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L'université et le CNRS lyonnais une nouvelle fois dans la tourmente


Par Patrick Farrel

Paris, vendredi 29 mars 2002


L'extrême droite japonaise: quel sponsor!
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L
a semaine dernière, en exclusivité, amnistia.net révélait que l'Institut d'Asie Orientale, une structure qui associe les universités Lyon 2, Lyon 3 et le CNRS, avait accepté de recevoir une importante subvention de la Fondation franco-japonaise Sasakawa (voir notre édition du 22.03.2002). Cet accord avait aussitôt provoqué la démission du géographe Philippe Pelletier. Dans une lettre rendue publique, il expliquait en détails les raisons de cette grave décision. Les documents qu'il mettait à disposition établissaient sans aucune contestation possible que la généreuse fondation portait le nom d'un criminel de guerre nippon, militant fasciste de la première heure, que les services secrets américains transformèrent, dès le début de la guerre froide, en chef de croisade anti-communiste. Les nombreux textes disponibles démontrent également qu'après-guerre, l'empire financier de Sasakawa a pu s'épanouir en s'appuyant sur les organisations mafieuses des yakusa, et que de fabuleux profits furent certainement réalisés dans des secteurs aussi lucratifs que les paris sur les courses de hors-bord, la prostitution ou le trafic de drogue. Par ailleurs Sasakawa fut des dizaines d'années durant en relation directe avec le fondateur de la secte Moon, puis, dans les dernières années de sa vie avec le gourou de la secte Aum, responsable de l'attentat meurtrier au gaz sarin dans le métro de Tokyo.

En réponse aux arguments très solides du chercheur démissionnaire, le directeur de l'Institut d'Asie Orientale a fait circuler le texte suivant:

"Le directeur de l'IAO, en plein accord avec le conseil des chercheurs, tient à faire la mise au point suivante. Philippe Pelletier fait circuler largement un texte où il annonce sa démission en remettant en cause une décision régulièrement présentée et discutée par le conseil de laboratoire. Les assertions profondément inexactes contenues dans ce texte appellent les rectifications suivantes:

Lors du conseil de laboratoire du 17 décembre 2001, j'ai annoncé que l'IAO allait bénéficier d'une dotation de 45.000 Euros versés sur trois ans, qui est exclusivement destinée à l'achat d'ouvrages de sciences sociales sur le Japon contemporain. L'Institut n'a d'autre obligation que de fournir la liste des ouvrages achetés et la copie des factures correspondantes.

La Fondation franco-japonaise Sasakawa est une fondation privée de droit français reconnue d'utilité publique. Elle est dotée d'un capital propre, dont les intérêts servent au financement de ses activités, et d'un conseil d'administration dont les membres figurent sur tous les documents publics de la fondation. Il convient de rappeler que c'est le Conseil d'Etat qui autorise la constitution de toute fondation à l'issue d'une procédure longue et rigoureuse. Cette fondation française a en effet été créée et dotée à l'initiative de la Nippon Foundation établie par Sasakawa Ryôichi, décédé depuis plusieurs années. Ayant eu accès au dossier de Sasakawa Ryôichi dans les Archives nationales américaines, j'ai pu constater qu'il n'a jamais été inculpé pour crime de guerre.

Suite à une faute grave commise à l'encontre d'un membre de l'Institut, j'ai présenté ces éléments lors d'une réunion extraordinaire des chercheurs de l'IAO convoqués (18 mars 2000) spécialement pour débattre de façon contradictoire de tous les autres aspects de Sasakawa Ryôichi et de ses fondations. Bien que divers points de vue se soient librement exprimés, aucun élément tangible n'a été présenté qui soit susceptible de convaincre l'ensemble de l'Institut de renoncer à toute relation avec la fondation franco-japonaise. Nous constatons, d'ailleurs, qu'un très grand nombre d'institutions universitaires et culturelles françaises et étrangères ont reçu des subventions des diverses fondations établies par Sasakawa Ryôichi.

Notre collègue, Eric Seizelet, visé sans être nommé dans le message de Philippe Pelletier, est sans doute un des chercheurs français qui par ses travaux a le plus contribué à la connaissance de l'idéologie nationaliste au Japon, à la question des manuels scolaires et au travail de mémoire sur la guerre. L'associer insidieusement au courant révisionniste japonais et à la mise en cause de la constitution pacifique est tout simplement absurde. Ses publications en font foi.

En conclusion, le directeur et les membres de l'IAO prennent acte de la démission de Philippe Pelletier.

Ce texte a été soumis par le directeur aux chercheurs de l'IAO présents, qui l'ont adopté à l'unanimité des présents".

Il est remarquable que dans ce texte, aucune des affirmations sur le passé fasciste de Sasakawa ne soit infirmée. Son auteur utilise la stratégie de l'évitement: son principal argument consiste à dire que Sasakawa "n'a jamais été inculpé pour crime de guerre". Cela permet de faire l'impasse sur le fait que Sasakawa a été arrêté en tant que criminel de guerre, pour ses responsabilités dans le pillage de la Chine, incarcéré pendant trois années dans la prison de Sugamo, et libéré en décembre 1948 en compagnie de 18 autres criminels de guerre de classe A pour les besoins de la lutte anti-communiste.

Le fait d'invoquer comme justification le fait que le criminel n'ait pas été jugé est un argument d'une indécence rare à Lyon: il aurait pu être employé, jusqu'en 1986, pour dédouaner un Klaus Barbie par exemple. Il a en effet fallu quarante années de combat vigilant pour imposer la tenue du procès de ce criminel nazi exfiltré en Amérique du Sud par les réseaux américains dans l'immédiat après-guerre.

L'indécence est redoublée quand on connaît l'adresse du bâtiment qui accueille l'Institut d'Asie Orientale: 14, avenue Berthelot à Lyon.

Il s'agit de l'ancienne école de santé militaire qui abrita, pendant l'Occupation, les services de la Gestapo. C'est là, dans ces sous-sols que furent torturés à mort des dizaines de résistants. En 1999, le Progrès de Lyon consacrait un article à la création de l'Institut des Sciences de l'Homme dont l'Instititut d'Asie Orientale fait partie. Le directeur de l'Institut, Alain Bonnafous, avait pour l'occasion procédé au baptême des salles du nom de sept martyrs, pour perpétuer leur souvenir. "Tous sont passés entre les mains des tortionnaires qui ont sévi dans ces lieux. Leur engagement et les circonstances de leur martyr sont dorénavant rappelés à l'entrée de chacune des salles" déclarait-il alors. Il s'agit de Jean Moulin, de l'historien Marc Bloch, d'André Bolier, d'André Frossard, d'Ernest Léger, de Georges Lyvet, d'Elise Rivet.

Et au moment où deux films en la mémoire de Jean Moulin sont en tournage dans la capitale des Gaules, un groupe d'universitaires amnésiques font leurs courses avec la menue monnaie d'une fondation qui porte le nom d'un criminel de guerre.

A quand une salle "Sasakawa" dans l'ancienne école de santé militaire de Lyon?

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