permet de constituer le gouvernement basque (Eusko Jaurlaritza) est composé de 75 parlementaires (25 pour chacune des trois provinces) et que, par conséquent, le seuil de majorité absolue est de 38 députés. C'est la formation politique obtenant le plus grand nombre d'élus qui a - légitimement - l'initiative de former une coalition majoritaire assurant une assise au gouvernement autonome basque.

Les abertzale qui rient et les abertzale qui pleurent

Pour les alliés de fait PP / PSE-EE, la sanction électorale du 13 mai 2001 constituera un échec historique cinglant et une nouvelle constatation que, décidément, le Pays Basque, celui tout du moins des trois provinces d'Araba, Bizkaia et Gipuzkoa, continue à affirmer une volonté inflexible de s'affranchir de la tutelle de Madrid. Preuve en est le score sans précédent obtenu par la coalition formée par les nationalistes démocrates-chrétiens de Eusko Alderdi Jeltzalea (EAJ - Parti Nationaliste Basque) et les socio-démocrates de Eusko Alkartasuna (EA - Solidarité Basque) qui a recueilli 599.746 voix soit 42,7% des suffrages exprimés et se retrouve, de ce fait, avec 33 parlementaires sur les 75 qui composent Eusko Legebiltzarra.

Pour saisir la juste mesure de l'écrasante victoire des nationalistes de centre-droit / centre-gauche, il convient de savoir qu'ils ont gagné 140.789 voix par rapport à leurs résultats des élections de 1998 où ils se présentaient chacun de leur coté. Avec 33 parlementaires, EAJ/EA dispose d'une majorité certes relative mais suffisante quand même pour prendre l'ascendant sur les partis espagnolistes, du fait que le PP avec 19 élus (323.918 voix) et le PSE-EE avec 13 élus (250.919 voix) totalisent à eux deux 32 parlementaires. EAJ-EA gagnent 6 élus par rapport à 1998 et aussi bien le PP que le PSE-EE en perdent chacun un. Ezker-Batua- Izquierda-Unida (EB-IU), formation politique qui regroupe des ex-communistes et des militants de ce que l'on peut qualifier de gauche alternative, recueille quand à elle 78.448 voix (5,5%), soit 7344 suffrages de plus qu'en 1998 et est représenté dorénavant par 3 élus, un dans chaque province.

Le grand perdant de ces élections au Parlement autonome est, sans conteste, Euskal Herritarrok (EH- Citoyens Basques) dont la "proximité politique" avec ETA relève de l'euphémisme. La formation politique abertzale de gauche recueille 142.784 voix (10,1%), soit 81.217 de moins qu'aux élections de 1998! Avec de telles pertes, EH se retrouve très exactement avec moitié moins de parlementaires au sein de Eusko Legebiltzarra (7 au lieu de 14). Le soir même de ces résultats électoraux calamiteux, EH, par la voix de son porte-parole, expert és-langue de bois, Arnaldo Otegi commettait une analyse politique où la mauvaise foi le disputait à l'effronterie.

Des électeurs indépendantistes qui ont pris leur indépendance

Pour EH, "c' est la peur (de la victoire du PP et de Mayor Oreja, s'entend) et la politique des blocs qui ont fait obtenir à (la coalition) EAJ-EA des centaines de millier de votes indépendantistes". En effet, toujours selon Otegi, "les électeurs indépendantistes ont utilisé leur voix pour faire face à l' espagnolisme" car "les gens n'ont pas voté dans une perspective de souveraineté et de paix mais par souci d' efficacité, pour faire face à Mayor Oreja". Autrement dit, pour EH, perdre plus de 80.000 voix et la moitié de ses parlementaires, ce n'est absolument pas une défaite de ses thèses radicales et de son adhésion inconditionnelle à la stratégie de la rupture de son mentor ETA. Ce n'est que la mauvaise réaction de son électorat qui a voulu voter utile.

Partant de ce postulat, il ne faut pas s'étonner si EH considère quasiment que les dizaines de milliers de voix qui l'ont déserté sont justes prêtées à EAJ-EA comme le laissent entendre la phrase où Arnaldo Otegi déclare avec aplomb: "nous demandons à EAJ-EA d'agir de manière responsable et de mettre ces votes indépendantistes au service de la volonté de souveraineté, de paix et de construction nationale". Et d'ajouter enfin: "pour notre part nous sommes disposés (à les aider, s'entend) à construire un Etat indépendant basque au sein de l'Europe". Sauf que cette perspective légitime et normale en soi pour n'importe quel abertzale, mais présenté par EH comme une exigence immédiate et sans nuance aucune n'est en conformité, dans l'état actuel de la conscience nationale et de la réalité socio-politique de l'ensemble des Basques, qu'avec une majorité électorale abertzale dans seulement 2 provinces - Bizkaia et Gipuzkoa - sur 7... Et encore, en considérant comme acquis que tous les votes exprimés à l'endroit de EAJ-EA, voire même de EH sont des "suffrages indépendantistes", selon la formulation EH, ce qui n'est peut-être pas si évident que cela!

Le concept uniformisateur de la "construction nationale"

Mais pour le bloc EH - ETA, ces considérations de simple bon sens, qui ne remettent cependant pas en question le droit à l'autodétermination et l'aspiration à un Pays Basque souverain, relèvent de la broutille. Dans ce monde de certitudes absolues, celle en particulier d'avoir raison contre tous les autres, le leitmotiv actuel, c'est la "construction nationale". Selon ce principe, érigé en vérité suprême, le Pays Basque est un et, en conséquence, toute réflexion et action politique doit être subordonné à ce raisonnement. C'est du pur sophisme, de l'aberration totale, mais le but n'est pas tant de traduire dans l'immédiat cette incantation en réalité concrète que de tenter de regrouper la gauche abertzale du Pays Basque en son ensemble dans une structure aujourd'hui dénommée Batasuna (Unité) afin de s'assurer que cette force politique soit un relais fidèle et sans dissonances de la stratégie de la rupture.

Cette volonté de contrôle hégémonique qui a toujours été une constante dans le parcours historique de ETA apparaît très clairement dans ce propos de l'entretien publié par EGUNKARIA et GARA: "on ne peut différencier le droit à l'autodétermination et son application dans chacun des territoires (provinces) sans semer les mauvaises graines de nouveaux conflits". Autrement dit, pour ETA, peut importe que la conscience nationale soit à des niveaux différents ici et là, seul doit compter le fait que le Pays Basque soit pris en tant qu'entité uniforme. Ce cadre uniformisateur ayant, bien évidemment, pour finalité de favoriser la propagation des conceptions politiques qui agréent à l'organisation clandestine. Des concepts qui ne lassent pas d'inquiéter quand le vernis des termes passe-partout comme "alternative démocratique" se craquelle et laisse apparaître l'idéologie totalitaire.

ETA défend la liberté d'expression... en éliminant les journalistes!

Ainsi, s'agissant des journalistes ou autre personnel d'organes de presse visés par leurs attentats, certains y ayant laissé leur vie, les porte-parole de ETA précisent, toujours dans l'interview en question: "à notre sens, en agissant contre les journalistes mercenaires ou les médias qui soutiennent l' oppression subie par le peuple basque, l'espace de la liberté d'expression s'élargit; la liberté d'expression est encore aujourd'hui un droit à conquérir (...)". Il est difficile de faire plus cynique, de produire argumentation plus perverse mais, néanmoins, ETA en rajoute: "ces mercenaires déguisés en journalistes sont au service de l'Etat (espagnol) et des forces policières étrangères, ils marchent main dans la main avec eux, ils ne respectent pas la déontologie journalistique, ils favorisent la guerre; il n'est que de lire les éditoriaux du CORREO ESPAÑOL et du DIARIO VASCO (deux quotidiens publiés dans la communauté autonome - NDLR) pour voir quel rôle jouent ces médias en Pays Basque; ceux là ne veulent pas de la paix (...)".

Entendre une organisation armée qui tue des journalistes évoquer "la déontologie journalistique" pour se justifier de l'injustifiable... cela dépasse l'entendement! Certes, les organes de presse cités par les censeurs de mort ne sont pas favorables au droit à l'autodétermination du Pays Basque; certes, on peut aller jusqu' à dire qu'ils avalisent les agressions du pouvoir étatique espagnol et de leur relais en Pays Basque... mais ceci ne légitime en rien de les faire taire à coup de pistolet, par une bombe placé sous une voiture ou par l'envoi d'un colis piégé. ETA s'arroge le droit de déterminer ce qui est acceptable de dire, de sanctionner ce qui n'a pas l'heur de lui plaire et prétend en plus défendre la liberté d' expression! L'"alternative démocratique" que l'organisation se targue de promouvoir a de sinistres airs de dictature de la pensée et ne donne pas envie d' aller y voir.

Continuer à agir en homme libre, en journaliste, en abertzale

Celui qui écrit les présentes lignes s'enorgueillit d'être journaliste et est fier de se dire abertzale. Mais, être abertzale, à mon sens, est totalement incompatible avec des conceptions et des agissements liberticides. Etre abertzale veut dire, pour moi, non seulement respecter des idées et des choix différents, même s'ils sont aux antipodes des miens mais, en plus, concevoir une société où la pratique de la liberté d'expression sera la plus aboutie possible, où les seules limites qui pourraient y être fixés consisteraient en l'énoncé des idéologies réellement inacceptables comme le racisme. En appeler au meurtre, à la loi du talion, défendre l'indéfendable comme, par exemple, le négationnisme ou les théories eugénistes, argumenter par l'injure, manier le mensonge sont aussi, à des degrés différents, des garde-fous que la liberté d'expression ne saurait permettre de dépasser.

Je n'ai pas la prétention - loin de moi cette idée - de faire oeuvre d'originalité en formulant ces concepts. Ce qui peut paraître une évidence manifeste n'est pourtant pas si vrai que ça dans ce Pays Basque cher à mon coeur. La peur de dire ce qui pourrait déplaire aux concepteurs de la pensée unique et à leurs prosélytes, le repli sur une attitude de profil bas, le souci de la tranquillité, tout ce qui peut conduire à la lâcheté ordinaire, participer d'une conspiration du silence, a tendance aujourd'hui, je le ressens ainsi en tous les cas, à s'accroître dans le corps social en Pays Basque nord. Quand la liberté de penser, de dire, d'écrire, se restreint par l'autocensure, les porte-plume des porte-flingue disposent d' autant de champ libre en plus. Après un libelle anonyme - cela va de soi - dans l'organe interne d'ETA, mes modestes réflexions sur amnistia.net ont eut droit à une attaque en règle, signée toutefois celle-là, dans un quotidien basque auquel je ne ferai pas le cadeau d' une publicité. Connaissant les précédents de ce type et ce qui a pu être leurs suites, je prends toutes précautions utiles. La conscience du danger ne me fera cependant pas renoncer à continuer d'agir en homme libre, en journaliste et en abertzale.

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