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Mauro Bulgarelli
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Marco
Pannella, le dirigeant historique du Parti radical
italien, dans sa présentation au livre de
Sergio D'Elia et de Maurizio Turco - Torture
démocratique -, a rappelé
récemment un épisode, concernant
l'époque des années soixante-dix,
que je considère assez utile pour
éclairer l'atmosphère de cette
période. Pannella se souvient avoir
rencontré, au début des années
quatre-vingt, à côté du tabac
de l'Assemblée nationale, le ministre de
l'Intérieur de l'époque, Virginio
Rognoni et lui avoir demandé, après
avoir échangé quelques
civilités, s'il avait vu la tribune
électorale des Radicaux retransmise la
veille au soir: l'une des dirigeantes du parti,
Emma Bonino était intervenue devant une
photographie géante des organes
génitaux torturés de Cesare Di
Lenardo, un brigadiste arrêté pour
l'enlèvement du général
américain Dozier. Puis Pannella demanda
à Rognoni s'il était informé
de l'histoire de Di Lenardo, et ce qu'il pensait de
la dénonciation des radicaux: "Virginio
m'écoutait sombre et attentif, et
après un instant il éclata: 'Ceci est
une guerre. Et le premier devoir, pour
défendre la loi et l'Etat, est celui de
couvrir, de défendre nos hommes
'".
Ceci
est une guerre, disait Rognoni - en phase avec ce
que pensaient de très nombreux Italiens - et
on sait qu'en période de guerre les
suspensions du droit sont légitimes. La
très grande majorité de la classe
politique de l'époque était du
même avis, agrippée, droite et gauche
confondues, autour de l'axe de la fermeté et
du mot d'ordre de la "guerre au terrorisme", un
slogan qui a résonné des milliers de
fois dans les déclarations des
représentants du Gouvernement et de
l'opposition. Cette convergence nous a
menés, à la suite des lois dites
"d'urgence", à un "Etat d'exception" -
fondé sur la suspension de certains droits
fondamentaux - une exception qui se transforma
pendant de longues années en "règle".
On a vu se produire de nombreux cas de torture
envers des militants des Brigades rouges
emprisonnés - des faits
dénoncés par Amnesty International -,
des prisons spéciales furent
aménagées, des peines totalement
surdimensionnées furent infligées,
notamment pour des délits d'association, le
droit à la défense fut abaissé
(y compris jusqu'à l'arrestation de certains
avocats), plusieurs milliers de personnes furent
inquiétées sur la base de simples
indices.
A
ceux qui pourraient me demander, bien des
années plus tard, si mon pays s'était
transformé en un régime de type
sud-américain où auraient
opéré des tribunaux militaires, je
répondrais résolument non. Quoique
répréhensibles, sous le profil du
droit et des garanties institutionnelles, les
mesures d'exception étaient la
réaction d'un Etat qui démontrait son
incapacité à gouverner politiquement
un conflit social explosif et qui réagissait
alors au spectre de sa dissolution avec le dernier
instrument qui lui restait, celui de la force. Le
recours à la force était
déterminé par un double niveau de
crise: d'un côté, la rupture
définitive du pacte social (signalée
sans équivoque par l'apparition de la lutte
armée) et, de l'autre côté, la
menace d'une désagrégation
irréparable des institutions,
exténuées et érodées
par une longue période de complots et de
tentatives de subversion. Ce dernier point est
fondamental: la démocratie en Italie a
été mise en danger bien avant
l'apparition sur scène des Brigades rouges.
Je fais référence, bien entendu,
à ce qui fut baptisé
"stratégie de la tension", que beaucoup de
personnes aujourd'hui, même à gauche,
ont tendance à refouler avec une gêne
mal dissimulée et de manière
irresponsable. Pourtant, il existe désormais
une documentation historique d'une ampleur
embarrassante sur le Plan Solo, sur le coup d'Etat
du prince Borghese, sur l'organisation clandestine
Gladio, sur la saison des massacres, sur la Loge
P2.
Des
commissions parlementaires d'enquête à
propos de cette période ont
été constituées, comme celle
présidée par le sénateur
Giovanni Pellegrino. Le danger énorme
couru par nos institutions a fait l'objet de
nombreux rapports officiels; et ce ne sont pas
seulement quelques journaux
ronéotypés de la gauche
extraparlementaire qui témoignent que
pendant des décennies, des pouvoirs occultes
se sont organisés en Italie, mais bel et
bien les événements dans lequels ont
été impliqués de nombreux
hommes de pouvoir. Je me permets, enfin, de
rappeler que pour prendre la mesure de la
ramification de ces pouvoirs, il suffit de
constater qu'ils ont survécu à la fin
de la première République: notre
actuel président du Conseil était
inscrit à la loge P2. Il en détenait
la carte n° 1816. Dans les fauteuils de la
majorité siègent 62
députés qui ont fait l'objet
d'enquêtes ou qui ont été
condamnés, dont plusieurs appartenaient
à la même loge.
La
lutte armée est née et s'est
développée dans ce contexte, ce qui
ne donne aucune légitimité aux choix
insensés qui mûrirent au sein des
organisations qui la prônèrent, ni
atténue en quoi que ce soit la
défaite sans appel du projet politique qui
les soutenait. Pourtant, il est à mon avis
injustifiable de ne pas tenir compte de la phase
historique dans laquelle cette défaite
s'est réalisée, et la seule
façon pour l'interpréter comme une
victoire de l'Etat est de mettre fin a cet "Etat
d'exception" qui a marqué ces
années-là. L'extradition des
exilés va dans la direction opposée,
elle ne sert pas à clore cette phase
historique mais seulement à la prolonger
à l'infini. L'Etat italien devrait accepter
les enseignements de la doctrine Mitterrand: faire
usage de ce mélange de clairvoyance
politique, de sagesse institutionnelle et de
réalisme pragmatique qui est
nécessaire pour incarner le rôle de
"puissant bienveillant" -condition préalable
pour revendiquer le statut de vainqueur
réel. Et prendre l'initiative d'un acte de
clémence pour ceux qui, à un quart de
siècle de distance, après avoir
abandonné la lutte armée, ont
complètement reconstruit leur vie en exil.
Dans le cas contraire, l'Etat courrait le risque
d'afficher un déficit d'autorité
"morale", et se rendrait complice de faire peser
sur la deuxième République
l'arbitraire et les complots qui ont marqué
la première. Cela montrerait toute
l'inadéquation de la classe politique,
incapable d'accomplir un nécessaire acte de
magnanimité, de peur qu'il apparaisse comme
une marque de faiblesse.
Ces
derniers jours, quelques représentants de
prestige de la gauche italienne ont soutenu que la
doctrine Mitterrand devait être
reléguée au magasin des accessoires
puisque "incompatible" avec la création d'un
nouvel espace juridique européen. C'est une
opinion vraiment singulière, la leur,
qui tend à établir un lien logique
entre une mesure, celle de Mitterrand, qui se
réfère à une période
historique strictement circonscrite et une
catégorie, celle de l'espace juridique
européen qui existe seulement, pour
l'instant, dans la tête de ceux qui le
théorisent. Et le problème est
peut-être ici: que déposer,
dorénavant, dans cet espace en voie de
constitution? Peut-il être nourri uniquement
par des politiques disciplinaires
(régulation dans un sens répressif
des flux migratoires, limitation des
libertés personnelles et des droits civils
en fonction des pressions "antiterroristes", mandat
d'arrêt européen chaque fois
calibré selon les exigences des lobbies au
pouvoir) ou doit-il y avoir place pour le droit
universel à la citoyenneté, le droit
d'asile, la protection du nouveau travail flexible
et précaire, les mesures de réponse
à la marginalité sociale? Et, en
demeurant dans le domaine du droit pénal,
doit-il y avoir la place pour une nouvelle
réflexion sur le concept complexe de peine,
les méthodes de détention et des
stratégies de réhabilitation sociale?
Ou à contrario, doit-il fournir le
prétexte à la dilatation
extra-muros de l'institution
pénitentiaire, au moyen de l'introduction de
mesures "alternatives" - des bracelets
électroniques aux arrêts domiciliaires
- qui transforment de facto le territoire en
"pénitencier social"?
Je
voudrais rappeler que l'Italie compte parmi les
pays, en chiffres absolus, les plus
arriérés dans le domaine de la
durée des peines de détention,
elle est à la dernière place pour ce
qui a trait à la distribution de sanctions
alternatives à la détention et
continue à prolonger l'application d'une loi
anticonstitutionnelle comme la 41/bis (1).
Elaborée comme une mesure "exceptionnelle"
pour contrer l'urgence mafieuse, l'on veut
aujourd'hui l'élargir à d'autres
catégories de délits. Si donc, la
construction d'un espace juridique européen
est souhaitable, il est tout aussi
nécessaire que l'Italie accepte les
orientations les plus innovantes et les
avancées en matière de droit
pénal provenant d'autres nations,
plutôt que de se faire le héraut de la
propagande répressive la plus
rétrograde, comme le laisse annoncer la
rafale de demandes d'extradition envoyées
par notre garde des Sceaux.
Le
cas Battisti, dans ce sens, constitue un banc
d'essai important pour notre classe politique. Si,
comme je l'espère, la magistrature
française se refusait à
concéder l'extradition - en
démontrant ainsi une réelle autonomie
par rapport au pouvoir politique et une pleine
application du droit - il sera inévitable de
rouvrir dans notre pays un débat
sérieux et articulé sur
l'opportunité d'une amnistie pour les
années soixante-dix. Un débat qui
permettra de tourner définitivement une page
douloureuse de notre histoire et de repenser les
fondements mêmes de notre système
judiciaire.
Note
(1): L'article 41/bis de la loi
pénitentiaire, dit "de prison dure",
prévoit des restrictions drastiques pour les
parloirs, la promenade, le courrier, le
téléphone... Au début,
prévu seulement pour les cas d'urgence, il a
été étendu, de façon
transitoire, comme régime normal pour les
membres des associations mafieuses. Il a toujours
été reconduit à chaque
échéance, et doit aujourd'hui
être étendu aux délits de
"subversion" et de "terrorisme".
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