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Edition: l'exception française a du plomb dans l'aile
Le baron, le marchand de canons et l'alter-éditeur


Par Patrick Le Tréhondat et Patrick Silberstein,
Editions Syllepse

Lundi 14 juin 2004


"L'exception culturelle" selon le MEDEF





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P
our illustrer notre sentiment, prenons l'exemple des éditions La Découverte qui ont pris la suite des regrettées éditions François Maspero. Elles sont passées en quelques années des mains de la CFDT recentrée à celles d'Havas, puis entre celles de Vivendi pour finir entre celles de Hachette-Lagardère. Enfin, elles sont devenues ces jours-ci la propriété du groupe de Wendel dont le chef de file est le baron Ernest-Antoine Seillière, le patron du Medef. C'est tout un symbole! Ensuite, regardons la réalité des chiffres. La vente de livres a connu ces dernières années une croissance réelle. En 2001, le chiffre d'affaires réalisé par les éditeurs a été de 2,6 milliards d'euros pour 354 millions d'exemplaires vendus et les grands groupes capitalistes ont compris depuis longtemps la source de profit que le livre pouvait générer. L'édition était dominée jusqu'ici par six éditeurs: Editis (ex-Vivendi Universal Publishing), Hachette Livre, Gallimard, Flammarion, Albin Michel et Le Seuil. Ensemble ils contrôlent plus des deux tiers des ventes de livres. Depuis la chute de la maison Messier, Lagardère a racheté VUP mais, sous la contrainte de Bruxelles, il a dû en revendre 60% (le gouvernement Raffarin ne trouvant rien à redire de cette super-concentration). Au sortir de ce jeu de monopoly, Lagardère renforce sa position.

Nous aurons donc désormais un monde de l'édition largement dominé par des groupes capitalistes avec un affaiblissement des deux derniers grands éditeurs indépendants que sont Gallimard et Albin Michel. Il y a quatre ans, les dirigeants de Flammarion, une des dernières grandes maisons d'éditions indépendantes, ont décidé de se vendre au groupe italien Rizzoli contrôlé en partie par Fiat et, très récemment, Le Seuil a été dévoré par La Martinière dont le dirigeant ne se cache pas de rechercher un profit maximal dans l'édition. Enfin, sur ce champ de bataille, derrière, loin derrière, des centaines d'éditeurs effrontés livrent de véritables courses d'obstacles avant que leurs titres ne vous soient proposés dans votre librairie préférée.

Cette situation est très inquiétante car derrière ces manœuvres se joue également l'avenir de centaines de librairies indépendantes. Il ne faut pas oublier qu'éditer un livre n'est qu'une partie du chemin à accomplir pour que celui-ci arrive entre les mains de son lecteur. En effet, l'ouvrage qui sort de chez l'imprimeur doit être préalablement connu des libraires qui, soit sous forme d'"office", soit sous forme de "notés" doivent le recevoir pour l'offrir au choix des lecteurs et le vendre. Il s'agit-là des activités de distribution et de diffusion essentielles pour la vie d'un ouvrage. Bien entendu tous ces grands éditeurs possèdent leurs propres canaux de diffusion et de distribution. Le calcul est simple, il s'agit de réduire les coûts par des économies d'échelle et réduire la marge des libraires pour faire un profit maximal. Ces involutions conduisent à privilégier des ouvrages de courte vie et à gros tirages. La lecture devient une activité de l'immédiat qui privilégie le voyeurisme à la réflexion. Ce type de livres, ce sont les livres dits de réalité dont les tirages dépassent les 25.000 exemplaires et occupent les Unes des médias et les étals des rayons "librairie" des supermarchés. Il suffit de regarder l'organisation des rayons dans les grandes surfaces libraires pour comprendre le monde dans lequel l'édition est entrée: le rayon ésotérisme grignote celui des sciences humaines quand il n'en est pas devenu une section parmi d'autres.

Tous les aspects de la dégradation de l'édition sont liés. Entre la concentration capitaliste et la domination des livres sans qualités, objet de consommation immédiate et jetable, il y a un lien évident.
Mais, comme cela ne suffit pas, ces grands groupes ont également développé leurs propres librairies. Hachette Livre possède son propre réseau dont Le Furet du Nord, Virgin/Extrapole et les points de vente Relay que l'on trouve dans toutes les gares. La concurrence pour être en pile sur une table de librairie est féroce. En Grande-Bretagne, où la situation semble être plus catastrophique encore qu'ici - annonçant en cela l'avenir? -, il semblerait que les éditeurs louent les espaces dans les librairies, emplacements qui syncristallisent alors le panneau publicitaire et le rayonnage de libre-service. D'un strict point de vue capitaliste, la visibilité de Syllepse dans les librairies et dans les gazettes constitue un véritable scandale. Nos productions occupent une place démesurée si on rapporte celle-ci à notre surface financière... La place occupée par les "éternelles taupes" de notre acabit fait l'objet d'une véritable bataille et nous devons tous (auteurs, éditeurs, libraires, lecteurs, etc.) en être conscients. L'issue dépend de notre capacité collective à repousser la main invisible hors de notre territoire.

Syllepse, fondée en 1989, avec plus de 230 titres publiés, un éditeur qui a pu se développer malgré les handicaps

C'est vrai que partis de rien avec deux dizaines de milliers de francs en 1989, nous avons réussi à asseoir notre maison d'édition. Pourtant, l'édifice reste fragile au milieu des réorganisations en cours. Vilo, notre diffuseur-distributeur, à qui nous avons renouvelé notre confiance, connaît de nombreuses difficultés et nous savons que notre existence repose essentiellement sur nos lecteurs et sur les librairies qui résistent, que ce soit à Paris, en banlieue ou en province. Notre force tient aussi à notre lien avec les mouvements sociaux. Un de nos premiers ouvrages, L'Acharnement, publié par SUD-PTT, traitait de la mise à pied de sept postiers du centre de tri de Lille-Lezennes. Nous avons aussi édité les livres d'Agir ensemble contre le chômage (AC!). Depuis, nous avons, entre autres, ouvert notre catalogue à des ouvrages signés par la FGTE-CFDT, par des syndicats CGT, par des jeunes intergalactiques, par le CADTM ou par l'Institut de recherche de la FSU. Et, bien avant que les grands groupes capitalistes éditeurs ne surfent sur la vague altermondialiste et que la direction d'Attac ne décide de porter ses titres chez Lagardère, nous avons donné à ce mouvement d'éducation populaire les moyens de publier son premier livre (Contre la dictature des marchés). Nous avons aussi été parmi les premiers, en 1989, à publier des ouvrages contre le Front national et c'est chez nous que le premier livre de Ras l'front est paru. Bien d'autres ouvrages sur le fascisme ont suivi, notamment la réédition de Fascisme et grand capital de Daniel Guérin ou Le FN au travail rédigé par le réseau Informations syndicales antifascistes.

Bref, nous avons la constante préoccupation d'ouvrir notre catalogue à tous ceux qui agitent la société. Par exemple, afin de les faire mieux connaître en France nous avons entrepris l'édition des publications du CETRI (Alternatives Sud et Mondialisation des résistances). Plus profondément, parce que le livre n'est pas qu'une simple brochure, nous pressons les acteurs sociaux de publier pour donner la possibilité au plus grand nombre de découvrir leurs analyses, leurs réflexions, leurs propositions. C'est ainsi qu'ils peuvent se disposer en concurrence directe avec ceux qui entendent juger les faits, distribuer les connaissances, trancher les débats.

Ces écritures nous paraissent importantes dans la production des idées afin que les mouvements sociaux ne soient plus enfermés dans un rôle de protestation mais qu'ils accèdent dans le débat public à un nouveau statut: celui de producteurs d'alternatives. Tant sur la question des retraites (Les Retraites au péril du libéralisme) que sur celle de l'immigration (Egalité sans frontières) ou de la Sécurité sociale (Main basse sur l'assurance-maladie), les Notes de la Fondation Copernic ont ainsi trouvé un large public. Nous avons diffusé plusieurs milliers d'exemplaires de ces ouvrages et cela au-delà des frontières de l'audience habituelle de la Fondation: cette rencontre s'est faite dans les librairies. De la même façon, les "Séminaires marxistes", les "Cahiers de critique communiste", les ouvrages d'Antoine Artous (Travail et émancipation sociale) ou de Tony Andréani (Le Socialisme est (a)venir), à une échelle moindre certes, ouvrages à forte ambition théorique, ont su trouver des lecteurs que les libraires nous permettent de toucher. Il existe dans ce pays un véritable intérêt pour le débat et la réflexion politique et des libraires qui ne reculent pas devant des livres exigeants. Il faut désacraliser l'acte d'être édité, réservé à des élites estampillées comme telles. Notre ambition consiste à donner la possibilité de publier aux acteurs, individuels ou collectifs, du mouvement social. Nous avons conçu les éditions Syllepse comme un outil auquel ils pouvaient faire appel pour satisfaire à une certaine fameuse onzième thèse de Marx. Offrir à une association de chômeurs ou à un syndicat l'accès au livre comme vecteur de leur production intellectuelle est non seulement un exercice très stimulant, mais c'est aussi donner chair et âme à la critique-pratique des rapports sociaux capitalistes.

Dans les rapports de domination, nous le savons, le rapport à la connaissance est essentiel et il pose d'emblée le problème de "qui s'exprime pour dire quoi". Pour ne prendre qu'un seul exemple, nous contribuons en ce moment à la réalisation d'un livre sur les luttes des ouvriers de Chausson, écrit par un groupe d'entre eux (Chausson: une dignité ouvrière). Nous croyons que le mouvement social et ouvrier produit ses propres intelligences de la réalité, qui ne sont pas homogènes loin de là, maillées de contradictions et d'oppositions certainement, mais qui participent pour chacune d'entre elles au débat, à la refondation d'un projet d'émancipation. De ce point de vue, notre collection "Le Présent Avenir", animée par Pierre Cours-Salies et Patrick Rozenblatt, permet à ces productions d'acquérir une légitimité aux yeux du plus grand nombre pour peser sur les événements. Pour cela, il nous paraît essentiel que le mouvement (au sens large) qui cherche les voies d'une rupture avec le capitalisme dispose de moyens d'expression et d'outils culturels autonomes.

D'une certaine façon, nous souhaitons renouer avec une vieille tradition du mouvement ouvrier où celui-ci disposait de ses propres instruments d'organisation de vie: des bibliothèques, des clubs sportifs, des soupes populaires, des mutuelles, des coopératives et, bien sûr, des maisons d'édition. Une sorte de contre-société dans la société pour la société, contre la domination parmi les dominés. Une forme d'indépendance politico-sociale qui produit des espaces libérés même s'ils sont, évidemment, encore une fois, pétris de contradictions. D'une certaine façon, nous souhaitons produire de l'espace, du grand large ouvert à tous les vents. Quand nous regrettons qu'Attac-France soit passé chez Hachette, ce n'est ni du dépit ni un jugement moral. C'est une critique politique car ce choix, peut-être "rentable" à court terme - ce qui reste d'ailleurs à démontrer -, mais est un affaiblissement à long terme en ce sens qu'il ne favorise pas la construction de ces "territoires libérés" dont nous avons terriblement besoin. Au moindre retournement de conjoncture, si par exemple le mouvement altermondialiste s'essoufflait, si ses productions éditoriales ne connaissaient plus les faveurs du marché, il se passerait alors ce qui s'est passé dans les années quatre-vingt quand la contestation et le marxisme ont cessé d'être "profitables" alors que la flamme des sixties et des seventies commençait à vaciller. Pour être nés à la lecture politique avec les éditions François Maspero, nous avons cette mémoire-là! Rappelons-nous qu'à la fin de sa vie, Henri Lefebvre ne trouvait plus d'éditeur pour ses ultimes ouvrages... Grand agitateur d'idées, esprit libre du mouvement ouvrier et de l'Université, pilonné autrefois par les staliniens et les nazis, Henri Lefebvre n'était au début des années quatre-vingt-dix la victime d'aucune censure. Le marché et l'idéologie avaient simplement le dernier mot. Exit donc Henri Lefebvre? Il a donc "naturellement" trouvé sa place dans notre catalogue et ce n'est pas la plus mince de nos fiertés.

Une syllepse est une forme grammaticale qui privilégie les accords fondés sur le sens plutôt que sur la règle. Ce nom n'est ni un hasard ni un vain mot. Il résume et concentre notre projet et notre état d'esprit. Notre catalogue parle de lui-même. Il se veut Babel. Ce qui ne signifie pas cacophonie. Car si les langues y sont multiples, elles débouchent, pas à pas - nous l'espérons et nous y travaillons -, vers des compréhensions communes, vers une langue partagée, vers un sens commun, vers des "tous ensemble" de la pensée et de l'action. Nos livres parlent séparément mais frappent ensemble!

Si la critique sociale est à l'évidence un axe majeur de nos publications, elle ne peut les résumer. Certes la veine romanesque est peu présente; l'un des rares romans que nous avons publié est celui de Tariq Ali, La Peur des miroirs. Cependant nous avons une collection qui s'aventure dans l'espace surréaliste et une autre dans celui de la poésie. La difficulté à publier des romans provient certes de la faible offre de manuscrits qui nous est faite mais également du "handicap" d'être "étiqueté" éditeur de la contestation sociale, ce qui rend difficile pour nous d'aborder le rayon littérature des librairies. Nous espérons dans l'avenir surmonter ce manque.

Au moment du FSE de Paris-Saint-Denis, Livre Hebdo, l'hebdomadaire professionnel, nous a fait un singulier compliment en nous décernant le titre de "parangon" des éditeurs militants, ayant "l'un des catalogues les plus riches". Le fait que nous nous soyons d'emblée conçus comme un éditeur inscrit à l'articulation du dire et du faire a permis de construire cette pluralité. Insérés dans le mouvement de ceux et celles qui sont à la recherche des "possibles" inscrits dans les pores de la société, nous avons bâti notre projet éditorial en voulant aller au-delà du possible, en voulant transgresser la frontière de la "fin de l'histoire" que certains ont cru pouvoir tracer sur les ruines des révolutions trahies et des utopies défaites. Pour qu'il y ait une bonne résistance à l'air du temps, il faut dégager un horizon qui éclaire les combats quotidiens et redonne corps aux espérances. Redonner l'espoir, c'est aussi faire vivre l'idée de la transformation sociale avec cette terrible "arme de la nuit" qu'est le livre. Nous entendons y participer en construisant cet espace pluraliste et coopératif que représente notre maison d'édition.

C'est sans aucun doute la perception de ce projet politico-culturel qui a fait que des auteurs aussi divers que René Mouriaux (L'Année sociale), Claudie Weill (Les Cosmopolites), Michael Löwy (L'Étoile du matin), Roger Bourderon (La Négociation), Robert Mencherini (Ombres rouges sur Marseille), Philippe Marlière (La Troisième voie dans l'impasse), Adolfo Gilly (la Révolution mexicaine), Jean-Paul Deléage (Ecologie et politique) ou Claude Liauzu (Quand on chantait les colonies) nous ont fait confiance.

Nous avons aussi à cœur de donner une large place aux mémoires des militants et des militantes que nous avons, les uns et les autres, pu côtoyer et qui ont su, avec courage et lucidité, défendre une certaine idée des valeurs révolutionnaires et ce dans les conditions les plus difficiles. Citons Wilebaldo Solano (Le POUM. Révolution dans la guerre d'Espagne), Simonne Minguet (Mes années Caudron), André Fichaut (Sur le pont), Francisco Martinez (Guérillero contre Franco)…

Concernant la pluralité de nos auteurs, nous pourrions répondre que cela vient de notre engagement à défendre leurs publications qui ne se limitent pas à la simple réception de leur manuscrit et à leur impression. Nous tentons de mettre en œuvre un véritable dialogue, non seulement pour enrichir le manuscrit mais aussi pour faire de l'auteur un véritable partenaire de la fabrication et de la vie de son livre.

Il faut également souligner que cette pluralité est aussi le signe de la difficulté des auteurs collectifs comme le CADTM, le collectif Services publics, l'Institut d'histoire de la CGT, ou Espaces Marx de trouver des éditeurs qui souhaitent prendre le risque d'éditer sur le long terme leurs productions. La pluralité est visible avec les collections que nos auteurs collectifs animent, un peu comme naguère chez François Maspero qui en son temps avait offert à différents courants de pensée un espace d'expression. Nous croyons que donner le temps à ces auteurs collectifs de développer leur vision de différentes questions est important. Par exemple, l'Institut de recherches de la FSU a publié chez nous dix titres dans la collection "Nouveaux Regards". Si les premiers opus traitaient d'abord des questions enseignantes, le collectif d'auteurs que l'Institut a construit autour de ses publications a ensuite élaboré sur l'OMC ou les questions de santé. Cette déclinaison nous semble positive du point de vue de la production d'une pensée de la part d'un acteur lié au syndicalisme enseignant et qui embrasse l'ensemble des questions de société. Par le truchement de sa collection, l'Institut se constitue ainsi comme une sorte d'intellectuel organique collectif. Nous espérons incarner au mieux la richesse dialectique contenue dans ce mystérieux slogan qui courrait les murs de Mai 68: "Assez d'action, des mots!".

Notre pluralité s'est construite naturellement parce que c'est à la fois un besoin objectif (la situation dans l'édition) et subjectif (la nécessité de la reconstruction des repères après la chute du Mur de Berlin). Chaque auteur en amène un autre, chaque collection donne l'exemple, ainsi la machine s'alimente... Pourtant, nous avons des dizaines de projets (notamment des traductions) qui attendent dans nos placards que nous ayons les moyens de les mener à bien. Sont notamment en cours une traduction des textes de la féministe américaine Nancy Fraser qui paraîtra dans la collection "Nouvelles questions féministes" animée par Christine Delphy, un recueil du sociologue allemand Oscar Negt (Critique de l'espace public bourgeois), le livre du Chilien Tomas Moulian (Le Socialisme du 21e siècle), celui de John Holloway (Changer le monde sans prendre le pouvoir) et une biographie de Victor Serge par Susan Weissmann. Enfin, l'ouverture d'une collection "Matériologiques" consacrée aux sciences est l'expression de notre volonté d'élargir notre champ de préoccupations.

L'autre aspect est ce que nous appelons l'"économie solidaire" qui lie nos ouvrages et nos auteurs. En effet, tous nos ouvrages ne se vendent pas aussi bien et aussi vite les uns que les autres. Coopérative à but non lucratif, les éditions Syllepse organisent une solidarité entre les livres, les uns finançant les autres, le temps que les seconds puissent acquérir un seuil suffisant de ventes permettant d'amortir les frais de production. Au fond, nous constituons une caisse de garantie qui permet à tous nos auteurs de mener leur projet à bien et une caisse de résonance pour leurs idées. Notre catalogue peut effectivement se lire comme une partition de musique.

Notre avenir en tant qu'alter-éditeur

Nous ne sommes rien de plus qu'une petite maison sans étage au milieu des gratte-ciel. Une petite maison au fonctionnement coopératif. Mais notre ambition n'est pas de cultiver le petit jardin qui entoure la maison, nous n'avons pas vocation à la marginalité sympathique. Notre ambition est simple et modeste, nous voulons pouvoir dire un jour aux propriétaires des gratte-ciel: "Rendez-vous, vous êtes cernés!" Nous aimerions ne plus entendre, tard le soir sur une chaîne de télévision, comme ce fut le cas il y a quelques mois, un Jean-Marie Messier se vanter d'être le porte-drapeau du pluralisme en regardant celui de l'altermondialisation droit dans les yeux, la lippe gourmande et le sourire carnassier aux lèvres. Au soir de ce festival de Cannes qui nous a fait l'immense bonheur de consacrer le film de Michael Moore, il nous vient néanmoins une pensée politique que nous ne pouvons esquiver. Son éditeur français est passé de l'escarcelle de Messier à celle du groupe du patron du Medef, grand pourfendeur de droits sociaux et d'intermittents du spectacle, lequel pensait tout haut qu'il ne faut pas que Paris indispose trop Washington avec ses prises de position contre l'intervention américaine...

Nous sommes à la fois dans une guerre de mouvement et une guerre de position. Le mouvement est social, politique, culturel, économique. La position est institutionnelle, organisationnelle. S'il est absurde d'imaginer une "ligne Maginot culturelle", il est d'une incurie totale de ne pas penser installer sur le long terme des bastions où les chevaux-légers du mouvement social puisent et produisent en toute indépendance des forces idéelles. Il n'est jamais bon de dépendre de l'ennemi pour ses lignes de communications et pour son ravitaillement...

Il est de notre responsabilité collective de faire vivre les espaces comme le nôtre qui existent dans toutes les sphères de la création. Il est de notre responsabilité de leur donner des moyens, de l'audience, de contribuer à leur convergence. En attendant, nous allons continuer à faire vivre notre petite maison, pour qu'elle continue à être, au milieu des gratte-ciel, un espace de liberté éditoriale, un espace d'"auto-édition", un territoire autogéré qui plante le drapeau de l'économie politique du Travail sur l'archipel des contestations qui émerge de l'océan capitaliste. Nous espérons, avec une "lente impatience", que la partition musicale de notre catalogue devienne force matérielle. Après tout, ce sont les trompettes qui ont fait tomber les murs de Jéricho!

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