Une fois ce journal achevé, je ne serai plus d'aucune utilité. Je ne nourris plus le moindre espoir sur la capacité de nos sociétés à absorber cette onde de choc; encore moins sur l'efficacité de nos institutions judiciaires dans la lutte contre ce terrorisme islamiste. C'est aussi pour cela qu'ils nous vaincront, par forfait de ce redoutable ennemi que nous devrions être pour eux, incapables d'opposer nos idées aux leurs, effondrés sur nos propres genoux, affaissés avant même le début du combat. Nous sautillons et nos poings gesticulent dans le vide, pour sauver les apparences, sans nous confronter réellement, sans nous battre jusqu'à tomber d'épuisement, dégoulinant de sueur, tapissés de bleus. Non, pour relever les défis posés par ce phénomène, nous nous en remettons essentiellement à une liste de mesures policières. Une catastrophe ( ) Je ne suis qu'un arpenteur des zones les moins fréquentables de notre monde en marche, je travaille seul, sans le désir d'extraire une vérité, mais avec celui d'instiller des doutes. Mon regard, nécessairement partiel, ne me dirige que vers une seule conclusion: Al-Qa'ida s'est imposée comme la branche militaire d'une vaste révolution sociale, légitime dans ses fondements, inacceptable dans ses objectifs, et nous l'y aidons beaucoup trop. C'est un soupçon, moins qu'une vérité ( ) Al-Qa'ida: une mouvance dépourvue de logique, une marque de fabrique reprise par des fanatiques sans aucun lien entre eux, du Maghreb à l'Indonésie? Non, sûrement pas. Une organisation terroriste? Pas seulement. Trop réducteur. Al-Qa'ida, c'est surtout la branche militaire structurée d'un élan politique disséminé. Pourquoi d'abord ne pas reconnaître sa caractéristique militaire, ne pas en débattre, ici, en Europe ou aux Etats-Unis, pourquoi masquer cette réalité fondamentale? Pourquoi la plupart des responsables sécuritaires feignent-ils encore d'ignorer qu'Al Qa'ida est parvenu à réaliser la plus terrible des alliances, selon le modèle de l'ikhwan - c'est-à-dire celui de la confrérie de guerriers, une organisation en grappe fonctionnant à partir de liens tribaux, à la base de toute l'histoire de la stratégie militaire bédouine, depuis les expéditions guerrières du prophète Mahomet pour conquérir La Mecque, jusqu'aux campagnes menées par Abdel Aziz bin Saoud pour fonder le royaume d'Arabie Saoudite ( ) Al-Qa'ida, c'est par excellence, je crois, l'ikhwan des musulmans galeux, ceux des tribus de prolos d'Arabie et du Maghreb, rassemblés autour des rejetons de la bourgeoisie du Caire et de Djedda. Pour de nombreux jeunes établis sur l'autre rive de la Méditerranée, grâce à Al-Qa'ida, la révolution des damnés du désert a commencé; maintenant, les humiliations des laissés-pour-compte du Moyen-Orient et du Maghreb se payent comptant, leur détresse s'est faite cri de guerre. Pourquoi s'en soucier par intermittence seulement, ici en Europe? Problème de perception sûrement. On insiste sur la nationalité saoudienne de quinze des dix-neuf pirates du 11 septembre: qualificatif parfaitement superflu pour n'importe quel homme né sur cette péninsule arabique où le rattachement tribal l'identifie plus sûrement que le passeport d'un pays créé de toutes pièces au XXe siècle. Pourquoi en revanche oublier trop souvent que neuf de ces terroristes du 11 septembre étaient originaires de villages de l'Asir, cette petite province montagneuse du sud de l'Arabi Saoudite, annexée entre 1924 et 1926 par l'armée de la famille royale, et scindée depuis 1993 en deux modestes districts administratifs ( ) Je songe en particulier à la vaste tribu des al-Ghamdi, dont la présence numérique des enfants interpelle dans les actions imputées à Al-Qa'ida: le 11 septembre (quatre pirates), dans des attentats à Riyad (Abdul Rahman al-Ghamdi), dans des actions en Tchétchénie (avec Abu Walid al-Ghamdi), dans le projet d'attentat contre des navires américains à Gibraltar, en Irak. Et comment avons-nous pu en Occident ne pas nous alerter quand Oussama bin Laden remercia collectivement et nommément toute cette tribu-là dans sa première vidéo diffusée après le 11 septembre, au même titre que la tribu des Shehri. ( ) Cette
"guerre contre le terrorisme" que l'on nous promène
un peu partout éteindra à elle seule ces
foyers de conflit? Autant siroter paisible un
Campari-Perrier à la terrasse de l'hôtel
Martinez à Hossegor en attendant que les affaires du
monde ressemblent à une rêverie de Daft Punk.
Chez Guilène, j'avais tellement de peine à
m'extraire de ces sentiments, à ouvrir la bouche pour
dire "pour quelles raisons". Elles sont si nombreuses, si
inquiétantes. Et il y a pire. Plus je m'efforce de
les reconstituer et plus je m'aperçois qu'elles sont
enchâssées dans l'histoire de nos politiques
étrangères. Car celles-ci reposent sur un
principe bouleversant de simplicité: on
reconnaît, on soutient et on protège tous les
États musulmans acquis à nos
intérêts - pétroliers, militaires ou
commerciaux - avec une bienveillance redoublée
lorsqu'il s'agit de régimes bâtis autour d'une
tribu ou d'un clan, dont la stabilité, entretenue par
des organisations policières féodales,
préserve d'autant mieux nos approvisionnements et
notre rayonnement géopolitique. D'autres
extraits, èclaicissants, de ce
livre sont publiés dans le
numéro 61-62 (août 2005) des
Enquêtes Interdites.
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