©www.amnistia.net

 

Exilés italiens: Surveiller et punir


Par Enrico Porsia

Dimanche 23 janvier 2005



A lire aussi:

Extraditions politiques: Le marchandage nucléaire

Extraditions politiques: Les pressions s'accentuent

Enquête Extraditions politiques: Chronique d'une trahison d'Etat

Extraditions politiques: L'axe Chirac-Berlusconi

Affaire Battisti: Une justice sous influence

Madrid-Rome via Paris-Alger: Voyage dans l'univers des professionnels de la manipulation

Mauro Bulgarelli, député italien: L'Europe, l'Italie et "les années de plomb"

Affaire Battisti: Les mensonges du ministre de la Justice

Arrestation de l'écrivain Cesare Battisti: décryptage d'une curieuse procédure

Tout le dossier: Extraditions: La parole de la République et les exilés italiens

Italie: le réseau Gladio et la démocratie confisquée

D
ans les années 70, Rossella Moneta milite activement au sein d'une organisation de l'extrême gauche révolutionnaire italienne. Recherchée par la justice transalpine en 1979, sous l'accusation de participation à bande armée, elle trouve refuge en France au début des années 80. Ici, la République s'était engagée à ne pas extrader les anciens militants d'extrême gauche, rescapés d'une "guerre civile non officiellement reconnue" qui, selon le président de la Commission d'enquête parlementaire italienne, se déroula sur la Péninsule au cours des années 70-80.
Rossella ouvre un restaurant à Paris et s'intègre parfaitement dans la société française. En 1999, sa condamnation à 4 ans de prison tombe sous les délais de la prescription.

Rossella peut enfin voyager. Elle peut obtenir de nouveau un passeport, franchir les frontières, retourner dans son pays natal. Elle garde sa résidence en France. Son long exil l'a, entre-temps, liée au pays qui lui a généreusement offert un asile politique de fait. Bien que plus aucune charge ne pèse sur elle, Rossella n'oublie pas que plusieurs de ses camarades de lutte et d'exil qui ont, eux aussi, trouvé refuge en France, sont toujours dans le collimateur des autorités italiennes. Ces dernières s'emploient, inlassablement, à exercer des pressions sur le gouvernement français afin d'obtenir que la République renie sa parole et s'engage sur la voie des extraditions politiques. C'est ainsi que, quand en août 2002, Paolo Persichetti est arrêté, embarqué dans une voiture et transféré de manière expéditive de l'autre côté des Alpes, Rossella s'engage activement dans la bataille pour la défense du droit d'asile accordé, hier, aux militants italiens. Un droit, aujourd'hui, brusquement remis en cause.

Ainsi, lorsque l'année dernière "l'affaire Battisti " démarre, on retrouve aussitôt Rossella dans les comités de soutien en faveur des exilés italiens. Des activités de solidarité surveillées de très près par les services de l'ambassade italienne à Paris.

Le 22 décembre 2004, Rossella Moneta se rend au Consulat général d'Italie. Elle doit renouveler son passeport dont la validité expire le 22 février 2005.
A sa grande surprise, un fonctionnaire lui signifie que les services consulaires sont dans l'impossibilité de lui délivrer un nouveau document. Pour quelle raison ? Son nom apparaît sur la liste internationale des personnes recherchées par la justice italienne.

Rossella ne comprend pas. Elle demande à connaître la justification d'une telle mesure. Elle veut savoir de quoi elle est accusée… Elle exige une réponse qui ne vient pas, les services consulaires eux-mêmes ne semblent pas être au courant des motivations de la mesure prise à son encontre.
La seule information que Rossella parvient à glaner est que son inscription sur la liste des personnes recherchées date de mars 2004.

Un mois auparavant, en février, Cesare Battisti avait été placé sous écrou extraditionnel.

Le premier d'une liste, de 14 réfugiés, dont le gouvernement de Berlusconi exige l'extradition (voir notre enquête Extraditions politiques: Chronique d'une trahison d'Etat). Une exigence dûment accompagnée d'un procédé de bonnes intentions vis-à-vis d'un projet stratégique très cher à la France… (Voir notre édition du 21/09/2004).

Une mission purificatrice

Visiblement, les autorités italiennes ne se contentent plus de vouloir enfermer dans leurs geôles des anciens militants qui, vingt-cinq ans auparavant, ont participé au plus important affrontement social qu'a vécu l'Europe occidentale depuis l'après-guerre. Un enfermement qui serait décidé sans même leur offrir la possibilité de se défendre. La loi italienne, exception en Europe, ne reconnaît en effet aucun droit à un nouveau procès, lorsque l'accusé a été condamné définitivement par contumace. En son absence.

Le pouvoir berlusconien, (dont la diplomatie est représentée par le post-fasciste Gianfranco Fini, et la justice par le dirigeant du parti xénophobe de la Ligue du Nord Roberto Castelli), se sent aujourd'hui investi d'une mission purificatrice. Punir tous ceux qui furent des ennemis politiques quand l'Italie, il y a un quart de siècle, vivait sous le régime de la Démocratie chrétienne. Quand les organisations occultes proliféraient. Parmi celles-ci, et cela mérite d'être souligné, on remarquait la loge maçonnique secrète P2. Une organisation putschiste. Or, celui qui s'était vu attribuer la carte numéro 1816 de cette loge originale, est aujourd'hui le président du Conseil du pays.

Rien d'étonnant si, aujourd'hui, son gouvernement ne soit pas un exemple de tolérance. Rappelons-nous de la terrible répression au sommet du G8 à Gênes en juillet 2001, de la ville mise en état de siège. Souvenons-nous de Carlo Giuliani, ce jeune garçon de 23 ans tué par des forces des polices qui tiraient à balles réelles. C'est ainsi que le gouvernement de Berlusconi n'hésita pas à se présenter sur la scène internationale, puisque le Cavaliere n'exerçait son mandat que depuis moins d'un mois.

Aujourd'hui, il a entraîné le pays dans le bourbier irakien et, sur la lancée de sa croisade, il a besoin de symboles, de "terroristes" à exhiber devant sa nouvelle Italie, à jeter en pâture à ses troupes. Une Italie qu'il voudrait voir marcher sur un air national-populiste. Une Italie nouvelle, éduquée dans les valeurs d'une entreprise patriarcale.

Faute de grands exploits guerriers dans la croisade irakienne, le Cavaliere se concentre sur une obsession ancienne. Il s'engage dans une campagne de criminalisation, de diabolisation, d'un phénomène vieux de vingt-cinq ans. Une campagne orchestrée comme la promotion d'un film. A petit budget, mais grand public. Le rêve de tout producteur.

Ici, on vous sert des anciens guérilleros. Peu importe qu'ils aient désormais, presque tous, les cheveux blancs. Qu'ils vivent paisiblement dans leur pays d'accueil, avec femmes et enfants. Des enfants de l'exil qui, comme ceux qui sont issus de l'immigration, ont grandi dans ce pays. Un pays d'accueil qui est devenu leur pays d'adoption.

Soudain, au moyen de quelques artifices malveillants, on expose à la vindicte des acteurs d'hier. Tout en négligeant le contexte de l'époque. Il suffit pour cela de donner à lire une histoire ancienne avec les lunettes d'aujourd'hui. Des lunettes où les images des Twins Towers ont été dûment incrustées. Il suffit de quelques artifices d'une rare bassesse, pour tisser des amalgames intolérables. Et tout cela est fait dans un seul but, sciemment poursuivi. Exercer une vengeance publique. Une vengeance publicitaire.

Au bon vouloir de la police politique

Le phénomène est inquiétant. D'autant plus que la vengeance n'est pas dirigée uniquement contre des personnes qui ont encore des contentieux, parfois très lourds, avec la justice italienne. Le cas de Rossella Moneta en est la preuve. L'Etat italien s'attaque à une personne, déclarée prescrite depuis bientôt six ans, le plus légalement du monde, une personne qui depuis six ans est une citoyenne parfaitement en règle vis-à-vis de la loi. Une personne qui est arbitrairement empêchée d'obtenir un renouvellement de passeport. Au motif que les autorités l'ont inscrite, au mépris du droit, sur le bulletin international de personnes recherchées. On fabrique ainsi une personne recherchée, sans qu'aucune charge pèse sur elle. Un fait très alarmant. D'autant plus que le cas de Rossella Moneta n'est pas une exception.

Le 3 novembre 2004, Corrado Balocco, le gérant de la société de presse Amnistia.net, s'est rendu au Consulat général d'Italie. Lui aussi devait renouveler son passeport. Lui aussi fut un militant révolutionnaire, dans les années soixante-dix. Lui aussi avait choisi de se réfugier en France. Lui aussi, après avoir subi une condamnation définitive à six ans de prison, prononcée en son absence, a vu sa peine tombée sous le délai de prescription.

Le 1er mars 1999, la 2e cour d'appel de Milan avait délibéré, tout à fait officiellement, en déclarant "la révocation de l'exécution de peine ainsi que celle du mandat d'arrêt"… La peine, prononcée en 1985, était donc, en clair, effacée.

Tout comme pour Rossella Moneta, un fonctionnaire a précisé à Corrado Balocco qu'on ne pouvait pas lui renouveler son passeport sans avoir reçu au préalable un feu vert de la DIGOS, la police politique italienne. En effet, explique le fonctionnaire, il existe désormais un "signalement" émanant de la DIGOS qui a inscrit Corrado dans le Bulletin national des personnes recherchées.

Pour quels motifs? "Visiblement, la DIGOS veut être informée de ce que vous faites", se hasarde le fonctionnaire. Soulignons une nouvelle fois que Corrado Balocco est aujourd'hui le gérant d'une société de presse indépendante, régulièrement inscrite auprès de l'administration française. Il nous est tout à fait incroyable que la police politique italienne s'intéresse de si près aux activités d'Amnistia.net, une rédaction française indépendante.

"Il nous faut des informations complémentaires, procéder à des vérifications, afin de pouvoir savoir si on est en droit de vous renouveler votre passeport". La conversation au consulat s'achève donc sur ces quelques mots. Corrado Balocco a dû ensuite attendre. Les vérifications ont duré une bonne dizaine de jours. Et c'est seulement le 15 novembre, après avoir bien acquis la certitude qu'aucune charge ne pesait sur lui, que le consulat a concédé un nouveau passeport. Tout en confirmant à Corrado que son nom continuerait à figurer sur le bulletin des personnes recherchées. Au bon vouloir de la police politique.

Un acharnement, aussi cruel que surréaliste

Un exemple encore plus invraisemblable illustre bien l'acharnement, aussi cruel que surréaliste, dans lequel s'entête le pouvoir italien. La victime s'appelle Giovanni Miagostovich. Son cas est extraordinaire.

Cet ancien militant italien s'exila en France à la suite d'un mandat d'arrêt pour "insurrection armée contre les pouvoirs de l'Etat". Or, lorsque le jugement eut lieu, et malgré son absence, le tribunal italien le jugea innocent. Giovanni, pendant la longue durée de cette interminable procédure judiciaire, avait eu le temps de fonder une famille, trouver un travail en tant qu'infirmier dans un hôpital parisien, et assumer aussi des responsabilités syndicales. Ce qui explique que même après son acquittement, il décida de rester en France. Sa vie était désormais dans ce pays.

En juillet 2004, il se rend, lui aussi, au consulat général à Paris. Il doit y effectuer une simple démarche administrative. Un fonctionnaire lui demande donc de présenter son passeport. Le fonctionnaire lui annonce alors qu'il se trouve dans l'obligation de séquestrer ce document. Pourquoi? Après vérification, il s'avère que Giovanni est inscrit sur le bulletin des personnes recherchées. Lui aussi. Et cela bien qu'il ait été déclaré innocent par la justice italienne. Et donc, injustement contraint à la fuite et à l'exil. Devant son insistance, le chef de service en personne procède à des vérifications supplémentaires. Elles confirment l'étrange anomalie du cas. Giovanni Miagostovich apparaît bel et bien dans le bulletin des personnes recherchées… malgré son acquittement, sans qu'aucun mandat d'arrêt n'ait été délivré à son encontre. Même le chef de service du consulat d'Italie y perd son latin. Il décide, dans un surprenant élan d'héroïsme, de rendre son passeport à Giovanni. Une décision courageuse mais sans grand avenir, la date d'expiration du document étant bien proche. Faisant preuve d'un dévouement au devoir sans faille, le chef de service propose d'établir une demande de renouvellement afin de démêler une situation à l'apparence absurde.

Un mois plus tard, Giovanni est convoqué au consulat. On lui délivre un nouveau passeport, agrémenté de quelques explications. "Dans un premier temps, on nous avait notifié une réponse négative concernant votre demande de renouvellement. Ensuite, elle a été rectifiée", lui dit-on. Ensuite, on lui montre un courrier. Il vient de la préfecture de Rome. " Il n'y a aucun obstacle à la délivrance du passeport", y lit-on, "pourtant, il existe une mesure de 'surveillance confidentielle' ('riservata vigilanza') à l'encontre du demandeur". Fin des explications.

Après avoir obtenu l'extradition expéditive de Paolo Persichetti, après avoir obtenu un arrêt d'avis favorable à l'extradition de Cesare Battisti, après avoir promis de ramener tous les réfugiés politiques italiens en France dans les prisons de leur pays d'origine, qu'exigent encore de la France les autorités italiennes?

Appliquer une espèce de statut de surveillance d'exception, à l'encontre de tous les anciens militants des années soixante-dix, sans même se soucier de leur statut légal? Jusqu'où le gouvernement de Berlusconi poussera-t-il cette vengeance trans-frontières?

Cela se sait peu, mais près de 20.000 personnes furent mises sous enquête au cours de cet affrontement social qui eut pour cadre l'Italie, il y a un quart de siècle. Sont-ils tous sous l'œil de Big Brother?

Abonnez-vous au site Amnistia.net (accès direct à tous les articles) et recevez, chaque mois, notre journal Les Enquêtes interdites (format PDF).
Abonnements: 4 euros 15 jours | 18 euros 3 mois | 50 euros 1 an



©www.amnistia.net
journal illustré
Tous droits de reproduction et représentation réservés
contact: redaction@amnistia.net

Rédaction: contact

Haut de page
La Une



Abonnez-vous à Amnistia.net
.