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Corse: l'investigateur s'enlise


Par Enrico Porsia

Paris, lundi 21 octobre 2002



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M
onsieur Culioli n'est pas content. Après la publication de notre article "Le mensuel Corsica et L'Investigateur" (lire l'article) l'écrivain et journaliste vedette de la publication insulaire a piqué une colère noire.

Le 9 octobre, nous attirions l'attention de nos lecteurs sur une enquête, "Marion échec et mat?" parue dans le mensuel Corsica. Nous révélions que cette enquête s'appuyait en partie sur les articles d'une étrange publication caraïbo-luxembourgeoise, L'Investigateur, dont une des caractéristiques est d'être abondamment alimentée par des rapports et des hypothèses d'origine policière. Récemment, les noms de deux "présumés suspects" qui, selon une thèse policière, auraient pu participer à l'assassinat du leader nationaliste François Santoni, avaient été publiés sur le site Internet de L'Investigateur. Dans le numéro 25 des Enquêtes interdites, nous indiquions que le quotidien Le Monde (voir Les enquêtes interdites n°25) s'était inspiré des données du même Investigateur pour avancer les noms des "assassins présumés" de François Santoni. Nous révélions, en outre, que l'origine des informations en provenance de L'Investigateur avait été passée sous silence, aussi bien par Le Monde que par le journaliste qui signait l'enquête sur Roger Marion dans le mensuel Corsica... Un certain Paul Luciani, identité fictive derrière laquelle, affirmions-nous encore, se dissimulait l'écrivain Gabriel Xavier Culioli.

Le 9 octobre au soir, alors que nous venions tout juste de "mettre en ligne" le sommaire de notre journal, nous recevions un premier courrier électronique de Gabriel Xavier Culioli, alias Paul Luciani. Voici ce qu'il nous écrivait: "Bonsoir, je suis en train de travailler sur les révélations du site de L'Investigateur pour le mensuel Corsica. J'ai d'ailleurs interviewé Jean Nicolas qui m'a l'air de s'amuser de la pagaie qu'il sème avec ses informations. Il me semble (mais je peux me tromper) qu'il ne sert pas d'autres intérêts que ceux de son journal..." Une phrase étrange où deux hypothèses, celle de la vérité et celle du mensonge, cohabitent! Culioli poursuit: "je voudrais vous demander un service: m'envoyer très rapidement l'entièreté de votre enquête sur l'Investigateur. Nous bouclons et j'y trouverais sûrement des renseignements intéressants. Par ailleurs, nous pourrions peut-être échanger des informations..." Ainsi, le 9 octobre à 20h15, monsieur Culioli estimait que notre publication fournissait des renseignements intéressants et que L'Investigateur "ne sert pas d'autres intérêts que ceux de son journal" à moins qu'il ne se trompe... Quelques heures plus tard, le 10 octobre a 0 heures 24, Culioli ne parvient pas à trouver le sommeil. Il nous écrit encore: "Rebonsoir, je me suis abonné pour recevoir en PDF le journal [...] En parcourant le sommaire j'ai vu un article sur L'Investigateur et Corsica. J'ai hâte de le lire en souhaitant que vous sachiez choisir les termes pour dévoiler l'intimité d'amis qui ne sont pas ceux des ennemis". Curieuse formulation que cette "intimité d'amis qui ne sont pas des ennemis", mais il est vrai que nous avons affaire à un écrivain... Le 10 octobre, à 15h19 nous recevons un autre courrier électronique. C'est toujours Gabriel Xavier. "Qu'est-ce que ça pouvait bien vous faire que j'écrive sous le nom de Paul Luciani ou de Tartempion [...] Je trouve ça d'autant plus minable que si vous m'aviez téléphoné je vous l'aurais dit [...] Je me répète: pour démontrer que vous êtes bien tuyautés vous m'avez bien mis dans la panade. D'autant que votre source est facilement reconnaissable. Je ne la félicite pas. C'était tellement facile puisque face à elle je n'ai jamais porté la cagoule. Et ça c'est très con pour moi..." Culioli admet l'exactitude de notre information, et affirme même qu'il nous aurait confirmé le fait qu'il signait aussi sous l'alias "Paul Luciani". Il poursuit en précisant que face à notre prétendue source, il n'a jamais porté la cagoule... Faut-il comprendre que face à d'autres personnes Monsieur Culioli aurait tendance à maquiller son identité? De "porter la cagoule"... celle de Paul Luciani? Toujours dans ce même courrier électronique, le journaliste de Corsica fait une révélation de taille: "Les Renseignements généraux que j'ai rencontrés ce matin voulaient absolument savoir qui était Paul Luciani [...] Ça y est: ils le savent". Ce serait faire injure aux membres des RG, qui par leur nombre composent une minorité dans l'île, de penser qu'ils auraient pu ignorer l'identité de ce Paul Luciani qui puisait ses informations dans L'Investigateur, journal dont-on prétend avec insistance qu'il serait alimenté en partie par quelqu'un de leur propre administration.

Un peu plus tard, toujours le 10 octobre, Gabriel Xavier appelle notre rédaction. Ses arguments prennent alors la forme d'insultes très violentes. Il lui est répondu avec courtoisie. Et il ne se passe pas une demi-journée pour que le même Culioli nous envoie un mail précisant: "Quand j'ai téléphoné j'étais en colère. J'ai donc prononcé des mots qui dépassaient ma pensée et j'en suis désolé." Il est comme ça Culioli, il lance une pierre puis il donne la fessée à son bras. Toujours dans son courrier électronique, il nous explique, en utilisant le tutoiement: "Me réduire à un préfacier d'un ancien chef du FLNC... Tu te moques de qui […] Je trouve particulièrement dégueulasse de ta part d'enfoncer le couteau dans des erreurs [sic] car c'en a été indéniablement une [de préfacer Pierre Poggioli NDLR], que j'ai pu commettre […] Et puis merde alors, tu donnes la parole (et tu as raison) à Pantaléon [Alessandri, voir son interview] qui a été au Front quand toute la boue montait, qui a butté deux personnes en taule, mais pour avoir écrit deux préfaces (dont je ne suis pas fier encore une fois) me voilà réduit à ces deux écrits alors que j'ai écrit douze livres et je ne sais pas combien d'articles de journaux". Douze livres et on ne sait combien d'articles, c'est vrai, ce n'est pas rien, mais pourquoi avoir honte d'avoir écrit deux préfaces pour Pierre Poggioli qui fut l'homme fort du FLNC, et qui prit la parole, autrefois, pour dénoncer haut et fort la dérive mafieuse qui gangrène la Corse?

Dans son courrier, Culioli tient aussi particulièrement à affirmer que son "attirance" pour le mouvement "corsiste" est uniquement d'ordre professionnel, ce que nous ne mettions pas en doute. Il ressent le besoin de s'en expliquer: "Il [Toussaint Luciani, élu territorial et fer de lance du mouvement "corsiste", NDRL] m'a téléphoné. J'ai discuté avec lui des heures. Alors c'est vrai que c'est un ancien OAS (ce qui n'est vraiment pas ma tasse de thé). Mais cela fait maintenant 40 ans. Il dit ne rien regretter et c'est un con. Je le lui ai dit en face. Néanmoins, dans le formidable étouffoir médiocre qu'est la Corse, il tranche et ça fait du bien de parler avec un type de conviction. Pardonne moi mais les rebelles ne sont pas seulement de gauche. J'en connais même d'extrême droite. Je m'amusais simplement de ce type qui est très imbu de sa personne, très intelligent mais toujours en opposition avec quelque chose. Voilà ce que je voulais dire. Robert Feliciaggi maintenant. J'ai parlé avec lui peut-être dix heures alors qu'il n'était pas mis en examen. Je m'en fous des a priori et des préjugés. Si tu savais ce qui se dit sur toi et tes amis. Mais si on écoutait les rumeurs plus personne ne parlerait à personne. J'ai voulu décrire le bonhomme qu'en définitive personne ne connaissait. Il a été mis en examen au moment du bouclage. C'est vrai que j'aurais dû le signaler. Mais ça m'aurait obligé à le recontacter à lui poser une question à laquelle bien entendu il aurait répondu qu'il était innocent". Nous avons bien lu "C'est vrai que j'aurais dû le signaler . Mais ça m'aurait obligé à le recontacter..." Vu la masse des articles signés Culioli et Luciani, on peut admettre l'argument de la lassitude, mais le problème est que Culioli omet de dire à ses lecteurs que Robert Feliciaggi (élu territorial "corsiste", patron de salles de jeux en Afrique, et aussi de casinos en France à l'époque où Charles Pasqua était ministre de l'Intérieur, entre 1993 et 1995) venait d'être mis en examen, pour corruption active et que... l'information était publique!

Ensuite, Culioli nous précise qu'il s'adosse à ses informations concernant l'équipe de TF1 et le militant nationaliste Mathieu Filidori: "Je suis désolé, mais je maintiens ce que je disais. L'équipe de TF1 était à Ghisonaccia pour interroger certes pas Mathieu Finidori (et là c'est vrai que j'ai effectué un raccourci) mais sa compagne..." Dans la même phrase, il bétonne sa version tout en admettant qu'il a écrit une bourde. On écrit "monsieur" à la place de "madame" et c'est un raccourci! En effet, Mathieu Filidori ne pouvait pas se trouver, comme il était prétendu, près de Ghisonaccia car il etait emprisonné, depuis deux jours déjà, à la prison de Fresnes (voir le document).

Par la suite, Culioli nous a envoyé quatre "droits de réponse" successifs. Deux versions provisoires puis deux définitives, la dernière par lettre recommandée. Dans ses courriers successifs, il nous menace aussi de poursuites en faisant valoir ses relations avec un grand avocat parisien, "spécialiste des problèmes d'édition et de presse".


Un exemple de "Une" bien racoleuse et au gout bien douteux. Jean Nicolas, le patron de L'Investigateur, est un personnage haut en couleur (voir le document: dépêche de l'agence Belga du 25.09.2000).
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(Agrandir le document: dépêche de l'agence Belga du 25.09.2000).
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Dans le même temps, il a cru bon d'entrer en contact avec sa source d'information privilégiée L'Investigateur. Il se fait interviewer sur son site web en dévoilant sa véritable personnalité. L'écrivain Culioli s'impose un style que son alias Luciani n'oserait pas dans Corsica. Qu'on en juge: "Porsia aime s'autoastiquer la plume pour faire jaillir son invisible génie à la face d'une humanité ignorante et évidemment dégoulinante d'une admiration spermatique féconde [...] à force de se palucher, il est devenu sourd à tout [...] Ce garçon a gardé une grande juvénilité qui, risque pourtant dans quelques années de virer à la sénélité précoce. A trop vouloir rester jeune, on passe sans s'en apercevoir de la couche Pampers anti-fuite à la couche Confiance, de la puérilité au gâtisme coulant..."

Le style, c'est l'homme! Et le site amnistia.net sur lequel il rêvait de voir sa signature (voir le document) ne trouve soudain plus grâce à ses yeux: "Psychiatriquement, ce site verse mois après mois dans une paranoïa aiguë de type khmer rouge..." Etrange de la part de quelqu'un qui, pas plus tard que le 10 octobre nous écrivait: "Je trouve vos articles très bien foutus... J'ai donc voulu faire du journalisme d'investigation comme vous vous le faites" (voir le document).

Puis, tout comme L'Investigateur, Culioli se laisse aller à nous traiter de "balances". Pourquoi? Pour avoir dévoilé ce secret de polichinelle: Gabriel Xavier prend le masque de Luciani afin de publier des informations fournies par L'Investigateur, une publication qui se fait une gloire d'être alimentée notamment par des récits "d'une taupe des RG". Ne devrait-on pas réserver ce terme de "balance" pour qualifier quelqu'un qui jette les noms de prétendus "suspects" sur la place publique, comme l'a fait L'Investigateur? Ce qui gêne Culioli, en fait, c'est qu'il écrivait, anonymement, en publiant des informations appartenant à la revue L'Investigateur et cela tout en omettant de citer l'origine de l'information. Et cela avec l'accord explicite de L'Investigateur! Quelle exception dans l'histoire de la presse: Demander, et recevoir, l'accord de publier des documents sans citer le titre de la publication qui les édite...

La personnalité du patron de L'Investigateur est peut-être à l'origine de cette remarquable discrétion. Car Jean Nicolas est un personnage haut en couleurs... Autrefois, il fut même associé dans un établissement liégeois, un bar avec des serveuses pour lequel il craignait des poursuites pour proxénétisme (voir le document). Une visite à son site donne une idée assez précise du personnage. Sa ligne éditoriale poujadiste n'attire pas que des gens bien intentionnés: au moment de la publication de son opuscule "Les pédophiles sont parmi nous", Jean Nicolas eut le triste honneur de recevoir le soutien actif de la revue d'extrême droite belge Le Bastion, liée à la députée du Front nouveau de Belgique Marguerite Bastien.

Monsieur Culioli nous traite de balances, mais c'est le balancement de sa prose qui nous donne la nausée. Nous sommes des journalistes, ou comme on dit dans les romans, des fouilles-merde. Tout simplement parce que nous pensons qu'en la mettant en pleine lumière, ça évite de marcher dedans.

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