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Enquête Extraditions politiques: Chronique d'une trahison d'Etat


Par Enrico Porsia

Vendredi 16 juillet 2004







Le 11 septembre 2002, le garde des Sceaux italien remet une liste au ministre de la Justice français. Elle comprend 14 noms. Les services de la place Beauvau s'empressent de produire une fiche, une "note blanche", concernant chaque "cible". Aux autorités françaises le triste honneur de procéder à la sélection. Trois réfugiés sont sélectonnés, dont Cesare Battisti. En consultant les 14 "notes blanches", que nous nous sommes procurées, il résulte que tous les réfugiés sont titulaires d'un régulier permis de séjour, ocroyé, en toute connaissance de cause, par les autorités françaises. Un d'entre eux a même obtenu la nationalité française.
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L
e 20 avril 1985, devant le 65e congrès de la Ligue des Droits de l'Homme, le président François Mitterrand s'engagea, au nom de la République, à ne pas extrader les militants de l'extrême gauche italienne qui avaient pratiqué la lutte armée et qui, ensuite, avaient trouvé refuge en France et rompu "avec la machine infernale dans laquelle ils s'étaient engagés" (...)

2002. Le 19 mars, Marco Biagi, conseiller auprès du ministre du Travail et des Affaires sociales, est assassiné à Bologne. Le meurtre est revendiqué par les "nouvelles" Brigades rouges. Qui se cache derrière ce sigle? Les enquêteurs italiens n'ont toujours aucune piste. C'est alors qu'en exploitant les graves événements internationaux, le gouvernement Berlusconi conçoit une recette originale… Il s'agit de convaincre les autorités françaises que les exilés politiques italiens sont bel et bien en rapport avec les "nouvelles" et mystérieuses Brigades rouges.

Le 24 août 2002, Paolo Persichetti est arrêté, embarqué dans une voiture et expédié au-delà des Alpes. Cette reconduite expéditive à la frontière a été justifiée sur le plan formel par l'exécution d'un décret d'extradition… signé 8 ans plus tôt, et auquel les autorités françaises n'avaient visiblement pas estimé nécessaire de donner suite. La vérité est tout autre. En réalité, les autorités françaises et italiennes ont utilisé ce vieux décret d'extradition comme prétexte. En effet, le 24 juillet 2002, le parquet de Bologne, celui même en charge de l'enquête sur l'assassinat de Marco Biagi, lance une requête de localisation et d'interceptions téléphoniques à l'encontre de Paolo Persichetti (...)

11 septembre 2002, la date est symbolique. En ce jour anniversaire des attentats de New York et Washington, le ministre de la Justice italien, Roberto Castelli, se rend à Paris pour rencontrer son homologue français, Dominique Perben. Cette rencontre a été précédée par une réunion, qui a eu lieu le mercredi 4 septembre à Paris, entre des hauts fonctionnaires du ministère de la Justice italien et de la Chancellerie française. Les experts ont préparé le terrain. Le 11 septembre, le Garde des Sceaux italien remet une liste au ministre français. Elle comprend 14 noms. Cette information publiée par Amnistia.net dans son édition du 20 septembre avait été formellement démentie par les autorités italiennes. Elle était pourtant exacte. Aujourd'hui, le ministre de la Justice italien reconnaît sans difficulté aucune "avoir fourni aux autorités françaises une liste de noms"… A celles-ci, ensuite, de procéder à la sélection (...)

Le 10 février 2004, à 10 heures du matin, Cesare Battisti est arrêté à son domicile, "à la suite d'une plainte d'un de ses voisins pour des menaces de violences", s'empresse de préciser le ministère de la Justice. Etrange argument… quand on sait que Monsieur Bruno Bougie, magistrat et chef de la mission Justice auprès de la Direction centrale de la police judiciaire, avait transmis, le 9 février, la veille de l'arrestation, un fax à Monsieur Defosseux, vice-procureur près le tribunal de grande instance de Paris où il est écrit:

"Diffusion dans le Système d'Information Schengen de BATTISTI Cesare
Dans le cadre de l'éventuelle interpellation de M. Cesare Battisti, je vous fais parvenir une copie du formulaire A diffusé par l'Italie et de l'arrêt rendu le 29 MAI 1991 par la Chambre d'accusation de la Cour d'appel de Paris."

Nous avons bien lu "Dans le cadre de l'éventuelle interpellation"… Poursuivons:

"Sous réserve de votre appréciation, il m'apparaît que M. BATTISTI pourrait être extradé sur le fondement de l'arrêt de la Cour d'assises de MILAN en date du 31 mars 1993." Décidément, Monsieur Bruno Bougie, magistrat et chef de la mission Justice auprès de la Direction centrale de la police judiciaire a le sens de l'anticipation…

Pour quelles raisons cet acharnement envers cet ancien militant devenu aujourd'hui romancier?

L'enjeu n'est pas mince. Cesare Battisti représente, au sein de la communauté italienne des exilés politiques en France, l'exemple même du cas "inextradable". Il est protégé non seulement par la promesse de la République, mais aussi par une décision judiciaire qui avait refusé son extradition en 1991. Une décision théoriquement sans appel. Battisti est aussi un romancier, soutenu par des centaines d'éditeurs et d'écrivains. Marié et père de deux enfants de nationalité française, il est aussi titulaire d'un permis de séjour en règle dont la validité expire en 2007. S'il devait être extradé, il sera bien difficile pour les autres exilés politiques d'imaginer un avenir sans nuages… "Une autoroute judiciaire s'ouvre à l'Italie", précise ainsi un fonctionnaire du ministère de la Justice à Rome. Voilà l'enjeu Battisti! En l'extradant, la France renie la parole donnée ainsi qu'un principe fondamental de l'Etat de droit. Deux trahisons en un seul coup (...)

Amnistia.net retrace ici, à travers une enquête minutieuse, documents à l'appui, les principales étapes d'une trahison d'Etat.

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