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Dans
de nombreux journaux italiens du 11 février
2004, deux nouvelles attiraient l'oeil, souvent
placées l'une à côté de
l'autre. La première concernait
l'arrestation à Paris de Cesare Battisti,
désormais plus connu en tant
qu'écrivain de polar que comme
ex-membre des Prolétaires armés pour
le communisme en exil. La deuxième
était le bilan semestriel du SISDE
[les services de renseignement
intérieur, ndlr] qui,
fidèle à un formulaire un peu
vieillot, insistait une nouvelle fois sur la
théorie de "premier cercle de la
subversion". Un cercle dans lequel ce bilan
emprisonne, à divers titres, des
brigadistes, des anarcho-insurrectionnalistes et
des partisans de la désobéissance
civile.
La
mise en regard de ces deux nouvelles reflète
efficacement la philosophie qui met en mouvement
les institutions ainsi que les investigateurs
de tout poils qui, quand il s'agit de compter avec
le conflit social, se retrouvent sur la voie qu'ils
connaissent le mieux: celle de l'urgence. Personne
ne peut ignorer aujourd'hui que l'attention
répressive réservée depuis
quelque temps par nos autorités aux
exilés des années soixante-dix trouve
sa logique dans l'adhésion du gouvernement
italien aux nouvelles politiques disciplinaires
européennes. Des politiques qui, en
matière de sécurité, exhument
d'une part le spectre du terrorisme, et d'autre
part celui du déviant (qu'il soit migrant,
toxicomane ou situé dans la
marginalité "excédentaire" des
grandes villes). Présentés sous ce
jour, les centaines d'exilés se transforment
en de véritables otages à donner en
pâture à l'opinion publique pour
corroborer et rendre plus efficaces sur le plan
symbolique les vertus musclées de l'Etat. Et
en premier lieu dans les domaines où il
traverse une crise d'autorité et de
consensus social. C'est bien cette dernière
considération qui nous fait découvrir
l'autre versant du problème, celui qui vise
le mouvement social, devenu la cible, ces derniers
temps, d'un zèle inquisitorial
renouvelé. Car c'est bien
l'incapacité de juguler l'émergence
de pratiques d'insubordination sociale qui menacent
de se massifier et de s'auto-reproduire - (je
pense aux luttes des agents des transports publics,
aux mobilisations spontanées de la
société civile à Scanzano
Jonico, La Maddalena, Terni, ainsi qu'aux
capacités des travailleurs atypiques et
intermittents de faire émerger leur propre
condition de "sans droits") - qui conduit
l'Etat à frapper des mouvements qui ont
montré leur capacité à
dialoguer, de tisser du lien à partir de ces
réalités.
L'Etat,
en fait, semble d'une part vouloir
réaffirmer la nécessité du
droit pénal d'urgence forgé dans les
"tribunaux de guerre" des années
soixante-dix, et d'autre part, vouloir faire
reculer brutalement le seuil actuel de la
"légalité". Une frontière
délimitée par ce grand mouvement
né à Gênes et qui s'est
confortéé au cours des
extraordinaires mobilisations contre la guerre en
affirmant un principe nouveau: il n'existe pas
d'illégalité de masse qui puisse
être sanctionnée si elle se propose de
contester les crimes incommensurablement plus
grands perpétrés par les puissants de
la terre à travers la globalisation
capitaliste et les massacres de la guerre
préventive. Et justement, les "occasions" ne
manquent pas de frapper la rue: coups et
procès contre ceux qui luttent pour le droit
au logement, contre ceux qui s'opposent à
ces camps camouflés que sont les centres de
transit pour immigrés, contre ceux qui
contestent les choix bellicistes de ce
gouvernement.
C'est
sur la lecture pénale des années
soixante-dix et sur la criminalisation des luttes
d'aujourd'hui que se fonde la logique de la
"reddition des comptes" amorcée par
l'Etat. La gauche commettrait une tragique
erreur si elle n'essayait pas de l'endiguer de
quelque façon. Pour y parvenir, la route est
rectiligne et n'offre pas de raccourcis:
1)
relancer la campagne pour apporter une solution
politique aux problèmes nés
des années soixante-dix, axée
autour d'un projet crédible d'amnistie
généralisée,
2)
empêcher qu'à partir du
procès autour des
événements de Gênes, une
nouvelle génération de luttes soit
donnée en pâture à la
répression et aux bagnes de la
patrie.
Combien
étions-nous, et cela jusque sur les bancs du
Parlement, à magnifier "l'esprit de
Gênes" comme une sorte de souffle vital
qui pouvait réanimer une politique
agonisante? Et bien, maintenant il s'agit de
défendre cet esprit. A Gênes, des
centaines de milliers d'hommes et de femmes ont
défié, avec des formes et des
langages différents, l'arrogance des zones
interdites: cela a constitué, à mon
avis, l'un des plus hauts moments de
démocratie par le bas que ce pays ait jamais
exprimé, un patrimoine de contestation qui
doit être défendu et soustrait aux
chambres des tribunaux. Des chambres de justice
où personne n'est jamais entré, et
peut-être n'entrera jamais, pour le meurtre
d'un garçon qui s'appelait Carlo
Giuliani.
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