|
|
Kanaky:
chronique d'une grève Par
Max Lisboa Kanaky,
mardi 10 juillet 2001 |
|
Dimanche 8 juillet 2001. Un dimanche comme les autres en Kanaky. Comme les autres? En apparence. Qu'on aille vers le sud ou vers le nord, il faudrait être aveugle pour ne pas repérer au premier coup d'il les légendaires bâches bleues des piquets de grève de l'USTKE (Union Syndicale des Travailleurs Kanak et Exploités). A Boulari, sur la commune du Mont-Dore, un baraquement en toile et en tôle d'où s'échappe la fumée d'un brasero signale le premier piquet de la route du grand sud. En arrière plan, les pelles mécaniques inanimées de la société Lefebvre dressent leurs silhouettes de ferraille. Sur les grilles du stade voisin les banderoles du syndicat annoncent la couleur: "contre le licenciement des camarades grévistes de Jean Lefebvre". Un calicot de la fédération des fonctionnaires de l'USTKE rappelle qu'en ce dimanche 8 juillet, il revient aux salariés de la Fonction Publique de marquer leur solidarité avec les salariés licenciés en bloquant l'un des chantiers de l'entreprise. Ici, la solidarité n'est pas un vain mot: elle se scelle chaque jour par l'implication d'une nouvelle branche professionnelle dans le blocage des chantiers en cours et par des dons individuels: ici un pochon d'ignames, là des gâteaux fabriqués par des personnes âgées. Plus au sud, à Plum, la route qui mène au col est en travaux. Ici aussi l'USTKE est sur le pied de guerre: des bornes de ralentissement en pvc portent une inscription peinte en rouge: "Piquet de grève USTKE, ralentir sinon caillassage". Un ton menaçant que dément l'ambiance bon enfant qui règne sous la bâche bleue: on joue aux cartes, on prépare la cuisine, on évoque la descente d'un huissier la veille au soir ou l'arrivée précautionneuse de la police suppliant les grévistes de baisser la musique! Sur les grilles une banderole clame: "Non aux licenciements abusifs".
Sur le piquet de Boulari, Nicole, venue spécialement de Koné, râpe une papaye verte. D'autres femmes s'affairent autour des bouilloires posées sur deux rails sous lesquels se consume un feu de bois, comme à la tribu. Pour Jean, qui apprête savamment un poisson bec-de-canne, sa présence aujourd'hui est une question de principe: "il faut que nos camarades licenciés soient réintégrés. C'est ça ou les syndicats n'ont plus de raison d'être". Il ajoute, sans agressivité: "Ceux qui ont fait le Pacte Social doivent revoir leur copie. Maintenant on ne peut reculer, on ira jusqu'au bout". Une détermination que l'on retrouve sur tous les visages. Chacun sait que derrière chacun des dix hommes licenciés, il y aussi une famille, une femme, des enfants. Un loyer à payer, l'eau, l'électricité, l'école. Leur crime? Avoir osé réclamer une prime de 2500 F! Que représentent 2500F au regard des 100 millions de bénéfices déclarés par l'entreprise en l'an 2000? Leur punition? Le licenciement sec de tous les grévistes au prétexte d'un sabotage imaginaire de l'outil de travail. Chacun, ici, sur les piquets, a en mémoire le conflit de Cellocal qui a valu il y a plus d'un an à une trentaine de salariés de l'U.SO.E.N.C d'être licenciés au terme d'un conflit interminable au cours duquel la direction, liée au groupe Lafleur, s'était montrée particulièrement inflexible. Force est de convenir que la stratégie patronale inaugurée à Cellocal, puis poursuivie pendant le conflit des cimenteries Numbo, cherche à s'imposer aujourd'hui comme solution unique des conflits sociaux au mépris du dialogue préconisé par le Pacte Social. L'enjeu dépasse désormais largement les limites de l'action syndicale, il est aujourd'hui politique: l'essentiel n'est plus tellement l'obtention d'une prime mais la sauvegarde du droit de grève et de la liberté syndicale en tant que droits fondamentaux de l'homme.
|
|
journal illustré Tous droits de reproduction et représentation interdits contact: redaction@amnistia.net |
|
|