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Un ancien militant des Brigades Rouges vient d'être arrêté en France. La République ne peut pas l'extrader, sauf si elle se déshonore


Editorial, par Enrico Porsia

Paris, lundi 5 juin 2000


Alvaro Loiacono était recherché par les autorités italiennes pour différents faits liés à la longue période de conflits sociaux qui a traversé l'Italie pendant les années 70 et les années 80. Il avait été condamné une première fois, en 1981, à 16 ans de prison, par contumace. A l'époque les juges le tenaient pour coupable d'avoir participé à une attaque contre une section du parti fasciste du "Mouvement Social Italien", pendant laquelle trouva la mort le militant d'extrême-droite Mikis Mantakas. Ensuite il fut accusé et condamné, toujours par contumace, pour deux autres homicides politiques, ceux des juges Palma et Tartaglione, tous deux revendiqués par les Brigades Rouges. En 1994, sur la seule base des déclarations du délateur de justice Valerio Morucci, il fut condamné à la perpétuité pour l'enlèvement et l'assassinat du président de la Démocratie Chrétienne Aldo Moro.

Alvaro Loiacono, qui était également citoyen suisse, fut arrêté par les autorités helvétiques en 1988. La Suisse refusa l'extradition vers l'Italie mais le condamna à 17 ans de prison, en lui opposant uniquement l'assassinat du juge romain Gerolamo Tartaglione.

En octobre de l'année dernière il avait retrouvé la liberté.

Jeudi dernier il s'était rendu en Corse, à l'Ile Rousse, où sa mère est propriétaire d'un appartement, pour y passer quelques jours de vacances. C'était sans compter sur l'acharnement des services secrets italiens qui le surveillaient depuis sa sortie de prison.

Vendredi matin, vers 12h30, pendant qu'il était tranquillement allongé sur une plage en compagnie d'une amie, il a été arrêté par des fonctionnaires de la police française qui agissaient en collaboration avec des policiers italiens. Il se trouve actuellement emprisonné dans la maison d'arrêt de Borgo, à quelques kilomètres de Bastia. L'Italie dispose maintenant de 40 jours pour remettre aux autorités françaises les pièces de soutien à la demande d'extradition.

Il est intéressant de s'interroger sur cette arrestation qui a eu un retentissement médiatique aussi important dans l'Hexagone.

En effet, depuis 1981, la République Française a accueilli officiellement les anciens militants des organisations combattantes transalpines en se refusant toujours de les extrader. Elle a reconnu ainsi, implicitement, le caractère politique des luttes sociales violentes qui ont parcouru ce pays pendant presque vingt ans. Rappelons-nous que pendant ces années-là, l'Italie vivait sous la menace permanente d'un coup d'Etat fasciste. C'étaient les années où le réseau occulte Gladio, sponsorisé par l'Oncle Sam, disposait dans la péninsule de sa plus grosse structure logistique de toute l'Europe. C'étaient les années où la Démocratie Chrétienne régnait en maître absolu sur tout un pays avec la collaboration de classe que lui offrait le parti communiste: Enrico Berlinguer avait abandonné toute politique d'opposition par peur qu'une "solution à la chilienne" puisse intervenir à tout moment.

C'étaient les années où la seule opposition visible, imaginable même, n'avait trouvé d'autre moyen d'existence que le recours à la lutte armée contre un pouvoir corrompu, mafieux, à la botte d'une superpuissance étrangère. Faut-il rappeler que les Etats-Unis disposent encore de nos jours des ports et aéroports italiens comme bases pour leurs forces armées en Méditerranée? Faut-il rappeler que quand nous parlons de l'Italie nous parlons d'un pays qui, après 20 ans de régime fasciste, n'a jamais eu le courage de se "défasciser"? Que ce pays risque d'avoir demain un gouvernement dirigé par un ancien membre de la sinistre loge P2, Silvio Berlusconi, comprenant les héritiers du fascisme de Gianfranco Fini, ainsi que les xénophobes de la Ligue du Nord d'Umberto Bossi?

Comme le prouve cette lettre (reproduite ci-dessous), écrite en 1998 par le Premier ministre Lionel Jospin, et adressée aux avocats Jean-Jacques de Felice et Irène Terrel, tous les anciens militants des organisations combattantes de l'extrême-gauche italienne bénéficient d'un droit d'asile de facto sur le sol français.

Le Premier Ministre

Paris, le 04 mars 1998
8201

Maîtres,

Vous avez appelé mon attention par une lettre du 5 février dernier sur la situation de ressortissants italiens installés en France à la suite d'actes de nature violente d'inspiration politique réprimés dans leur pays.

Vous avez fait valoir que la décision avait été prise en 1985 par le Président François MITTERRAND de ne pas extrader ces personnes qui avaient renoncé à leurs agissements antérieurs et avaient souvent refait leur vie en France. Des arrestations récentes vous ont fait craindre une possible remise en cause de la position adoptée à cette époque.

Je vous indique que mon Gouvernement n'as pas l'intention de modifier l'attitude qui a été celle de la France jusqu'à présent.

C'est pourquoi il n'a fait et ne fera droit à aucune demande d'extradition d'un des ressortissants italiens qui sont venus chez nous dans les conditions que j'ai précédemment invoquées.

Par ailleurs, des dispositions vont être recherchées afin que les signalements introduits dans le système d'information de Schengen et automatiquement diffusés n'emportent plus de conséquences à l'égard de ces personnes.

En espérant que ces indications sont de nature à rassurer les ressortissants italiens dont vous êtes les porte-parole, je vous prie de croire, Maîtres, à l'assurance de mes sentiments les meilleurs.

Lionel JOSPIN

Maîtres Jean-Jacques de FELICE
et Irène TERREL



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