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La
démission du chercheur Philippe Pelletier de
l'Institut d'Asie Orientale de Lyon a
révélé au grand public les
agissements de certains mandarins lyonnais qui ont
accepté, sans états d'âme, de
recevoir une importante subvention de la part d'une
fondation japonaise portant le nom d'un militant
fasciste emprisonné, en 1945, comme
"criminel de classe A".
La
seule ligne de justification des responsables de
l'IAO comporte deux angles: nous ne sommes pas les
seuls à avoir tendu la main à la
Fondation Sasakawa. De plus, Ryoichi Sasakawa,
décédé en 1995, n'a jamais
été condamné pour ses
responsabilités dans l'effort de guerre
japonais. Il a même été
libéré, le plus légalement du
monde, en 1948.
Nous
avons eu la curiosité de consulter les
archives du journal Le Monde et
principalement l'article consacré par son
correspondant au Japon, Philippe Pons, au lendemain
du décès de Ryoichi
Sasakawa.
Le
premier argument développé par le
directeur de l'IAO, l'historien Christian Henriot,
est abattu en flammes:
"En
France, la fondation Sasakawa est active
auprès d'institutions qui se fient de
bonne foi à son label
d'intérêt public ou ferment les
yeux sur l'origine des fonds. Ses
activités sont au demeurant peu
répréhensibles, à
l'exception d'opérations telles que
"l'arrosage" de membres de l'Organisation
mondiale de la santé (OMS) lors de la
réelection controversée de son
actuel président, Hiroshi Nakajima"
(Le Monde, jeudi 20 juillet 1995)
Nous
laisserons au lecteur le soin de juger si l'IAO
lyonnais s'est fié de bonne foi au label
d'intérêt public de la fondation, ou
si ces membres ont délicatement fermé
les yeux. Le climat humide de la capitale des
Gaules exclut, d'emblée, tout soupçon
d'arrosage complémentaire.
Le
premier argument de l'historien Christian Henriot a
les apparences de la réalité, et
quelques-uns de ceux qui ont voté à
ses côtés pour recevoir le
chèque de Sasakawa n'ont pas cherché
à creuser davantage la question.
L'envoyé permanent du Monde avait
pourtant balisé le chemin depuis ce fameux
20 juillet 1995. Le portrait qu'il dresse du
bienfaiteur de la fac lyonnaise débute
ainsi:
"Ex-criminel
de guerre, un des 'parrains' de la pègre
japonaise reconverti dans l'humanitaire, Ryoichi
Sasakawa, est mort mardi 18 juillet à
l'âge de quatre-vingt-seize ans. Peu
d'hommes auront eu image si contrastée:
à l'étranger, un bienfaiteur dont
on acceptait les largesses en feignant d'ignorer
son passé; au Japon, un homme puissant et
craint, mais peu respecté, car nul
n'ignorait son histoire".
Avant
d'en venir à l'absence de condamnation
formelle pour crimes de guerre, seul argument des
pontes de l'IAO en faveur de Sasakawa, il est utile
de rappeler que le parrain ne passa pas que trois
ans derrière les barreaux en attente d'un
jugement qui ne vint pas. Avant-guerre, il fut
condamné à deux ans d'emprisonnement,
qu'il effectua bel et bien, pour extorsion de
fonds. Il dirigeait alors un parti de la droite
extrême dont l'une des principales
activités consistait à pourchasser
les militants de gauche, les pacifistes, à
casser les grèves par la force.
Lors
de l'invasion de la Chine, l'empire qu'il avait mis
sur pied se spécialisa dans le pillage des
ressources minières du pays-continent.
Philippe
Pons explique de quelle manière les crimes
de guerre de Sasakawa échappèrent
à une sanction:
"Arrêté
pour 'crimes contre la paix et conspiration',
Sasakawa sera libéré sans
procès trois ans plus tard. Comment un
homme qualifié par les documents des
forces d'occupation américaines de
'partisan acharné de la guerre
d'agression en Asie' échappa-t-il au
procès? Comme Kodama ou comme Kishi (qui
sera premier ministre en 1956), Sasakawa profita
du revirement de la politique de Washington: la
défaite prévisible du Kuomintang
en Chine, le début de la guerre froide,
l'agitation sociale nippone inquiétaient
les Etats-Unis. Et ces trois hommes
étaient tout désignés pour
reconstituer des réseaux appelés
à être des ferments de
l'anti-communisme: à la demande de
Willoughby, chef des services de renseignement
de Mc Arthur, ils furent "lavés".
Traditionnellement,
les Japonais aiment à venir se
prélasser et se laver dans une sorte de
baignoire collective, le "furo". La même eau
sert à toute la famille, aux invités,
aux amis.
Qui
aurait pu penser, en 1948, que l'eau du bain de
Ryoichi Sasakawa servirait encore, à Lyon,
un demi siècle plus tard?
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