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Génocide arménien: La Turquie à reculons


Par Philippe Videlier, historien au CNRS

Vendredi 29 avril 2005



Cette photo d'époque donne la mesure de la cruauté et de l'ampleur du génocide. (DR)

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Nuit turque, un récit de Philippe Videlier, éd. Gallimard.
Derrière les triples murailles du palais de Yildiz, à Constantinople, porte de l'Europe, le Sultan trame de noirs complots. Le sang coule sur la Corne d'Or. Le sang coule en Anatolie.
1915. L'ordre d'anéantissement des Arméniens est donné.

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I
l existe dans certaines bibliothèques turques, pour le bonheur de lecteurs privilégiés, des livres du Britannique George Orwell traduits en turc. 1984, avec ses minutes quotidiennes de la haine, La Ferme des animaux et son septième commandement: "Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres." C'est une bonne chose. Evidemment, la Turquie a hérité de hautes traditions depuis qu'au 13e siècle Nasreddine Hodja, dont le mausolée honore la ville d'Aksehir, dispensait sa sagesse à qui voulait l'entendre. Un jour qu'il cheminait assis à l'envers sur son âne, il rétorqua aux villageois interloqués: "C'est l'âne qui est dans le mauvais sens." Mais la Turquie contemporaine ne médite pas assez les belles histoires de Nasreddine Hodja. C'est pourquoi la lecture de George Orwell, plus moderne, peut lui être profitable.

Non que la Turquie manque de grands écrivains nés dans sa langue. Nazim Hikmet et Orhan Pamuk lui ont taillé une place à sa mesure dans les lettres internationales. Seulement elle les apprécie moyennement, les met en prison, les exile ou les menace. Ainsi, en mars 2002, c'est à dire au 21e siècle, le ministre de l'Intérieur avait-il demandé que Nazim Hikmet soit rayé à titre posthume des registres de l'état civil afin de parfaire la décision administrative prise du vivant du poète, en 1959, de le priver de sa nationalité turque. Pour que la mesure soit entière, que le passé se conforme au présent, il fallait qu'il ne soit plus né turc. Nazim Hikmet est donc un poète polonais: la nationalité qu'il a acquise pour pouvoir se déplacer dans le monde. L'histoire aurait plu sans doute à Alfred Jarry et à Ubu son roi de Pologne, Maître de la Machine à Décerveler, mais elle aurait intéressé plus encore George Orwell pour son essentielle gravité.

Les vérités de Nazim Hikmet heurtaient autrefois les oreilles sensibles des militaires et des fonctionnaires gouvernementaux:

"Les lampes de l'épicier Karabet sont allumées / Le citoyen arménien n'a jamais pardonné / Que l'on ait égorgé son père / Sur la montagne kurde / Mais il t'aime, / Parce que toi non plus tu n'as pas pardonné / A ceux qui ont marqué de cette tache noire / Le front du peuple turc."

Le poète échappa à deux tentatives d'assassinat, fut embastillé, persécuté, proscrit et mourut en exil à Moscou, porteur d'un passeport polonais. Les vérités d'Orhan Pamuk irritent aujourd'hui les tympans des officiers et des officiels. "30.000 Kurdes et 1 million d'Arméniens ont été tués en Turquie", a-t-il déclaré à un journal suisse le 6 février 2005. Cette simple affirmation d'évidence, fondée sur des estimations minimales, a déclenché en Turquie, comme par automatisme, les "Deux Minutes de la Haine". L'avocat de l'Association de la propriété scientifique et littéraire d'Anatolie a solennellement porté plainte contre l'écrivain. "Pamuk a fait des déclarations sans fondement contre l'identité turque, les militaires turcs et la Turquie dans son entier. Je pense qu'il devait être puni pour violation des articles 159 et 312 du code pénal turc", s'est emporté un de ses procureurs, tandis qu'un professeur, figure éminente de l'Union des historiens turcs, n'hésitait pas à qualifier le rappel du massacre d'un million d'Arméniens en 1915 de "grand mensonge".

Les médias se sont associés au concert: "La liberté d'expression est-elle aussi la liberté de trahison?" grondait le journal Vatan, alors que le quotidien Hürriyet au fort tirage traitait l'écrivain de "misérable créature". Les "Deux Minutes de la Haine" étaient, dans l'univers orwellien de 1984, la manifestation rituelle d'orthodoxie politique et d'allégeance au gouvernement à laquelle tout citoyen devait sacrifier, par conviction ou par crainte. Dès l'apparition sur un télécran du traître, de l'hérétique, de celui qui réclamait la liberté, chacun, en "une hideuse extase", se devait de siffler, de crier, de trépigner, de hurler à la mort. Tel était le mode de fonctionnement d'une société totalitaire qui avait détruit son passé pour le remplacer par la Cause nationale obligatoire. Et tous, à de rares exceptions, communiaient dans cette Cause où le présent commandait au passé. 1984 a été considéré, à juste titre, comme le roman exemplaire d'un monde auquel il était vital d'échapper. La conjoncture l'a longtemps identifié au seul modèle soviétique. C'est une erreur. L'Etat turc, qui fut un rempart occidental dans la Guerre froide, emprunte encore bien des traits à l'Etat fictionnel de 1984.

La Turquie officielle s'est défini de grandes Causes nationales qui demeurent foncièrement étrangères et contraires à toute rationalité démocratique: la négation du génocide arménien de 1915, la négation de la question kurde, le refus de reconnaissance de Chypre. Ces trois thèmes qu'à une autre époque on aurait dit constitutifs d'une idéologie impérialiste forment le ciment d'un illusoire socle national. Pendant qu'Orhan Pamuk était voué aux gémonies par la société installée, et comme pour confirmer une belle unanimité, les agences de presse annonçaient: "La gauche turque se dit prête à travailler avec l'AKP [parti islamophile au pouvoir] pour contrer la propagande arménienne." Le président du Parti républicain du peuple (CHP), héritier de l'ancien parti unique de Kemal Atatürk et qualifié de social-démocrate, confirmait: "Je vais proposer au Premier ministre de travailler ensemble pour empêcher que l'on colle à la Turquie cette étiquette injuste de 'coupable', au mépris de l'histoire. L'histoire va justement nous donner l'opportunité de montrer que la Turquie n'a à supporter aucun poids."

Ce parti est officiellement membre de l'Internationale socialiste. Non seulement il a offert ses services au Premier ministre islamophile pour de bien exécrables objectifs, mais de cette convergence est né le projet insensé d'interpeller la Grande Bretagne sur la validité du Livre Bleu, recueil de documents et témoignages sur l'extermination des Arméniens publié en 1916. "Ceci fait, la Turquie passera de la position d'accusée à celle de plaignante", a commenté un cacique du Parti républicain du peuple, député d'Istanbul. Cela se passe en 2005 au moment du 90e anniversaire du génocide arménien. Voilà qui aurait donné de la matière à Georges Orwell qu'effrayait tant la perspective d'un effacement du concept de vérité objective en histoire.

Mais il y a mieux. Le chef du Parti des travailleurs, issu de la mouvance communiste, a soutenu que son parti avait mené des recherches dans les archives soviétiques et qu'il y avait trouvé la preuve "que les allégations selon lesquelles la Turquie aurait perpétré un 'génocide' contre les Arméniens durant la Première guerre mondiale ne sont pas vraies". On se figure ces marxistes-léninistes allant vérifier à Moscou si un génocide a bien eu lieu en Turquie en 1915! Bien sûr, ils auraient pu aller voir comment les nationalistes turcs ont assassiné à Trébizonde le fondateur du premier Parti communiste de ce pays, Mustapha Suphi, un disciple de Rosa Luxembourg, ou comment, avant la Première guerre mondiale, les Jeunes Turcs avaient traqué les pionniers du socialisme à Constantinople, interdit leur presse, pendu les ouvriers grévistes. Ces étonnants hérauts des travailleurs préfèrent, en délégation, le 15 mars 2005, déposer une gerbe sur le monument à Talaat Pacha, figure de proue des Jeunes Turcs, ancien ministre de l'Intérieur et Grand Vizir, principal responsable de l'extermination des Arméniens.

Comme dans tous les cas connus de génocide, des unités spéciales avaient été constituées pour le meurtre de masse. Ces bandes désignées sous le nom d'Organisation Spéciale (Te_kilat-i Mahsusa) étaient dirigées notamment par un médecin idéologue du nettoyage ethnique: le docteur Behaeddine Chakir. Il donnait les ordres sur le terrain:

"Qu'il ne reste plus d'Arméniens! / Egorger les grands / Choisir les belles / Déporter les autres."

Condamné à mort par contumace en 1920 par un tribunal ottoman, cet exécuteur du génocide tomba sous les balles d'un justicier arménien en 1922 dans son exil doré de Berlin, comme Talaat Pacha un an plus tôt. Aujourd'hui, le président du Département d'histoire de la médecine et d'éthique médicale de la Faculté de médecine d'Istanbul réclame que ses restes soient ramenés en Turquie afin qu'honneur leur soit rendu.

Imagine-t-on un instant les responsables de la Faculté de médecine de Berlin demander au Brésil le rapatriement des restes du docteur Mengele afin de lui rendre hommage? Imagine-t-on une seconde qu'en Allemagne le Ministère de la Culture ouvre un site Internet comportant une rubrique intitulée "assertions juives et vérité"? En Turquie, celui du Ministère de la Culture et du Tourisme (!) contient des pages "assertions arméniennes et vérité" rédigées dans un français approchant la novlangue. La pathologie négationniste qui affecte la société turque, en partant du sommet de l'Etat, prend des formes si aiguës qu'elles paraissent inouïes. Il en résulte un autisme dont la mesure est donnée par une récente étude effectuée dans les écoles sous l'égide de l'Académie des Sciences turque: 51,9 % des élèves interrogés "approuvent totalement" la proposition: "Les Turcs sont une nation héroïque et militaire", 34,8 % la formule: "Une partie des Grecs, Arméniens et Juifs vivant dans notre pays ont essayé de lui faire du tort quand ils en ont eu la possibilité" et 34 % la conclusion: "Les Turcs n'ont pas d'autres amis qu'eux-mêmes". Avec de telles bases, l'avenir ne se présente pas sous ses meilleurs auspices.

Cependant la science avance à grands pas. En effet, le ministère de l'Environnement et des Forêts a découvert avec stupéfaction que certains animaux sauvages refusaient de se conformer à la Loi nationale et étaient entrés en dissidence. Ainsi le renard rouge Vulpes Vulpes Kurdistanica, le chevreuil Capreolus Capreolus Armenius et le mouflon Ovis Armeniana. Cette déviation intolérable vient donc d'être rectifiée. Le renard rouge s'appellera désormais Vulpes Vulpes, cessant d'être kurde (bien qu'il reste rouge). Le chevreuil transformé en Capreolus Cuprelus Capreolus et le mouflon en Ovis Orientalis Anatolicus cesseront d'être arméniens. Les noms anciens, indique le nouveau Ministère de la Vérité naturelle, avaient été choisis par des scientifiques étrangers dans le but délibéré de "menacer l'intégrité de l'Etat". La Ferme des animaux n'est pas démodée. Elle existe. Son septième commandement, devenu commandement unique, y est strictement appliqué: "Tous les animaux sont égaux - Mais certains sont plus égaux que d'autres." Et l'âne persiste à marcher dans le mauvais sens.









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