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Dans
les années 70, Rossella Moneta milite
activement au sein d'une organisation de
l'extrême gauche révolutionnaire
italienne. Recherchée par la justice
transalpine en 1979, sous l'accusation de
participation à bande armée, elle
trouve refuge en France au début des
années 80. Ici, la République
s'était engagée à ne pas
extrader les anciens militants d'extrême
gauche, rescapés d'une "guerre civile non
officiellement reconnue" qui, selon le
président de la Commission d'enquête
parlementaire italienne, se déroula sur la
Péninsule au cours des années
70-80.
Rossella ouvre un restaurant à Paris et
s'intègre parfaitement dans la
société française. En 1999, sa
condamnation à 4 ans de prison tombe sous
les délais de la prescription.
Rossella
peut enfin voyager. Elle peut obtenir de nouveau un
passeport, franchir les frontières,
retourner dans son pays natal. Elle garde sa
résidence en France. Son long exil l'a,
entre-temps, liée au pays qui lui a
généreusement offert un asile
politique de fait. Bien que plus aucune charge ne
pèse sur elle, Rossella n'oublie pas que
plusieurs de ses camarades de lutte et d'exil qui
ont, eux aussi, trouvé refuge en France,
sont toujours dans le collimateur des
autorités italiennes. Ces dernières
s'emploient, inlassablement, à exercer des
pressions sur le gouvernement français afin
d'obtenir que la République renie sa parole
et s'engage sur la voie des extraditions
politiques. C'est ainsi que, quand en août
2002, Paolo Persichetti est arrêté,
embarqué dans une voiture et
transféré de manière
expéditive de l'autre côté des
Alpes, Rossella s'engage activement dans la
bataille pour la défense du droit d'asile
accordé, hier, aux militants italiens. Un
droit, aujourd'hui, brusquement remis en
cause.
Ainsi,
lorsque l'année dernière "l'affaire
Battisti " démarre, on retrouve
aussitôt Rossella dans les comités de
soutien en faveur des exilés italiens. Des
activités de solidarité
surveillées de très près par
les services de l'ambassade italienne à
Paris.
Le
22 décembre 2004, Rossella Moneta se rend au
Consulat général d'Italie. Elle doit
renouveler son passeport dont la
validité expire le 22 février
2005.
A sa grande surprise, un fonctionnaire lui signifie
que les services consulaires sont dans
l'impossibilité de lui délivrer un
nouveau document. Pour quelle raison ? Son nom
apparaît sur la liste internationale des
personnes recherchées par la justice
italienne.
Rossella
ne comprend pas. Elle demande à
connaître la justification d'une telle
mesure. Elle veut savoir de quoi elle est
accusée
Elle exige une
réponse qui ne vient pas, les services
consulaires eux-mêmes ne semblent pas
être au courant des motivations de la mesure
prise à son encontre.
La seule information que Rossella parvient à
glaner est que son inscription sur la liste des
personnes recherchées date de mars
2004.
Un
mois auparavant, en février, Cesare
Battisti avait été placé sous
écrou extraditionnel.
Le
premier d'une liste, de 14 réfugiés,
dont le gouvernement de Berlusconi exige
l'extradition (voir notre enquête
Extraditions
politiques: Chronique d'une trahison
d'Etat).
Une exigence dûment accompagnée d'un
procédé de bonnes intentions
vis-à-vis d'un projet stratégique
très cher à la France
(Voir
notre édition du
21/09/2004).
Une
mission purificatrice
Visiblement,
les autorités italiennes ne se contentent
plus de vouloir enfermer dans leurs geôles
des anciens militants qui, vingt-cinq ans
auparavant, ont participé au plus important
affrontement social qu'a vécu l'Europe
occidentale depuis l'après-guerre. Un
enfermement qui serait décidé sans
même leur offrir la possibilité de se
défendre. La loi italienne, exception en
Europe, ne reconnaît en effet aucun droit
à un nouveau procès, lorsque
l'accusé a été condamné
définitivement par contumace. En son
absence.
Le
pouvoir berlusconien, (dont la diplomatie est
représentée par le post-fasciste
Gianfranco Fini, et la justice par le dirigeant du
parti xénophobe de la Ligue du Nord Roberto
Castelli), se sent aujourd'hui investi d'une
mission purificatrice. Punir tous ceux qui
furent des ennemis politiques quand l'Italie, il y
a un quart de siècle, vivait sous le
régime de la Démocratie
chrétienne. Quand les organisations occultes
proliféraient. Parmi celles-ci, et cela
mérite d'être souligné, on
remarquait la loge maçonnique secrète
P2. Une organisation putschiste. Or, celui qui
s'était vu attribuer la carte numéro
1816 de cette loge originale, est aujourd'hui le
président du Conseil du pays.
Rien
d'étonnant si, aujourd'hui, son gouvernement
ne soit pas un exemple de tolérance.
Rappelons-nous de la terrible répression au
sommet du G8 à Gênes en juillet
2001, de la ville mise en état de
siège. Souvenons-nous de Carlo Giuliani, ce
jeune garçon de 23 ans tué par des
forces des polices qui tiraient à balles
réelles. C'est ainsi que le gouvernement de
Berlusconi n'hésita pas à se
présenter sur la scène
internationale, puisque le Cavaliere
n'exerçait son mandat que depuis moins d'un
mois.
Aujourd'hui,
il a entraîné le pays dans le bourbier
irakien et, sur la lancée de sa croisade, il
a besoin de symboles, de "terroristes" à
exhiber devant sa nouvelle Italie, à jeter
en pâture à ses troupes. Une
Italie qu'il voudrait voir marcher sur un air
national-populiste. Une Italie nouvelle,
éduquée dans les valeurs d'une
entreprise patriarcale.
Faute
de grands exploits guerriers dans la croisade
irakienne, le Cavaliere se concentre sur une
obsession ancienne. Il s'engage dans une
campagne de criminalisation, de diabolisation, d'un
phénomène vieux de vingt-cinq ans.
Une campagne orchestrée comme la promotion
d'un film. A petit budget, mais grand public. Le
rêve de tout producteur.
Ici,
on vous sert des anciens guérilleros. Peu
importe qu'ils aient désormais, presque
tous, les cheveux blancs. Qu'ils vivent
paisiblement dans leur pays d'accueil, avec femmes
et enfants. Des enfants de l'exil qui, comme ceux
qui sont issus de l'immigration, ont grandi dans ce
pays. Un pays d'accueil qui est devenu leur pays
d'adoption.
Soudain,
au moyen de quelques artifices malveillants, on
expose à la vindicte des acteurs d'hier.
Tout en négligeant le contexte de
l'époque. Il suffit pour cela de donner
à lire une histoire ancienne avec les
lunettes d'aujourd'hui. Des lunettes où les
images des Twins Towers ont
été dûment incrustées.
Il suffit de quelques artifices d'une rare
bassesse, pour tisser des amalgames
intolérables. Et tout cela est fait dans un
seul but, sciemment poursuivi. Exercer une
vengeance publique. Une vengeance
publicitaire.
Au
bon vouloir de la police politique
Le
phénomène est inquiétant.
D'autant plus que la vengeance n'est pas
dirigée uniquement contre des personnes qui
ont encore des contentieux, parfois très
lourds, avec la justice italienne. Le cas de
Rossella Moneta en est la preuve. L'Etat italien
s'attaque à une personne,
déclarée prescrite depuis
bientôt six ans, le plus légalement du
monde, une personne qui depuis six ans est une
citoyenne parfaitement en règle
vis-à-vis de la loi. Une personne qui est
arbitrairement empêchée d'obtenir un
renouvellement de passeport. Au motif que les
autorités l'ont inscrite, au mépris
du droit, sur le bulletin international de
personnes recherchées. On fabrique ainsi une
personne recherchée, sans qu'aucune charge
pèse sur elle. Un fait très alarmant.
D'autant plus que le cas de Rossella Moneta n'est
pas une exception.
Le
3 novembre 2004, Corrado Balocco, le gérant
de la société de presse Amnistia.net,
s'est rendu au Consulat général
d'Italie. Lui aussi devait renouveler son
passeport. Lui aussi fut un militant
révolutionnaire, dans les années
soixante-dix. Lui aussi avait choisi de se
réfugier en France. Lui aussi, après
avoir subi une condamnation définitive
à six ans de prison, prononcée en son
absence, a vu sa peine tombée sous le
délai de prescription.
Le
1er mars 1999, la 2e cour d'appel de Milan avait
délibéré, tout à fait
officiellement, en déclarant "la
révocation de l'exécution de
peine ainsi que celle du mandat
d'arrêt"
La peine, prononcée en
1985, était donc, en clair,
effacée.
Tout
comme pour Rossella Moneta, un fonctionnaire a
précisé à Corrado Balocco
qu'on ne pouvait pas lui renouveler son passeport
sans avoir reçu au préalable un feu
vert de la DIGOS, la police politique
italienne. En effet, explique le fonctionnaire,
il existe désormais un "signalement"
émanant de la DIGOS qui a inscrit Corrado
dans le Bulletin national des personnes
recherchées.
Pour
quels motifs? "Visiblement, la DIGOS veut
être informée de ce que vous
faites", se hasarde le fonctionnaire.
Soulignons une nouvelle fois que Corrado Balocco
est aujourd'hui le gérant d'une
société de presse
indépendante, régulièrement
inscrite auprès de l'administration
française. Il nous est tout à fait
incroyable que la police politique italienne
s'intéresse de si près aux
activités d'Amnistia.net, une
rédaction française
indépendante.
"Il
nous faut des informations complémentaires,
procéder à des vérifications,
afin de pouvoir savoir si on est en droit de vous
renouveler votre passeport". La conversation au
consulat s'achève donc sur ces quelques
mots. Corrado Balocco a dû ensuite attendre.
Les vérifications ont duré une bonne
dizaine de jours. Et c'est seulement le 15
novembre, après avoir bien acquis la
certitude qu'aucune charge ne pesait sur lui, que
le consulat a concédé un nouveau
passeport. Tout en confirmant à Corrado que
son nom continuerait à figurer sur le
bulletin des personnes recherchées. Au bon
vouloir de la police politique.
Un
acharnement, aussi cruel que
surréaliste
Un
exemple encore plus invraisemblable illustre bien
l'acharnement, aussi cruel que surréaliste,
dans lequel s'entête le pouvoir italien.
La victime s'appelle Giovanni Miagostovich. Son cas
est extraordinaire.
Cet
ancien militant italien s'exila en France à
la suite d'un mandat d'arrêt pour
"insurrection armée contre les pouvoirs de
l'Etat". Or, lorsque le jugement eut lieu, et
malgré son absence, le tribunal italien le
jugea innocent. Giovanni, pendant la longue
durée de cette interminable procédure
judiciaire, avait eu le temps de fonder une
famille, trouver un travail en tant qu'infirmier
dans un hôpital parisien, et assumer aussi
des responsabilités syndicales. Ce qui
explique que même après son
acquittement, il décida de rester en France.
Sa vie était désormais dans ce
pays.
En
juillet 2004, il se rend, lui aussi, au consulat
général à Paris. Il doit y
effectuer une simple démarche
administrative. Un fonctionnaire lui demande donc
de présenter son passeport. Le fonctionnaire
lui annonce alors qu'il se trouve dans l'obligation
de séquestrer ce document. Pourquoi?
Après vérification, il s'avère
que Giovanni est inscrit sur le bulletin des
personnes recherchées. Lui aussi. Et cela
bien qu'il ait été
déclaré innocent par la justice
italienne. Et donc, injustement contraint à
la fuite et à l'exil. Devant son insistance,
le chef de service en personne procède
à des vérifications
supplémentaires. Elles confirment
l'étrange anomalie du cas. Giovanni
Miagostovich apparaît bel et bien dans le
bulletin des personnes recherchées
malgré son acquittement, sans qu'aucun
mandat d'arrêt n'ait été
délivré à son encontre.
Même le chef de service du consulat d'Italie
y perd son latin. Il décide, dans un
surprenant élan d'héroïsme, de
rendre son passeport à Giovanni. Une
décision courageuse mais sans grand avenir,
la date d'expiration du document étant bien
proche. Faisant preuve d'un dévouement au
devoir sans faille, le chef de service propose
d'établir une demande de renouvellement afin
de démêler une situation à
l'apparence absurde.
Un
mois plus tard, Giovanni est convoqué au
consulat. On lui délivre un nouveau
passeport, agrémenté de quelques
explications. "Dans un premier temps, on nous avait
notifié une réponse négative
concernant votre demande de renouvellement.
Ensuite, elle a été
rectifiée", lui dit-on. Ensuite, on lui
montre un courrier. Il vient de la
préfecture de Rome. " Il n'y a aucun
obstacle à la délivrance du
passeport", y lit-on, "pourtant, il existe une
mesure de 'surveillance confidentielle'
('riservata vigilanza') à l'encontre
du demandeur". Fin des explications.
Après
avoir obtenu l'extradition expéditive de
Paolo Persichetti, après avoir obtenu un
arrêt d'avis favorable à
l'extradition de Cesare Battisti, après
avoir promis de ramener tous les
réfugiés politiques italiens en
France dans les prisons de leur pays d'origine,
qu'exigent encore de la France les autorités
italiennes?
Appliquer
une espèce de statut de surveillance
d'exception, à l'encontre de tous les
anciens militants des années soixante-dix,
sans même se soucier de leur statut
légal? Jusqu'où le gouvernement
de Berlusconi poussera-t-il cette vengeance
trans-frontières?
Cela
se sait peu, mais près de 20.000 personnes
furent mises sous enquête au cours de cet
affrontement social qui eut pour cadre l'Italie, il
y a un quart de siècle. Sont-ils tous sous
l'il de Big Brother?
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