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Renseignement et globalisation: la nouvelle guerre de l'ombre

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"USA: la conquête de l'Europe"


Par Robert Realley

Mercredi 25 avril 2001


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L
a saga de l'avion espion américain EP-3E, toujours aux mains des autorités chinoises sur la base navale de l'île de Hainan, est révélatrice des nouveaux enjeux militaro-économiques qui se dessinent au niveau planétaire.

Certes cet avion, faisant partie d'une flottille de 11 exemplaires semblables, est capable d'intercepter, enregistrer, décrypter tout message émis de terre ou de l'air par radio, radar, ordinateur, e-mail, et de signaler les modifications intervenues avec une interception précédente. Mais, en fin de compte, il n'est que la pointe de l'iceberg d'un programme colossal d'investissements où business et apparat militaire sont de plus en plus indissociables.

Les Etats-Unis d'abord

Le Futur Imagery Architecture (FIA) est le programme financé par le National Reconnaissance Office (NRO), agence qui analyse les images reçues par satellite. Elle dispose d'un budget annuel de fonctionnement à hauteur, c'est le cas de le dire, de 5 milliards de dollars environ, supérieur à celui de la CIA!!! Ce programme prévoit le lancement, d'ici à 2005, de 20 satellites de nouvelle génération, c'est-à-dire plus légers (15 tonnes), plus maniables et plus performants. Ils seront équipés de radars et télescopes qui pourront photographier n'importe quel objet à terre et ses mouvements éventuels, même la nuit, même à travers les nuages. Pour un coût établi à plus de 21 milliards de dollars. Les grandes entreprises américaines ne se sont pas fait prier pour profiter de cette manne: Boeing, Kodak, Harris, Raytheon sont sur les rangs... En Californie 5.000 nouveaux techniciens, programmeurs et ingénieurs, vont être embauchés. De quoi donner un bol d'air aux statistiques locales du chômage.

Parallèlement le système d'écoute Echelon (voir notre édition du 09.03.2001) dont la toile d'araignée enveloppe le monde n'a pas été oublié. La National Security Agency (NSA), omniprésente agence USA qui dirige les programmes d'espionnage, a décidé de mettre plus de 4 milliards de dollars sur la table (le plan Groundbreaker) pour moderniser ses bases en Grande Bretagne, Allemagne, Singapour et... Taïwan, juste en face des côtes de la Chine.

Les "grandes oreilles" d'Echelon et les "gros yeux" du système FIA au service du militaro-business yankee

Car c'est bien vers la Chine que se déplace l'attention US dans le "nouvel ordre mondial" invoqué par le très lyrique Bush senior au lendemain de la guerre du Golfe. La Chine est devenue un concurrent sérieux sur l'échiquier mondial et l'Oncle Sam en est conscient. George Tenet, le directeur de la CIA, après avoir déclaré en février dernier devant le Congrès à Washington que "La Chine est le défi le plus dur que nous devrons affronter dans les prochaines années" n'a pas eu de mal à obtenir l'embauche de 3.000 agents supplémentaires parlant chinois. Ils seront bien utiles. Avec ses 1,3 milliards d'habitants la Chine est le 2e consommateur mondial de pétrole. Dans les 20 prochaines années les 2/3 du brut qui lui est nécessaire, devra être importé principalement du Moyen-Orient et les tankers seront obligés de passer… par la mer de Chine du Sud, où a eu lieu l'accident entre la chasse chinoise et le super-avion espion US. Mais ce n'est pas tout. Puissance industrielle en pleine croissance, la Chine jouit d'une excellente santé économique, au point que certains posent le problème de la faire participer aux sommets des pays les plus industrialisés (aujourd'hui le G8). Son PIB (produit intérieur brut) est déjà bien supérieur à celui de la Russie et en 2015 il dépassera même celui des USA. Ses immenses réserves monétaires, évaluées à 160 milliards de dollars, ont donné des idées aux dirigeants chinois. Leur puissante Commission militaire centrale a obtenu une augmentation, révisable à la hausse pour les années à venir, de presque 18%. Car elle aussi a un programme: financer le lancement de 30 satellites entre 2001 et 2005. Et, atteindre le but historique: après Hongkong et Macao, récupérer enfin Taïwan. Un secteur hautement stratégique... D'un côté, dans la province du Fujan sur le continent, 250 missiles pointés vers la "province rebelle". De l'autre une armée "nationaliste" suréquipée et protégée par le grand frère américain. On peut comprendre que les ciels de la mer de Chine du Sud soient dangereusement encombrés.

Remplacée par la Chine sur la scène internationale comme interlocuteur-compétiteur privilégié des Usa, la Russie n'a guère le choix. L'orgueilleuse flotte soviétique de 50 navires espions s'est réduite à seulement 2 unités, avec un rayon d'action qui se limite aux mers de Barents, de la Baltique et du Japon. La raison est simple, pas d'argent pour participer à la nouvelle course aux armements lancée par les grands frères USA et Chine.

Les Russes sont ainsi réduits à un ballet diplomatique dans l'espoir de contenir, dans le meilleur des cas, leur perte d'influence sur la scène internationale. Ils se battent pour empêcher les républiques baltes d'entrer dans l'OTAN en 2002 lors du sommet de Prague. Ou tout au moins obtenir qu'on n'y installe pas d'armes "agressives". Le cauchemar de voir des "G.I." aux portes de Moscou hante les nuits de Poutine! Les stratèges russes se hâtent pour signer en juin prochain le traité de coopération stratégique avec la Chine et se garantir de ce côté-là un peu de tranquillité. Ils se précipiteront à Washington le 18 mai prochain où le ministre russe des Affaires étrangères Igor Ivanov doit rencontrer la "colombe du Golfe" Colin Powell dans le dessein de lui arracher une rencontre officielle Bush-Poutine avant la banale poignée de mains prévue lors de la réunion du G8 en Juillet 2001 à Gênes, en Italie. Et avant que Bush ne se rende en octobre à Pékin, en espérant que le contentieux de l'avion espion EP-3 E sera réglé d'ici là...

De leur côté les Russes proposeront aux Européens de partager la construction d'un petit bouclier de défense régional pour contrer le bouclier spatial total voulu par les Américains qui, eux, en ont bien les moyens. Pour sauver un peu du prestige d'antan ils doivent trouver de nouveaux partenaires. Comme l'Iran, à qui ils vendent des centrales nucléaires et avec qui ils doivent marchander le partage du pétrole de la mer Caspienne...

Et l'Europe dans tout ça?

Pas grand-chose apparemment, mis à part la Grande-Bretagne qui participe déjà au système Echelon américain! Quant à la France, elle s'est empressée de se doter d'un système d'écoute, baptisé "Frenchelon"… et qui, en comparaison du réseau américain fait figure d'un petit gadget. Le but des "petites oreilles" héxagonales n'est pas seulement de recueillir les informations stratégiques pour la sécurité de l'Etat mais, surtout, d'en recueillir pour l'espionnage technologique et économique. Ses 4 bases, gérées par la DGSE, deux en métropole, une à Mayotte dans l'Océan indien, la dernière en Guyane, en Amérique du Sud, couvrent à peine ses besoins. Et déjà, cela coûte cher. Il a donc fallu partager frais et renseignements avec les Allemands du BND (Bundesnachrichtendienst)... qui entretiennent d'excellentes rélations avec les services US.

Dans ce contexte complexe et enfiévré on comprend mieux pourquoi, aussitôt après la capture du super-avion espion EP-3 E par l'aviation chinoise, toutes les bases militaires US dans le Pacifique ont dû travailler d'arrache-pied pour changer les codes des ordinateurs et les identifications électroniques. Dans ce genre de guerre chaque faux pas, chaque "excuse officielle", chaque "regret", se paye extrêmement cher: en milliards de dollars ou de barils de pétrole.

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