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Analyse ETA et le pouvoir espagnol: partenaires dans la politique du pire

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"Lettre du Pays Basque"


Par Allande Socarros,
journaliste basque

Lundi 26 février 2001


L
a dramatisation de la situation politique en Pays Basque a connu une brusque accélération en cette fin du mois de février. Cela n'est sans doute pas sans rapport avec la décision annoncée par le président du gouvernement (Lehendakari) de la Communauté Autonome Basque, Juan Jose Ibarretxe, de convoquer les élections au Parlement (Eusko Legebiltzarra) des trois provinces autonomes basques (Araba, Bizkaia, Gipuzkoa) pour le 13 mai prochain, soit un an avant l'échéance normale. Il faut dire que la posture du gouvernement basque (Eusko Jaurlaritza) devenait de jour en jour plus difficile à tenir, car depuis que les 11 élus de la coalition Euskal Herritarrok (EH), proches des positions politiques de ETA avaient décidé (il n'est pas sûr qu'on leur ait vraiment donné le choix...) de quitter le Parlement basque, l'alliance gouvernementale entre le Parti Nationaliste Basque (EAJ-PNV - démocrates chrétiens) et Eusko Alkartasuna (EA - sociaux démocrates) était minoritaire face à la collusion des partis espagnols : conservateurs du Partido Popular (PP), socialistes décolorés du PSE-EE et curiosité locale de Unidad Alavesa (UA) dont le credo est quelque chose comme de défendre la spécificité de la province de Araba au sein de la très sainte Espagne...

Hypocrisie et cynisme

Sitôt l'annonce des élections anticipées faites, ETA est entré en campagne avec un attentat massacre à la voiture piégée, le 22 février près de la gare de Martutene à Donostia (Saint Sébastien). Massacre est bien le terme qui convient car la désintégration du véhicule a fauché 6 personnes qui venaient de descendre d'un train, dont la cible elle-même, un modeste conseiller municipal socialiste de la ville de Ordizia (Gipuzkoa). Pour attenter à la vie d'un personnage aussi important (!), ETA n'a pas hésité à sacrifier un groupe de personnes qui n'avaient que le tort d'être sorties de la gare de Martutene en sa compagnie. Résultat du "jeu" de massacre : 2 ouvriers de l'entreprise Elektra, située près du lieu de l'attentat, tués, deux autres très gravement blessées ainsi que le conseiller municipal socialiste Iñaki Dubreuil Txurruka et une sixième personne.

L'attentat a suscité une émotion considérable au sein de la population du Pays Basque qui se rend compte, plus ou moins consciemment, que ce qui se passe depuis déjà quelque temps dépasse toutes les limites de l'entendement et confine à la pure folie. Les condamnations de ce qu'il faut bien appeler un attentat aveugle - bien que le militant qui a appuyé sur le bouton voyait sans doute ce que son geste allait entraîner - se sont succédé, de même que les actions de protestations. Le propos n'est pas ici d'en rendre compte mais de mettre en parallèle les prises de positions et attitudes des deux extrêmes qui se nourrissent l'un l'autre de cette situation tragique : les blocs antagonistes PP - PSOE et ETA - EH. Sans craindre une schématisation à outrance, on peut dire que ces ennemis jurés partagent en commun une hypocrisie et un cynisme à toute épreuve. Hypocrisie et cynisme des responsables à tous niveaux du PP et du PSOE qui viennent verser des larmes de crocodiles sur les cercueils des victimes de ETA et condamner, la bouche en coeur, le terrorisme, qui paradent dans les manifestations pour défendre la démocratie alors que toute leur politique consiste à faire le lit de l'extrémisme. L'un, le Partido Popular au pouvoir à Madrid, a sciemment saboté, par son immobilisme et ses actions provocatrices, l'espoir à la fois immense et ténu suscité par la trêve décrétée par ETA. Objectif atteint: ETA a rompu la trêve qui lui a surtout servi à réorganiser ses commandos, reconstruire ses infrastructures et renouveler ses stocks d'armes, munitions et explosifs.

Entre le marteau et l'enclume

Le PP est satisfait: il a besoin de l'épouvantail ETA pour conforter son pouvoir et étendre son influence dans les régions ou les nationalismes contestent et affaiblissent l'autorité de Madrid. ETA est content: il a besoin d'un adversaire totalement borné comme le PP pour conforter sa stratégie de la rupture dont le message est, peu ou prou, celui-ci: "il n'y a rien à attendre de Madrid; seul le rapport de force radical permettra d'arracher l'indépendance qui est la seule garantie de la liberté du peuple basque; il faut arriver, coûte que coûte, à imposer à Madrid et à Paris une nouvelle perspective politique qui reconnaisse le Pays Basque dans toute sa sphère géopolitique - les trois provinces de la Communauté Autonome Basque, La Communauté Forale de Navarre et le Pays Basque Nord qui pourrait se voir attribuer un statut de département - et qui proclame et garantisse le droit à l'autodétermination pour l'ensemble des basques".

Le propos est certes quelque peu simpliste et néglige allégrement les différences notables de conscience politique nationale entre les diverses entités basques, mais, peu importe : ce qui est recherché, c'est de flatter le radicalisme chimérique des inconditionnels de la lutte sans concession, de ceux qui vivent le nationalisme dans un monde clos nourri de la certitude d'avoir raison contre tous les autres, de cette masse, ô combien malléable, de jeunes dont la culture politique est inversement proportionnelle à leur intransigeance, de ce monde des prisonniers politiques et de leur entourage pris entre le marteau de ETA et l'enclume de Madrid et au sein duquel le culte du martyr remplace la réflexion et le débat.

Hypocrisie et cynisme du PSOE, longtemps au pouvoir à Madrid et dont le parcours gouvernemental restera à jamais entaché du terrorisme d'Etat mené dans les années 80 au travers des attentats criminels des mercenaires du GAL qui visaient le monde des militants de ETA réfugiés en Pays Basque Nord. Bilan : quarante attentats, 27 morts et une trentaine de blessés, dont certains totalement étrangers au contentieux politique basque, et la certitude que non seulement l'administration d'Etat espagnole mais aussi des fonctionnaires de police et de justice français ont pris activement ou passivement part à une pratique qu'ils se permettent de condamner pour le camp d'en face. Outre ce terrorisme d´Etat, le PSOE, par ses scandales politico-financiers, a grandement contribué à ouvrir les portes du pouvoir au PP, où grouillent les héritiers de Franco, les nostalgiques du régime dictatorial du Caudillo qui se parent aujourd'hui - faute de pouvoir faire autrement - des oripeaux de la "jeune démocratie espagnole".

La suite de l'article:

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