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Affaire Battisti: Les mensonges du ministre de la Justice


Par Enrico Porsia

Vendredi 27 février 2004


Mise à jour du 3 mars 2004 - La chambre d'instruction de la cour d'appel de Paris vient de remettre en liberté Cesare Battisti, placé sous contrôle judiciaire. La demande d'extradition sera examinée le 7 avril prochain.



Sous la plume de Guillaume Perrault, un journaliste "très bien renseigné", voici la version de la Chancellerie. Le ministre de la Justice s'est empressé de confirmer ces propos sur la chaîne LCI. Nous savons, par contre, que Battisti a été arrêté à la suite de tractations occultes.
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C
omme nous l'affirmions dans notre édition du 16 février 2004, le ministre de la Justice, monsieur Dominique Perben a menti sur les circonstances de l'arrestation de Cesare Battisti, l'écrivain condamné par contumace en Italie pour avoir milité, il y a 25 ans, dans les rangs des Prolétaires armés pour le communisme. Immédiatement après l'arrestation, le garde des Sceaux avait affirmé que Battisti avait été interpellé pour "avoir menacé de mort son voisin". Dans notre édition du 16 février nous avions déjà affirmé que ce mensonge du ministre de la Justice était destiné à occulter sa responsabilité personnelle dans la démarche d'extradition qui menace désormais Battisti. Une démarche moralement déshonorante. Car la France avait garanti, depuis 1985, le droit d'asile aux anciens militants de l'extrême gauche révolutionnaire italienne, recherchés dans leur pays pour des "actes de nature violente d'inspiration politique". Ainsi le soulignait très précisément, encore en 1998, le Premier ministre de Jacques Chirac.

L'actuel coup de force de Dominique Perben est juridiquement inacceptable: Battisti ayant déjà été jugé inextradable par deux avis de la Chambre d'Accusation en 1991.
Et la tentative de revenir sur l'autorité de la chose jugée ne peut signifier qu'une seule chose:
De sombres tractations se sont engagées entre la République française et l'Italie berlusconienne. Information qui a été confirmée par le ministre de la Justice italien en personne (
voir notre édition du 16 février).

Voici les faits:

Dès la réélection de Jacques Chirac en 2002, le gouvernement Berlusconi, insiste pour récupérer les anciens militants d'extrême gauche, jusque-là protégés par la parole de la République. Le but de la manœuvre consiste à donner en pâture à l'opinion publique italienne des "communiqués de victoires antiterroristes" afin de faire oublier le déluge d'affaires judiciaires qui encerclent Silvio Berlusconi, l'ancien membre de la loge maçonnique putschiste P2.

Quels sont les termes de ce marchandage inavouable? En échange de quoi, la Chancellerie française accepterait-elle de trahir la parole donnée par la République ? Ces questions sont toujours sans réponse.

Nous savons par contre qu'après avoir reçu une liste de 14 noms du ministère italien de la justice, le 11 septembre 2002, la Chancellerie française a accepté de procéder à une sélection. Nous confirmons ce que nous avancions dans notre précédente édition: l'Italie a concédé à la France le droit du choix. Quel honneur!

Les Renseignements généraux ont immédiatement fourni 14 fiches correspondant aux noms proposés par le ministre de la Justice italien Castelli, qui est aussi l'un des responsables de la très xénophobe Ligue du Nord. Sur ces fiches, toutes les adresses étaient à jour... et pour cause! Suite à la promesse de Lionel Jospin, agissant en tant que Premier ministre de Jacques Chirac, de retirer les noms des exilés italiens du "fichier Schengen", les avocats des réfugiés ont été invités à fournir tous les renseignements concernant leurs clients aux fins de régulariser leur situation administrative sur le territoire français. En fait, des permis de séjour pour eux tous ont été octroyés. Aujourd'hui, Maître de Felice et Maître Terrel sont outrés. "La trahison de la parole donnée nous fait devenir, en quelque sorte les délateurs de nos propres clients", affirment ils.

Déjà après l'extradition expéditive de Paolo Persichetti, en août 2002 (voir nos éditions du 27.08.2002 et du 12.09.2002), Louis Joinet, Premier Avocat Général à la Cour de Cassation déclarait: "Au plan des principes, les plus gravement touchés sont surtout des avocats. Ils se sont portés garants de la confiance en la parole donnée et se trouveraient ramenés, a posteriori, à l'état d'indicateurs. Il est difficilement concevable qu'un pareil traitement soit réservé à des membres du Barreau" (Libération, 23 septembre 2002).

Trois noms figurants sur la liste fournie par Monsieur Castelli sont choisis par les services de la place Vendôme. Il s'agit de deux anciens militants des Brigades rouges, Enrico Villimburgo et Roberta Cappelli, et de Cesare Battisti. Il faut dire que les services du ministère de l'Intérieur ne se sont pas privés du plaisir d'attirer particulièrement l'attention sur l'écrivain. C'est ainsi qu'ils ont glissé trois fautes grossières dans la "note blanche" le concernant (voir notre édition du 16 février). Ensuite, comme le confirmait personnellement Monsieur F. Veaux, Commissaire divisionnaire, chef de la division nationale antiterroriste "la mention: interpeller et aviser Parquet" fait à nouveau son apparition, sur le "fichier Schengen", à côté des noms des exilés italiens.

En janvier 2003, les autorités italiennes fournissent deux premières demandes d'extradition, correspondant à deux des trois "favoris" de la Place Vendôme. Le dossier concernant la troisième "cible de choix" n'étant pas encore prêt. Mais qu'à cela ne tienne... Le 20 mai 2003, le garde des Sceaux s'impatiente. Il prend personnellement sa plume pour écrire à Monsieur le Procureur Général de la Cour d'Appel de Paris. "Je vous remercie de bien vouloir trouver sous ce pli deux dossiers de demande d'extradition présentés par le gouvernement italien concernant deux de ses ressortissants...", écrit Dominique Perben dans son courrier référencé sous le n° 2393 T5 et 3527 T5. Le ministre tient tout particulièrement à souligner que "les autorités italiennes ont également saisi le gouvernement français d'une demande concernant Madame Roberta Cappelli. Ce dossier n'est pas actuellement en état d'être transmis à votre parquet général. Il est possible toutefois qu'à bref délai le gouvernement italien nous fasse parvenir les éléments complémentaires qui lui ont été demandés". Nous avons bien lu: "les éléments qui lui ont été demandés": Le garde des Sceaux avoue lui-même être à l'origine de la demande. Ce qui correspond exactement à ce qu'avait affirmé son homologue italien le 12 février dernier (voir notre édition du 16 février).

Pourtant, Jean-Louis Nadal, Procureur Général près la Cour d'Appel de Paris répondait, le 4 décembre 2003, en ces termes précis à la sollicitation du ministre: "J'ai l'honneur de vous faire retour non exécutées des trois demandes d'extradition (références: EXT/2003/02599; EXT/2003/02602; EXT/2003/02605) visées en objet". Il s'agit d'une véritable fin de non recevoir. La Justice refuse ainsi d'être impliquée dans cette forfaiture.
Mais le ministre insiste. Le 10 février, Cesare Battisti est arrêté et immédiatement placé sous écrou extraditionnel.

Quel accord inavouable passé avec le gouvernement de Berlusconi lie Dominique Perben, pour expliquer l'insistance d'un ministre de la Justice désavoué par le Procureur Général près la Cour d'Appel...

Mercredi 3 mars la Chambre d'instruction de la Cour d'appel de Paris doit examiner la demande de mise en liberté de Cesare Battisti. Nous faisons confiance à l'Etat de droit. Il serait incompréhensible que la Justice refuse de libérer immédiatement l'écrivain. Nous n'osons pas croire que les juges puissent se soumettre aux raisons occultes de tractations inavouables passées entre la Place Vendôme et le garde des Sceaux berlusconien.

Roberta Cappelli et Enrico Villimburgo, les deux autres exilés italiens ayant trouvé asile en France et "séléctionnés" par les services de la Place Vendome, ont chargé leurs avocats d'informer, officiellement: "Qu'ils entendaient ne se soustraire à aucune procédure, quelle qu'elle soit, aussi irrecevable et immorale soit-elle". Ainsi, si le Gouvernement devait se déshonorer, il ne pourra plus le faire dans les chambres obscures des tractations secrètes.

Maîtres Jean-Jacques de Felice et Irène Terrel, les avocats des réfugiés italiens, viennent d'adresser un courrier au Procureur Général de la Cour d'Appel de Paris. Il y est écrit: "Nous nous tenons à votre disposition pour contribuer à résoudre, une fois pour toutes, et au plus haut niveau de l'Etat, la question des 'réfugiés italiens issus des années de plomb' placés aujourd'hui dans des situations aussi juridiquement inacceptables qu'intolérables sur le plan humain".

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